‹ A. de MussetChapitre 12 sur 36 · ROLLA · texte numérisé non relu

ROLLA

Ce vers, qui est le dernier de Rolla, clôt, à notre avis, la première période de la vie poétique de Musset, ce qu'on appellerait aujourd'hui la période noire. Il y a deux Musset ; le premier finit là...

Il en est un plus grand, plus beau, plus poétique,

dont deux années à peine nous séparent et qui commencera — ou recommencera avec La Nuit de mai, à la suite d'une crise trop connue pour qu'il soit nécessaire d'y insister.

Quand on se rend compte, dans les biographies les moins suspectes, de la vie heureuse, joyeuse, exubérante que menait Alfred et Musset à l'heure où il écrivait Rolla, quand on voit avec quelle insouciance il dépensait la sève de jeunesse qui bouillonnait à cette époque dans sa tête et dans son cœur, on est conduit à se demander si cette morne tristesse ou, pour mieux dire, ce sombre désespoir qui sont au fond de son œuvre ont un suffisant caractère de réalité ; s'il n'y entre pas plus d'imitation que de vraie douleur. Mais c'est là un doute injurieux qui ne résiste pas à l'examen.

Un poète ne pousse pas de tels cris sans être ému. Cette gaîté, cette folie de sa vie extérieure ne sont que des impressions de surface, des apparences. Le mal dont il souffrait et qu'il a analysé lui-même à vingt reprises, n'était pas un mal absolument imaginaire. C'était bien la maladie morale de son temps, telle qu'il l'a décrite, le choléra du siècle, l'empoisonnement par le doute, la mort de toute espérance, le sentiment horriblement douloureux du peu que vaut cette vie, dans son expansion la plus sensuelle, quand on n'en aperçoit pas le prolongement au delà ; enfin l'absence complète de résignation en face du tombeau, en face du néant.

Cette affreuse maladie dont souffrit cruellement toute la génération de 1830, Alfred de Musset en subit l'atteinte dès les premières heures de sa vie, et elle se reflète, en taches sombres, dans la première partie de son œuvre. Mais elle lui était commune avec ses con-

temporains. Personnellement il n'avait pas encore été provoqué, humilié par le sort ; il n'avait pas connu ces grands chagrins, ces grands désespoirs qui invitent l'homme à chercher des consolations, des appuis ailleurs qu'en lui-même, et qui guérissent de leur incrédulité ceux qui s'y déclaraient le plus solidement affermis. Ainsi épargné, il n'avait pas senli le besoin d'élever ses regards plus haut que la terre où tout paraissait lui sourire, vers un ciel réputé vide et désert. Contre la satiété du plaisir, il ne voyait de remède que le plaisir lui-même, vivifié par le caprice et la variété ; contre les lendemains d'ivresse, que le vertige d'ivresses nouvelles.

Pour être tout à fait lui-même, et sortir enfin de ces malédictions apprises, de ces blasphèmes de commande, qui caractérisent sa première manière, pour atteindre aux derniers sommets, il lui fallait la vraie crise, la vraie douleur. Elle ne se fit pas attendre longtemps. Elle allait venir, l'enfanter grand poète, et lui assurer définitivement sa place, à côté des maîtres, dans la haute et sereine immortalité.

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