LA CRISE
Le récit d'un drame intime, dont tous les détails sont connus depuis longtemps, et qui a défrayé, pendant des années, la chronique scandaleuse, ne serait pas ici à sa place. Cette sombre histoire, comme Alfred de Musset l'a qualifiée, a soulevé des polémiques amères, violentes, dans lesquelles les intéressés eux-mêmes sont intervenus, et qui ont partagé la littérature française en deux camps ennemis. On en trouvera les principaux incidents, diversement racontés, dans deux livres, qui ressemblent à deux plaidoiries contradictoires, la thèse et l'antithèse : Elle et lui par George Sand, Lui et elle par Paul de Musset.
Autour de ces deux documents se sont groupés d'autres opuscules, apologies ou réquisitoires, rédigés par des avocats moins autorisés, et aussi moins passionnés. J'y renvoie le lecteur ; mais il m'est impossible de passer complètement sous silence un événement qui a tenu une grande place dans la vie de Musset, et qui a exercé sur son œuvre une telle influence, qu'on peut dire sans exagération que les deux Musset sont séparés entre eux par un roman douloureux, presque tragique, et que le point de partage se marque nettement ainsi : Avant Venise, après Venise !
Il est certain que pendant l'hiver de 1833 l'auteur de Rolla et l'auteur de Valentine s'embarquèrent ensemble pour l'Italie, d'où ils ne devaient pas revenir ensemble. Après avoir visité Gênes, Florence, Bologne et Ferrare qu'ils ne firent que traverser, .ils s'arrêtèrent à Venise, et y séjournèrent quelques mois. C'est là que la
rupture eut lieu. Elle laissa Musset brisé, anéanti : « Je vous apporterai, écrivait-il à sa famille, un corps malade, une âme abattue, un cœur en sang, mais qui vous aime encore. »
Cet abattement, cette syncope physique et morale, conséquences d'une blessure profonde qui ne devait jamais se cicatriser complètement, dura près de deux années,, avec des alternatives d'amélioration et de rechute. L'épreuve fut relativement courte si l'on songe qu'il en sortit un homme nouveau et un poète transfiguré.
L'homme est un apprenti, la douleur est son maître, Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas^souffert.
Alfred de Musset avait bien conscience du changement qui s'opérait en lui, car il en parlait dans la plupart de ses conversations familières et dans les lettres qu'il adressait à ses amis. Il pratiquait avec un grand sang-froid et une étonnante sûreté d'analyse le précepte de la philosophie antique: « Connais-toi toi-même! » Il faisait allusion au nouvel homme, il chassait les vieux fantômes, il secouait énergiquement son propre cadavre : « Aujourd'hui, y ai cloué de mes propres mains, dans la bière, ma première jeunesse, ma paresse et ma vanité. Je crois sentir enfin que ma pensée, comme une plante qui a été longtemps arrosée, a puisé dans la terre assez de sucs pour croître au soleil. Il me semble que je vais bientôt parler, et que j'ai quelque chose dans l'àme qui demande à sortir... »
Il n'était pas resté absolument muet, depuis son retour de Venise. Malgré son noir chagrin, il s'était attesté à lui-même sa faculté de produire, en publiant de la prose et des vers, qui eussent suffi à la renommée d'un débutant. On ne badine pas avec l'amour — dont nous aurons à reparler plus tard lorsque nous étudierons son théâtre, parut à cette époque dans la Revue des Deux- Mondes, et il n'est pas difficile d'y entendre le sourd grondement d'un orage intérieur encore mal apaisé.