LA CRISE
Fantasio avait paru Tannée précédente, pendant le voyage d'Italie, faisant un singulier contraste avec l'état d'esprit où se trouvait alors son auteur. A la suite d'une excursion à Bade, Musset écrivit ce gracieux épisode qu'il a intitulé Une bonne fortune, et où la poésie éclate sous l'apparente légèreté du sujet :
S'il venait à passer, sous ces grands marronniers, Quelque alerte beauté de l'école flamande, Une ronde fillette échappée à Teniers, Ou quelque ange pensif de candeur allemande : Une vierge en or fin d'un livre de légende, Dans un flot de velours traînant ses petits pieds ;
Elle viendrait par là, de cette sombre allée, Marchant à pas de biche avec un air boudeur, Écoutant murmurer le vent dans la feuillée, De paresse amoureuse et de langeur voilée, Dansses doigts inquiets tourmentant une fleur, Le printemps sur la joue, et le ciel dans le cœur.
Les vers à? Une bonne fortune peuvent supporter la comparaison avec les plus brillantes orfèvreries de Namouna. Ils prouvent que la crise était calmée, sinon passée. Elle avait laissé dans l'âme endolorie de Musset une trace ineffaçable.
Voici comment en parle son propre frère dans la Biographie qu'il lui a consacrée :
Alfred demeura longtemps enfermé dans sa chambre. Il n'en sortait que le soir pour jouer aux; échecs avec sa mère... Notre jeune sœur, tout enfant qu'elle était, jouait déjà fort bien du piano. Nous remarquions que le beau concerto de Hummel en si mineur avait le pouvoir de faire sortir le malade de sa retraite. Quand il restait trop longtemps enfermé, je demandais le concerto de Hummel; au bout de quelques minutes, on entendait les portes s'ouvrir Alfred venait s'asseoir dans un coin du salon et, le morceau achevé, nous réussissions souvent à le retenir, en lui parlant musique ; mais si un mot le rappelait à son chagrin, il retournait dans sa chambre pour le reste de la journée.
Ces détails familiers concordent parfaitement avec ce que Musset écrivait lui-même, en 1839, après un
iulervalle de cinq ans, sur la prostration qui suivit la crise :
« La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies cessèrent. Je connus et j'aimai la mélancolie. Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien du passé n'existait plus, ou du moins rien ne se ressemblait. Un vieux tableau, une tragédie que je savais par cœur, une romance cent fois rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient ; je n'y trouvais plus le sens accoutumé Je compris alors ce que c'est que l'expérience, et je vis que la douleur nous apprend la vérité. »
Ce n'est pas assurément une âme débile que celle qui arrive à surmonter de telles douleurs ; ce n'est pas un esprit vulgaire que celui qui peut réagir contre de pareils ébranlements, produire encore après les avoir subis, et sortir plus fort d'une aussi rude épreuve. On eût pu croire que le poète était mort, il le crut peutêtre lui-même ; les vers A' Une bonne fortune furent le signal de sa résurrection.