‹ A. de MussetChapitre 15 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Alfred de Musset publia au printemps de 1835 un fragment de poème, Lucie, d'une mélancolie charmante, et auquel l'amitié emprunta plus tard* une épitaphe pour l'inscrire sur son tombeau.

On ne cite pas souvent ce morceau, qui a le caractère d'une confidence discrète et voilée. Il en faut retenir pourtant, avec le témoignage de l'impression profonde que la musique chantée produisait sur l'âme du poète, une douzaine des plus beaux vers que cet art ait jamais inspirés. Mais ce qui « demandait à sortir d , c'était bien autre chose que cette pâle élégie, c'était un chefd'œuvre, le plus pur des chefs-d'œuvre, La Nuit de mai.

Sous le couvert d'un dialogue entre sa Muse et lui, le poète se répand en allusions transparentes aux maux qu'il a subis, au martyre qu'il a souffert ; il paraît craindre que la Muse qui le sollicite n'en veuille entendre le récit, et ne cherche à pénétrer indiscrètement dans son cœur ; il tremble à l'idée de lui faire des confidences qui rouvriraient sa blessure, et il la supplie de ne pas insister sur de douloureux souvenirs.

Elle se défend d'avoir eu cette intention ; elle se présente non en curieuse qui interroge, mais en amie qui console. Elle se sent en humeur de chanter, et elle prie celui qu'elle visite de l'accompagner doucement, sûre que leur musique alternée coulera comme un baume sur sa plaie saignante. On chantera ce qu'il voudra, et qu'importe, pourvu qu'on chante 1 Ode, élégie, idylle, drame, satire même, tout est bon à celui qui a sur les lèvres le miel sacré :

LA MUSE

Poète, prends ton luth ; c'est moi, ton immortelle,

Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux,

Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,

Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.

Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire

Te ronge ; quelque chose a gémi dans ton cœur ;

Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre,

Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur. Viens, chantons devant Dieu; chantons dans tes pensées, Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées; Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu. Éveillons au hasard les échos de ta vie, Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie, Et que ce soit un rêve, et le premier venu.

Ce serait faire injure au lecteur que d'insister sur l'éclatante supériorité de ce morceau, et sur l'évolution progressive du poète. On voit du premier coup ce qu'il a gagné en force, en sûreté, en sérénité depuis Rolla. Son esprit, passé au crible du malheur, en est sorti plus pur et plus ferme. L'épreuve du feu a été pour lui une victoire ; la flamme s'est changée en lumière. Aux élans un peu désordonnés, aux envolées parfois incohérentes de la première jeunesse ont succédé une pleine possession de soi, une large inspiration, un souffle tout ensemble régulier et puissant, une netteté, une beauté de forme, une autorité, une maîtrise enfin qui l'égalent aux chefs du chœur.

Cela est accepté et même proclamé aujourd'hui par tout le monde. Un instinct irrésistible ramenait Alfred de Musset à sa première religion, à cette espèce de renaissance néo-grecque, qu'il avait entrevue naguère à travers les quadri d'André Chénier, plus récemment peut-être dans quelque tragédie de Goethe. Ses plus sincères préférences, son goût personnel le portaient de ce côté :

Inventons quelque part des lieux où l'on oublie ; Partons, nous sommes seuls, l'univers est à nous.

Voici la verte Ecosse el la brune Italie, Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux, Argos et Ptéléon, \illedes hécatombes, Et Messa la divine, agréable aux colombes ; Et le front chevelu du Pélion changeant ; Et le bleu Tilarèse, et le golfe d'argent Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire, La blanche Oloossone à la blanche Camyre.

La critique, curieuse et minutieuse, pourrait avoir la tentation de rechercher dans quelle géographie, sur quelle carte le poète a pris la première idée de cette description, nous sommes portés à croire qu'il l'a trouvée uniquement dans son imagination, dans une belle rêverie hellénique ou gréco-latine. Ne dirait-on pas un paysage d'Homère, un peu arrangé par Virgile ?

La Muse d'Alfred de Musset savait bien qu'en évoquant devant ses yeux de telles images, elle l'arracherait au découragement, à l'oisiveté, et surtout elle ferait diversion à sa mortelle douleur ; mais pour l'en distraire, pour la lui adoucir, fallût-il la rappeler, la raconter, la maudire, s'y attaquer franchement et corps à corps, elle ne reculerait pas, et elle lui conseillerait à lui-même de ne pas refuser cette suprême bataille. La Nuit de Mai se termine par une sorte d'exhortation vaillante, résumée dans l'apologue du pélican :

LA MUSE

Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,

Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,

Ses petits affamés courent sur le rivage

En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.

Déjà, croyant saisir et partager leur proie,

Us courent à leur père avec des cris de joie,

En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.

Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,

De son aile pendante abritant sa couvée,

Pêcheur mélancolique, il regarde les deux.

Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte,

En vain il a des mers fouillé la profondeur :

L'Océan était vide et la plage déserte ;

Pour toute nourriture il apporte son cœur.

ALIULD DE MUSSET.

Sombre et silencieux, étendu sur la pierre, Partageant à ses fils ses entrailles de père, Dans son amour sublime il berce sa douleur, Et, regardant couler sa sanglante mamelle, Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle, Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur. Mais parfois, au milieu du divin sacrifice, Fatigué de mourir dans un trop long supplice, Il craint que ses enfants ne le laissent vivant. Alors, il se soulève, ouvre son aile au vent, Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage, Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu Que les oiseaux des mers désertent le rivage, Et que le voyageur attardé sur la plage, Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.

Dans le livre qu'il a consacré à la mémoire de son frère, Paul de Musset attribue à cette Nuit de Mai une action calmante, une action décisive sur la santé intellectuelle et morale de celui qui récrivit : « Après avoir écrit la Nuit de Mai, comme s'il eût senti la guérison dans ce premier baiser de sa Muse, Alfred me déclara que sa blessure était complètement fermée. Je lui demandai si c'était tout de bon, et si cette blessure ne se rouvrirait jamais : — Peu-têtre, me répondit-il ; mais si elle s'ouvre encore, ce ne sera jamais que poétiquement... »

Ce qui est bien certain, c'est qu'elle marque une date ineffaçable dans sa vie littéraire comme dans sa vie privée, dans sa destinée comme dans son œuvre. Elle avait ranimé, réveillé le poète, elle lui avait donné une certaine ardeur au travail, et plus de fécondité qu'il n'en eut jamais. Cette année 1835 vit éclore deux comédies en prose, qui grossirent la liste des fantaisies déjà parues dans la Revue des Deux-Mondes. L'auteur avait recouvré toute sa liberté d'esprit. Il écrivit une sorte de satire en vers, la Loi sur la presse, dirigée contre les fameuses lois de septembre, et où M. Thiers n'est pas ménagé; enfin il épancha encore une fois son cœur dans une seconde Nuit, la Nuit de Décembre, quia aussi son histoire.

Il y célèbre la solitude, non pas comme la consola-

trice, mais comme la compagne assidue et naturelle de la douleur. Dans une fiction charmante, et'développée avec un art infini, il raconteque partout où il a promené ses ennuis ou ses chagrins, il a vu s'asseoir à ses côtés un étranger, vêtu de noir, qui lui ressemblait comme un frère :

Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse,

Pèlerin que rien n'a lassé ?

Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse

Assis dans l'ombre où j'ai passé.

Qui donc es-tu, visiteur solitaire,

Hôte assidu de mes douleurs ?

Qu'as-tu donc fait pour me suivre sur terre ? Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frère,

Qui n'apparaît qu'au jour des pleurs ?

Et la Vision se dévoile et le spectre se nomme :

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