‹ A. de MussetChapitre 16 sur 36 · LA VISION · texte numérisé non relu

LA VISION

— Ami, notre père est le tien." Je ne suis ni l'ange gardien, Ni le mauvais destin des hommes.- Ceux que j'aime, je ne sais pas De quel côté s'en vont leurs pas Sur ce peu de fange où nous sommes.

Je ne suis ni dieu ni démon, Et tu m'as nommé par mon nom Quand tu m'as appelé ton frère ; Où tu vas, j'y serai toujours, Jusquesau dernier de tes jours, Où j'irai m'asseoir sur ta pierre.

Le ciel m'a confié ton cœur.

Quand tu seras dans la douleur, Viens à moi sans inquiétude.

Je te suivrai sur le chemin ; Mais je ne puis toucher ta main, Ami, je suis la Solitude.

La résignation dont cette pièce est empreint^, l'apaisement qui y règne, et qui rappelle la Nuit de Mai, certaines allusions peu voilées à une rupture consentie, ont fait croire qu'elle avait pris naissance dans la même source d'inspiration, dans le même ordre de sou-

venirs. Môme à cette heure, on se figure généralement que c'est encore une réminiscence du voyage à Venise. Jl n'en est rien. La pièce a été écrite en l'honneur d'une autre personne qui n'avait pas donné au poète les mêmes sujets de plainte.

Aussi bien l'intérêt du morceau n'est pas là. Il est dans ce progrès, chaque jour plus sensible, accompli par un poète de vingt-cinq ans, dans cette puissance de perfectibilité qu'il devait moins encore à ses fortes études, et à ses amères tristesses, qu'à une complète absence de vanité. Nul en ce siècle n'eut à un égal degré le courage de se critiquer soi-même et de se corriger spontanément. Il possédait, sur ce point, une clairvoyance qui n'était contrariée par aucune orgueilleuse obstination. Et nous en avons pour témoignage irrécusable, des aveux significatifs, des résipiscences qui lui font Je plus grand honneur. Jamais homme ne s'en lit moins accroire sur sou propre mérite.

Dans le temps même qu'il écrivait sa Nuit de Décembre, il adressait à Lamartine une Lettre, qu'il craignait de ne pas faire assez respectueuse, et qui a pris place, à côté des Nuits, parmi les plus intéressants spécimens de sa seconde manière, la grande, qui commence avec la Nuit de Mai. A partir de ce moment, on voit graduellement disparaître de la poésie mussétienne cette gageure de raillerie, ce mépris plus ou moins sincère qui en faisait le fond et qui ne fut peut-être, dans ses plus impertinentes manifestations, qu'un procédé littéraire, an genre. Aux imprécations, aux provocations byroniennes a succédé un cri d'espérance, et presque un acte de foi :

Quel tombeau que le cœur, et quelle solitude ! Comment la passion devient elle habitude ? Et commentse l'ait il que sans y trébucher, Sur ses propres débris l'homme puisse marcher ? Il y marche pourtant ; c'est Dieu qui l'y convie. Il va semant partout et prodiguant sa vie. Désir, crainte, colère, inquiétude, ennui, Tout passe et disparaît, tout est fantôme en lui.

Eh bien ! bon ou mauvais, inflexible ou fragile, Humble ou fier, triste ou gai, mais toujours gémissant, Cet homme, tel qu'il est, cet être fait d argile, Tu l'as vu, Lamartine, et son sang est ton sang. Son bonheur est le tien ; sa douleur est la tienne, Et des maux qu'ici-bas il lui faut endurer, Pas un qui ne te touche et qui ne t'appartienne ; Puisque tu sais chanter, ami, tu sais pleurer. Dis-moi, qu'en penses-tu dans tes jours de tristesse ? Que t'a dit le malheur, quand tu l'as consulté ?

Cette Lettre à Lamartine était digne de l'illustre correspondant à qui elle fut envoyée. 11 paraît qu'elle n'obtint pas auprès de lui tout le succès qu'en avait espéré son auteur, ou que le chantre d'Elvire, occupé d'autres soins, la lut un peu négligemment, car il y répondit de haut, en vers sentencieux, sur un ton d'indulgence et de protection si choquant que Musset, justement blessé, exhala son dépit dans un sonnet très connu, et dans un vers plus connu encore que le sonnet :

Lamartine vieilli qui me traite en enfant !

11 s'en suivit des récriminations dont la chronique s'empara, sans d'ailleurs détourner l'attention publique du point capital, à savoir la pièce elle même, une des plus fortes que Musset ait écrites. Inspirée comme toutes ses autres élégies par une passion personnelle et par une douleur passagère, elle exprime une confiance chaque jour accrue dans des consolations d'un ordre supérieur, elle annonce V Espoir en Dieu.

11 occupait déjà sa pensée, 11 s'était déjà installé dans son cœur, cet Espoir en Dieu, qui devait, l'année suivante, couronner sa vie poétique. Mais il fut précédé de deux ou trois chefs-d'œuvre, la Nuit d'Août, les stances A la Malibran, et enfin, cette immortelle Nuit d'Octobre, qui égale ou surpasse les pages les plus enflammées de la poésie moderne.

La Nuit d'Août t comme la Lettre à Lamartine, est un chant d'espérance.

LA MUSE

Pourquoi, cœur altéré, cœur lassé d'espérance,

T'enfuis-tu si souvent pour revenir si tard ?

Que t'en vas-tu chercher, sinon quelque hasard ?

Et que rapportes-tu, sinon quelque souffrance ?

Que fais-tu loin de moi, quand j'attends jusqu'au jour

Tu suis un pâle éclair dans une nuit profonde.

Il ne te restera de tes plaisirs du monde

Qu'un impuissant mépris pour notre honnête amour.

Ton cabinet d'étude est vide quand j'arrive ;

Tandis qu'à ce balcon, inquiète et pensive,

Je regarde en rêvant les murs de ton jardin.

Tu te livres dans l'ombre à ton mauvais destin.

Quelque fière beauté te retient dans sa chaîne,

Et tu laisses mourir cette pauvre verveine

Dont les derniers rameaux, en des temps plus heureux,

Devaient être arrosés des larmes de tes yeux.

Cette triste verdure est mon vivant symbole;

Ami, de ton oubli nous mourrons toutes deux.

Et son parfum léger, comme l'oiseau qui vole,

Avec mon souvenir s'enfuira dans les cieux.

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