‹ A. de MussetChapitre 17 sur 36 · LE POETE · texte numérisé non relu

LE POETE

Quand j'ai traversé la vallée, Un oiseau chantait sur son nid.

Ses petits, sa chère couvée, Venaient de mourir dans la nuit.

Cependant il chantait l'aurore ; 0 ma Muse ! ne pleurez pas; A qui perd tout, Dieu reste encore, Dieu là-haut, l'espoir ici-bas.

Les stances A la Malibran ont un caractère moins personnel. Le poète a réussi cette fois à sortir de luimême pour mêler sa voix à un deuil de l'art, à un deuil public. Son (inspiration n'en est pas affaiblie. Dans' cette oraison funèbre d'une cantatrice illustre, il insiste d'abord surcetteidée,repriseet exploitée depuis,en toute occasion, par les orateurs ou lespoètes, que le comédien,

que le chanteur ne laissent rien après eux, pas une œuvre où leur âme revive et qui perpétue leur renommée.

Recevant d'âge en âge une nouvelle vie, Ainsi s'en vont à Dieu les gloires d'autrefois ; Ainsi le vaste écho de la voix du génie Devient du genre humain l'universelle voix... Et de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie, " Au fond d'une chapelle il nous reste une croix !

Peut-être abusons-nous des citations et des extraits ; mais, curieux, avant tout, de bien faire connaître' Alfred de Musset, il nous en coûterait de passer sous silence tantde beautés qui éclatent à chaque instant sous sa plume. Il était alors — à vingt-six ans— dans la pleine possession, dans la forte maturité de son génie :

Ne savais-tu donc pas, comédienne imprudente Que ces cris insensés qui te sortaient du cœur De ta joue amaigrie augmentaient la pâleur ? Ne savais-tu donc pas que, sur ta tempe ardente, Ta main de jour en jour se posait plus tremblante, Et que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur ?

Oui, oui, tu le savais, et que, dans cette vie, Rien n'est bon que d'aimer, n'est vrai que de souffrir. Chaque soir dans tes chants tu te sentais pâlir. Tu connaissais le monde, et la foule et l'envie, Et, dans ce corps brisé concentrant ton génie

Tu regardais aussi la Malibran mourir.

Quant à la Nuit d'Octobre, à quoi bon l'analyser? N'est-elie pas dans toutes les mémoires, dans tous les cœurs? Ne sait-on pas, même au collège, qu'elle est le dernier écho de ce grand déchirement d'où sortit la Nuit de Mai, le cri suprême d'une longue douleur, et aussi le dénouement d'une crise terrible ? Le poète se croit guéri. Il déclare fièrement que le mal dont il a souffert « s'est enfui comme un rêve » ; mais dès que la Muse secourable, pour s'assurer s'il dit vrai, pose un doi<?t sur sa blessure, au gémissement qu'il pousse on la sent prête à se rouvrir. Elle se rouvre même un instant,

comme pour laisser écouler le peu de venin qui y restait, et elle se referme ensuite pour toujours.

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