LE POÈTE
Tu dis vrai : la haine est impie.
Et c'est un frisson plein d'horreur
Quand cette vipère assoupie
Se déroule dans notre cœur.
Écoute-moi donc, ô déesse !
Et sois témoin de mon serment:
Par les yeux bleus de ma maîtresse,
Et par l'azur du firmament ;
Par cette étincelle brillante
Qui de Vénus porte le nom,
Et, comme une perle tremblante,
Scintille au loin sur l'horizon,
Par la grandeur de la nature,
Par la bonté du Créateur,
Par la clarté tranquille et pure
De l'astre cher au voyageur,
Par les herbes de la prairie,
Par les forêts, par les prés verts,
Par la puissance de la vie,
Par la sève de l'univers,
Je te bannis de ma mémoire,
Reste d'un amour insensé,
Mystérieuse et sombre histoire
Qui dormiras dans le pa-sé !
Et toi qui, jadis, d'une amie
Portas la forme et le doux nom,
L'instant suprême où je t'oublie
Doit être celui du pardon.
Pardonnons-nous ; — je romps le charme
Qui nous unissait devant Dieu,
Avec une dernière larme
Reçois un éternel adieu.
— Et maintenant, blonde rêveuse,
Maintenant, Muse, à nos amours!
Dis-moi quelque chanson joyeuse,
Comme au premier temps des beaux jours.
Déjà la pelouse embaumée
Sent les approches du matin ;
Viens éveiller ma bien-aimce.
Et cueillir les fleurs du jardin.
Viens voir la nature immortelle
Sortir des voiles du sommeil ; Nous allons renaître avec elle.
Au premier rayon du soleil!
De pareils vers, une confession aussi complète, et un aussi riant réveil, succédant aux chimères d'un mauvais songe, devaient nécessairement aboutir à cette magnifique explosion de VEipoir en Dieu, qui est bien le chant du cygne :
Ah ! pauvres insensés, misérables cervelles, Qui de tant de façons avez tout expliqué, Pour aller jusqu'aux deux il vous fallait des ailes ; Vous aviez le désir, la foi vous a manqué. Je vous plains; votre orgueil part d'une âme blessée. 1 Vous sentiez les tourments dont mon cœur est rempli, Et vous la connaissiez, cette amère pensée Qui l'ait frissonner l'homme en voyant l'infini. Eh bien, prions ensemble, —abjurons la misère De vos calculs d'enfants, de tant de vains travaux. Maintenant que vos corps sont réduits en poussière, J irai m'agenouiller pour vous sur vos tombeaux. Venez, rhéteurs païens, maîtres de la science, Chrétiens des temps passés et rêveurs d'aujourd'hui, Croyez-moi, la prière est un cri d'espérance ! Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui. Il est juste, il est bon ; sans doute il vous pardonne. Tous vous avez souffert, le reste est oublié. Si le ciel est désert, nous n'offensons personne ; Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitié I
Après l'Espoir en Dieu, Musset fit encore des vers pendant plus de dix ans. Il écrivit plusieurs pièces charmantes, et d'une perfection de style, que lui-même n'avait pas encore atteinte, des idylles, une entre autres intitulée : A la Mi-Carême, et que les amateurs qui regardent surtout à la beauté de la forme, mettent quelquefois au-dessus de ses plus puissantes inspirations :
Le carnaval s'en va, les roses vont éclore ; Sur le flanc des coteaux déjà court le gazon. Cependant du plaisir la frileuse saison
Sous ses grelots légers rit et voltige encore, Tandis que soulevant les voiles de l'aurore, Le Printemps inquiet paraît à Thorizon.
Il publia des dialogues satiriques très curieux et très amusants, Dupont et Durand par exemple, des sonnets, des impromptus, des madrigaux, de jolis contes en vers imités de Boccace, S ilvia, Simone, des chansons, comme le Rhin allemand, en réponse à la fameuse chanson de Becker ; des morceaux pétillants d'esprit et de bon sens (j'aurai occasion d'y revenir dans un chapitre spécial) Sur la Paresse, Après une Lecture, des pièces de circonstance Sur la Naissance du comte de Paris, sur la Mort du duc d'Orléans, sur X Attentat de Meunier ; — et enfin des imitations du dix-huitième siècle Sur trois marches de marbre rose.
Toutes ces fantaisies ont leur intérêt, mais ce ne sont que les miettes de sa table, la desserte de sa Muse. On sent que l'inspiration, la vraie et forte inspiration s'est retirée. Il ne la retrouva qu'une fois, dans une pièce qui date de 1841 et qui est intitulée Souvenir.
J'espérais bienpleurer, mais je croyais souffrir. En osant te revoir, place à jamais sacrée, 0 la plus chère tombe et la plus ignorée, Où dorme un souvenir !
C'est là que se clôt le livre ; c'est sur ce doux et dernier chant, où l'on sent peu à peu la voix faiblir, que se ferment les lèvres de celui qui fut Alfred île Musset. L'homme devait vivre encore seize ans ; mais quand il séteiguit au mois de novembre 1857, il y avait longtemps que le poète était mort (1).
(H 11 avait remplacé Dupaty à l'Académie française en 1852, ce qui prouve que l'Académie s^était tout à ; coup avisée de sa -valeur car,
trois ou quatre années auparavant, a L'au m » 1848, alors iquiJ
avait déjà publie tous ses chefs-d'œuvre, el cessé même décrire, elle lui avait décerné uu prix d'encouragement, comme a un jeune poète « qui donnait des espérances ».