CHAPITRE VII
Environ dans le même temps qu'il exprimait en vers admirables les douleurs du siècle, douleurs étranges où l'imagination avait presque autant de part que la réalité, Alfred de Musset é rouvait le besoin de les exprimer aussi en prose. Il exhalait ses plaintes dans un livre tout imprégné de ce qu'il a appelé lui-même désespérance , et auquel il donnait ce titre significatif : La Confession dun enfant du siècle.
La désespérance ! Quelle est donc cette maladie bizarre dont il crut sa génération aiteinte ? Ce n'est déjà plus la mélancolie solitaire d'un Chateaubriand ni l'ennui hautain d'un Byron ; c'est quelque chose de plus, c'est le désenchantement amer et la défiance incurable ; une fatigue, une détresse d'âme, l'impuissance absolue de croire non seulement aux espérances divines, mais aux affections humaines, une ironie empoisonnée, toujours prête à calomnier les joies saines que la vie offre à l'homme, lorsqu'il a la sagesse de ne pas lui demander plus qu'elle ne peut donner ; avec cela, une sensibilité aiguë, exaspérée, pour laquelle toute impression tourne aisément à la souffrance, une nervosité prodigieusement vulnérable qui change en coups de poignard les plus inofîensives piqûres d'aiguille ; la rage de se gâter à soi-même les plus douces et les plus belles heures, l'orgueilleuse manie de se considérer comme le jouet, comme la victime d'une fatalité spéciale et personnelle ; pour tout dire, le refus et le dédain systématiques du bonheur.
Dans sa Confession d'un enfant du siècle, Alfred de
Musset a analysé ce mal contagieux et il s'est efforcé d'en expliquei les origines. 11 a cru les trouver dans cette sombre nuit qui lui parut envelopper le monde à la chute du premier empire, dans cette existence terne et décolorée à laquelle fut réduite, par la paix qui suivit Waterloo, une jeunesse héroïque accoutumée à d'autres rêves. Il a tracé un tableau saisissant des illusions qu'elle dut alors abandonner, et dont la perte la rendit morose pour toujours. Nul ne ressentit plus, vivement que lui la secousse qui la précipita soudain de l'épopée « dans la platitude. » Nous avons déjà .vu quel enthousiasme Napoléon inspirait à toute la famille de Musset. Lui-même ne parle de Y homme du destin que sur un ton d'enthousiasme oratoire qui étonne dans un roman d'amour et qui donne aux premiers chapitres du livre une physionomie extraordinaire :
Pendant les guerres de l'Empire, tandis que les maris et les frères étaient en Allemagne, les mères inquiètes avaient mis au monde une génération ardente, pâle, nerveuse. Conçus entre deux batailles, élevés dans les collèges au roulement des tambours, des milliers d'enfants se regardaient entre eux d'un œil sombre, en essayant leurs muscles chétifs. De temps en temps leurs pères ensanglantés apparaissaient, les soulevaient sur leurs poitrines chamarrées d'or, puis les posaient à terre et remontaient à cheval.
Un seul homme était en vie alors en Europe ; le reste des êtrestàchait de se remplir les poumonsde 1 air qu'il avait respiré. Chaque année, la France faisait présent à cet homme de trois cent mille jeunes gens; c'était l'impôt payé à César, et, s'il n'avait ce troupeau derrière lui, il ne pouvait suivre sa fortune. C'était l'escorte qu'il lui fallait pour qu'il put traverser le monde, et s'en aller tomber dans une petite vallée d'une île déserte, sous un saule pleureur.
Alors s'assit sur un monde en ruine une jeunesse soucieuse. Tous ces enfants étaient des gouttesd'un sang brûlant qui avait inondé la terre, ils étaient nés au soin de la guerrepour la guerre. Ilsavaient rêvé pendant quinze ans des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides Ils n'étaient pas sortis de leurs villes ; mais on leur avait dit que, par chaque barrière de ces villes, on allait aune capitale d'Europe. Ils avaient dans la tête tout un monde ; ils regardaient la terre.
le ciel, les rues et les chemins; tout cela était vide, et les cloches de leurs paroisses résonnaient seules dans le lointain.
Ainsi déçus, les jeunes gens tournèrent leurs regards d'un autre côté. A défaut de la guerre, pour laquelle ils étaient nés et qui avait été un instant leur idéal, la politique leur ouvrait ses bras ; ils s'y jetèrent à corps perdu, et, en l'absence de la gloire, ils embrassèrent la liberté. Mais, là encore, ils furent arrêtés dans leur généreux élan. La guerre les avait trahis, la politique leur apporta de nouvelles déceptions, autrement promptes et cuisantes. Ils en virent la misère, ils en connurent le néant, et alors leur activité inoccupée se replia sur elle-même et se consuma en chimères.
Alfred de Musset a très éloquemment décrit ce dégoût qui s'empara, sous la Restauration, d'une partie de la jeunesse française. On peut contester non seulement les conclusions désolantes qu'il en a tirées, mais le fait lui-même, à savoir ce grand découragement dont il recherche les causes et qu'il attribue à un concours de circonstances exceptionnelles. Le vent de mort n'avait pas tellement desséché l'âme nationale qu'on ne vît naître et se développer un magnifique mouvement littéraire dont il fut lui-même un des plus vivants témoignages. Il y eut alors une sorte de renouvellement printanier, une merveilleuse floraison de la poésie et des arts. A l'activité des esprits répondait la juvénile alacrité des cœurs, et on put croire, dans cet ordre d'idées, à une résurrection, aune revanche intellectuelle de la France vaincue. Mais il faut reconnaître aussi qiue, sous l'influence des écrivains étrangers, principalement de Byron et de Goethe, une indéfinissable tristesse, fille de Lara et de Werther, envahit et assombrit notre littérature nationale, si riante, si radieuse auparavant. Tous les héros romantiques, Hernani ou Didier, Antony ou Franck, et Mardoche lui-même sont tristes :
C'est un grand mal d'avoir un esprit trop hâtif, Il ne dansait jamais au bal pour ce motif.
Ils ne dansent pas, ils ne rient guère, ils ont ou professent sur l'homme, le monde et la vie des idées noires, ils aiment à se poser en désespérés, ils le deviennent à force de se persuader qu'ils le sont, et c'est précisément ce sentiment doublé d'un travers que Musset, qui en fut atteint, a appelé désespérance.
Il a exprimé très vivement — comme s'il l'eût par-^ tagée — cette inquiétude maladive d'un certain nombre de jeunes gens désabusés, au sortir de la Révolution et de l'Empire, après vingt-cinq années dont chacune est historique, lorsque les nouvelles générations se trouvèrent face à face avec les débris de la vieille société. Il a expliqué leur défiance, leur incrédulité, leurs colères, et tout ce subtil et violent malaise, cette trépidation morale que produisent les grandes secousses, et qui se prolonge bien au delà du premier choc. Il a surtout insisté sur l'ébranlement que leur foi politique en reçut.
Que faire ? Prendre philosophiquement ce que le destin leur avait laissé, se contenter de peu, retomber, sans murmure, de la grande existence héroïque et publique, dans l'honnête simplicité de la vie intérieure et bourgeoise ? Ils ne purent s'y résoudre, ils demandèrent aux passions brûlantes, à l'amour spécialement, les sensations intenses qu'ils avaient vainement cherchées ailleurs. Ils le transformèrent, à leur usage, en une fièvre perpétuelle, en un délire continu. Ainsi compris, il leur apporta tout naturellement ses déceptions ordinaires, et, sous ce dernier coup, l'affreuse désespérance élut domicile dans leur âme, Je malvdu siècle s'y installa pour toujours.
Telle est la série d'impressions par lesquelles passa la génération d'Alfred de Musset. Le roman dans lequel il a raconté ses angoisses est encore une œuvre élégiaque, un gémissement, un sanglot. Cette désolation est caractéristique chez Alfred de Musset. C'est son cachet môme. Il se plaint toujours, il se déchire le front, il s arrache les cheveux, il pousse des cris comme un
enfant gâté que la moindre résistance affole, et qui se joule à terre et qui veut mourir pour un caprice contrarié.
La Confession dun enfant du siècle nous le montre bien sous ce jour; elle met en pleine lumière cette irritabilité suraiguë qui fut son tourment et celui des autres. Ce n'est qu'une histoire d'amour, assez banale, mais il l'écrivit peu de temps après son retour de Venise, encore agité et fiévreux, à peine remis de cette grande convulsion, et l'on y sent bien que sa blessure n'est pas cicatrisée. Le style même, violent et heurté, quelquefois déclamatoire, trahit le trouble persistant d'une âme dans laquelle l'apaisement n'est pas près de se faire et ne se fera jamais.
A la suite d'une infidélité sans conséquence, et que les habitudes de l'infidèle auraient dû lui faire prévoir, le héros du livre, Octave, prend la vie en dégoût et le monde en horreur. Il jure une haine éternelle à l'amour, et demande protection à la débauche contre les tentations nouvelles qui pourraient assaillir son faible cœur. Un ami, revenu et détaché, qui se pique de sagesse, lui conseille de se cuirasser contre toutes les duperies sentimentales, et lui ense-gne, en se prévalant de sa propre expérience, qu'il n'y a pas, pour s'en défendre, de meilleure cuirasse que le mépris. A l'école de ce raisonneur, qui s'appelle Desgenais et qui a fait souche, puisque tous les raisonneurs de Théodore Barrière portent le même nom, Octave se raffermit, se bronze peu à peu et remplace par un brillant persiflage ses récentes malédictions. En réalité, cette ironie .cache et « berce un noir souci ». Les voiles déchirés par Desgenais avec le sang-froid cruel d'un opérateur résolu à sauver son malade ont laissé de leur déchirure dans l'âme même d'Octave; il s'abandonne à une sorte de délire perpétuel où sa raison menace de sombrer lorsqu'un coup soudain, la mort de son père, l'arrache à cette surexcitation malsaine, le rend à lui-même, et efface, par un vrai malheur, par une vraie douleur, jusqu'au souvenir
des maux conventionnels et des désespoirs factices.
Il se retire à la campagne, s'enfonce dans sa tristesse et dans ses regrets, savoure en silence là solitude des grands deuils, s'habitue à Tanière volupté de l'irréparable... et tombe amoureux de la première femme qu'il rencontre. Voilà bien notre Octave et, pourquoi ne pas l'avouer ? notre Musset.
Elle s'appelle Mrae Pierson, et on l'appelle dans le pays Brigitie-la-Rose, parce qu'elle a été rosière autrefois. Elle est veuve et charmante, sensiblement plus âgée qu'Octave, elle jouit d'une honnête aisance, elle vit dans une retraite mystérieuse, elle a de la conversation et des talents d'agrément. Il s'éprend, il s'enflamme...
Si Brigitte s'indigne et tarde à consentir Il dira qu'il se tue, il se tuera peut-èlre, Mais Brigitte aime mieux le sauver et mourir.
Il la récompense de son sacrifice par la plus noire ingratitude, et retenez ce point : il devient, dès le lendemain, l'être le plus insupportable que l'on puisse imaginer, soupçonneux, jaloux, querelleur, grossièrement violent et injuste, un de ces types assez communs qui, pour essayer leur pouvoir et mesurer leur influence, ont juré de rendre la vie impossible à qui les aime. Lorsque, désabusée et à bout de patience, la victime qu'ils ont choisie, se dérobe au supplice et refuse de pousser le dévouement jusqu'au suicide, leur féroce vanité se révolte, leur égoïsme s'indigne, ils accusent la vie, ils maudissent le destin, ils se proclament les plus malheureux des hommes.
La façon dont Octave en use avec Brigitte-la-Rose dans la Confession d'un enfant du siècle éclaire certaines parties restées obscures, ou insuffisamment expliquées, ou défigurées par la polémique, dans le caractère, dans l'œuvre et dans la vie même d'Alfred de Musset.
Finalement, ce séducteur tout ensemble « naïf et roué », comme le don Juan de Namouna, s'avise que sa
nouvelle maîtresse n'est pas encore l'idole rêvée ; il la brise, en abandonne les débris à quelque successeur moins exigeant que lui-même , et poursuit sans remords le cours de ses exploits.
La Confession d'un enfant du siècle, considérée comme document historique, occupe une grande place dans l'œuvre d'Alfred de Musset. Elle a perdu avec le temps — nous le croyons du moins —beaucoup de ses admirateurs. Elle en a conservé un certain nombre, surtout parmi les jeunes gens, que la peinture des passions violentes et soi-disant fatales séduit et séduira toujours. Ce style brûlant les échauffe, les enivre. Ils en aiment le bouillonnement tumultueux. Ils vibrent à l'unisson du prosateur resté poète jusque dans les familiarités de la vie courante ; ils cherchent, sous l'éclat parfois inattendu des images et des comparaisons, je ne sais quelles analogies flatteuses, ou même des excuses personnelles, qui les rehaussent à leurs propres yeux ; ils se font honneur d'être encore mussétiens en pensée et en action ; ils avouent, ils affichent leur sympathie. C'est surtout la morale de Desgenais qui les transporte. Ils savent par cœur et ils citent son fameux discours que je serais un peu embarrassé de reproduire ici intégralement.
Vouloir chercher dans la vie réelle des amours éternels et absolus, c'est la même chose que de chercher sur la place publique des femmes aussi belles que la Vénus, ou de vouloir que. les rossignols chantent les symphonies de Beethoven.
La perfection n'existe pas ; la comprendre est le triomphe de l'intelligence humaine ; la désirer pour la posséder est la plus dangereuse des folies...
La 'perfection, ami, n'est pas plus faite pour nous que l'immensité. Il faut ne la chercher en rien, ne la demander à rien, ni à l'amour, ni à la beauté, ni au bonheur, ni à la vertu ; mais il faut l'aimer pour être vertueux, beau et heureux autant que l'homme peut l'être.
En réalité, c'est un discours contre l'idéal et les dangers de l'idéal, une manière de plaidoirie ampoulée et
cynique contre toutes les candeurs de l'âme, un procès facile que l'expérience fait au sentiment. Il a peut-être inspiré U Education sentimentale de Flaubert.
On comprend sans peine que ces farouches conseils chatouillent agréablement l'orgueilleuse faiblesse d'un cœur de vingt ans ; mais on se rend compte aussi de la juste défiance qu'ils inspirent à la grande majorité de nos contemporains. Comme ils sont plus commodes à réciter qu'à suivre, la génération actuelle y voit plutôt un morceau littéraire qu'une recommandation pratique. L'heure n'y est plus ; la maladie du siècle est devenue une maladie rétrospective, un sujet d'observation historique, et la pitié se refuse à une souffrance qui n'éveille plus d'échos.
Même comme œuvre littéraire, la Confession dun enfant du siècle a vieilli. Ecrite en prose poétique, elle n'échappe pas toujours aux défauts du genre. A une telle exaltation cérébrale, le vers, le rythme et la rime elle-même sont indispensables. Un narrateur monté à ce ton lyrique a besoin des hyperboles que la poésie admet et que la prose réprouve. Aussi sent-on, dans les parties les plus saillantes du livre, l'embarras d'un écrivain qui, habitué à parler la langue des dieux, se résigne malaisément à emprunter celle des hommes. Telle page semble inspirée de J.-J. Rousseau et de la Nouvelle Héloïse ; on y retrouve l'accent passionné et les ardentes effusions de Saint-Preux abîmé de reconnaissance pour le sacrifice de Julie; au contraire, lorsque le héros se refroidit et se calme, le style s'abaisse avec lui, aux petites ironies d'une langue sèche et courte, dont la soudaine familiarité surprend et déconcerte quelquefois le lecteur, arrêté dans l'élan d'enthousiasme auquel l'écrivain l'avait d'abord associé.
Si naturelles qu'elles soient, ces brusques transitions, ces soubresauts de pensée et de forme communiquent à un livre profondément sincère une apparence quelque peu apprêtée, et la variété d'impressious qui en résulte nuit à l'effet général de cette histoire à la fois roma-
nesque et romantique, où s'accumulent les phénomènes d'une psychologie si spéciale qu'elle en devient quelquefois inaccessible à l'observateur. Il est certain que la Confession dhin enfant du siècle, quelque jugement qu'on en porte, tient plus de place dans la vie d'Alfred de Musset que dans son œuvre, et qu'à ce titre elle conserve, même pour ceux qui préfèrent les vers du poète à la prose du romancier, une incontestable valeur de document.