‹ A. de MussetChapitre 20 sur 36 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Il nous faut maintenant analyser — -nous l'apprécierons ensuite — l'œuvre en prose d'Alfred de Musset. La Confession d'un enfant du siècle, sur laquelle nous venons de donner notre opinion en toute franchise, n'en fait pas réellement partie. Bien qu'il ne soit pas écrit envers, ce roman étrange explique, en la complétant, l'expansion poétique de Musset. Il en est le commentaire passionné. Il sort, tout fumant, de la première effervescence du poète. Les personnages y parlent une langue violente, hyperbolique, parfois lyrique, qui tient plus de la poésie que de la prose, et lorsque l'auteur mêle à leur dialogue ses réflexions person- ' nelles, emportées dans un flot d'images, elles communiquent à l'instrument dont il se sert pour les exprimer, une vibration et une sonorité qui ne sont point de la narration ou de la conversation courante. Il convenait donc de faire à cette Confession une place à part entre les deux parties, si différentes, de la production littéraire de Musset. Par le ton qui y règne, elle est comme Je trait d'union entre elles, et la transition naturelle pour passer de l'une à l'autre. Mais c'est dans les Contes et Nouvelles ainsi que dans les Comédies et Proverbes qu'il faut chercher la véritable œuvre en prose de l'écrivain.

Elle est contemporaine de sa poésie, en ce sens que beaucoup de ces contes ou comédies furent composés lorsqu'il faisait encore des vers, et même ses plus beaux vers; mais elle continue lorsque s'amortit la grande inspiration, et elle lui survit. Elle répond à cet état d'esprit qui faisait dire à Alfred de Musset : « J'y veux voir

moins loin, mais plus clair ; je me console de Werther avec la reine de Navarre », et elle ollre ainsi, indépendamment de l'intérêt littéraire, un véritable intérêt psychologique. C'est là, dans ce délassement de la Muse, dans ce délicat plaisir d'intelligence, que Musset sort enfin de, lui-même — ou paraît en sortir — pour étudier, pour peindre au passage la vie extérieure, et un autre monde que son moi.

Les Contes et Nouvelles ne forment pas un très gros bagage. Ces légers récits sont au nombre de onze, la plupart fort courts, et ils tiennent dans un seul volume, comme les Nouvelles de Mérimée avec lesquelles ils n'ont d'ailleurs aucun rapport, Alfred de Musset étant un homme d'imagination, un pur idéaliste, tandis que Mérimée oc incruste un plomb brûlant sur la réalité » et « découpe la silhouette humaine, telle quelle, à son flambeau ». On n'y sent point le souffle puissant, l'abondante inspiration des romanciers modernes ; mais ils présentent une graude variété, qui prouve ce que Musset eût pu faire en ce genre s'il ne l'eût quelque peu méprisé. Chaque fois que, sur les instances de la. Revue des Deux-Mo?ules, il se mettait à confectionner, par manière de diversion, un de ces gracieux ou spirituels opuscules, il considérait ce facile travail — facile pour lui — comme une infidélité h la poésie, et il n'allait jamais jusqu'au bout sans eu exprimer son repentir. Il aimait passionnément les vers, il les aimait, de son propre aveu, « à Ja folie », et nous verrons plus tard avec quel soulagement, dans une occasion solennelle, il grava sur un de ses manuscrits en prose, brusquement interrompu et abandonné ^par lui en pleine carrière, cette épitaphe caractéristique : finis prosœ. Bien que ses Contes soient d'inégale valeur, aucun ne justifie ce dédain.

Il y en a — et ce sont peut-être les plus intéressants — qui ne témoignent d'aucune préoccupation étrangère à l'art de conter. Ils ne doivent le jour à aucune circonstance particulièrement triste ou douloureuse de la vie

de l'auteur. Celui-ci les a composés avec l'unique souci d'amuser les lecteurs de la Revue, et on y démêlerait malaisément — en dehors de quelques réflexions ou parenthèses d'un caractère général — la moindre trace d'autobiographie ou de passion personnelle. Il en a de toutes pièces inventé le sujet, ou il l'a emprunté à quelque légende, à quelque anecdote plus ou moins authentique, encadrant ses personnages dans l'histoire elle-même, comme le faisaient à la même époque, avec tant de succès, Alexandre Dumas et Alfred de Vigny ; ou bien encore, il s'adresse à la vie contemporaine, à notre milieu bourgeois, et met en scène les héros de quelque piquante intrigue en habit noir.

A cette catégorie appartiennent plus spécialement — car la démarcation n'est pas toujours très nette — Margot, Croisilles, Pierre et Camille, Le Secret de Javotte et La Mouche, cinq sur onze, qui parurent de 1837 à 1853.

Margot était la fille unique d'honnêtes fermiers de la Beauce, les Piedeleu, et elle était aussi la joie de la ferme. Jamais on ne vit plus gentille ni plus aimable créature : « Sa tête ne venait pas au coude de ses frères, et quand son père l'embrassait, il ne manquait jamais de l'enlever de terre et de la poser sur la table. La petite Margot n'avait pas seize ans ; son nez retroussé, sa bouche bien fendue, bien garnie et toujours riante, son teint doré par le soleil, ses bras potelés, sa taille rondelette, lui donnaient l'air de la gaîté même... Assise au milieu de ses frères, elle brillait et réjouissait la vue comme un bluet dans un bouquet de blé. « Je ne sais, ma foi, disait le bonhomme, comment ma femme s'y est prise pour me faire cet enfant-là : c'est un cadeau de la Providence, mais toujours est-il que ce brin de fillette me fera rire toute ma vie. »

Un jour, la propriétaire des Piedeleu, Mme Douradour, leur demanda Margot pour en faire sa demoiselle de compagnie, et, comme ils n'avaient rien à lui refuser, Margot vint à Paris, dans l'opulente maison Doura-

dour, dont le fils était un bel officier. Elle en tomba amoureuse, en tout bien tout honneur, sans même se rendre compte, dans son innocence, du sentiment qu'elle éprouvait. Le bel officier ne fit aucune attention à la pauvre enfant, et demanda en mariage une fille riche dont la vue seule perça le cœur de Margot. Plutôt que de mourir de honte et de jalou-ie, elle s'alla jeter dans la rivière, d'où Pierrot la tira.

Pierrot, valet de ferme, l'aimait depuis longtemps, sans en avoir conscience, comme elle aimait elle-même le capitaine. Après l'avoir repêchée, il la ranima, la ressuscita, l'épousa, et elle oublia son rêve, si bien que dix ans après, pendant l'invasion de 1814, lorsque le colonel comte de la Honville (l'officier avait monté en grade), repassant par la ferme, demanda à la fermière : « Et vos amours d'autrefois, Margot, vous en souvientil ? » elle lui répondit avec une grande franchise : « Ma foi, monsieur le comte, ils sont restés dans la rivière... »

Cette histoire naïve ne répond guère à nos idées actuelles sur le roman ; il est hors de doute que le naturalisme n'y doit pas trouver son compte, mais la poésie y trouve le sien. Des descriptions et des figures charmantes, au milieu desquelles se détache, dans tout son gracieux relief, la figure de Margot, la défendent assez contre les mépris de la nouvelle école, et si ce n'est qu'une bluette, elle porte certainement l'empreinte du maître. Musset y est encore, comme Mérimée dans Carmen ou dans Arsène Guillot.

Croisilles est une histoire encore plus simple que Margot et plus dépourvue d'action dramatique. Elle a ceci de particulier qu'avant de la raconter en trente pages, l'auteur la résume en cinquante lignes, auxquelles il ne manque qu'un dénouement. Toul y est, le caractère du héros, celui de l'héroïne, leur situation respective, et les obstacles qui les séparent. La clien-

lèle spéciale de nos Classiques populaires appréciera certainement ce modèle d'exposition :

Au commencement du règne de Louis XV, un jeune homme nommé Croisilles, tils d'un orfèvre, revenait de Paris au Havre sa ville natale. Il avait été chargé par son père d'une affaire de commerce, et cette affaire s'était terminée à son gré. La joie d'apporter une bonne nouvelle le faisait marcher plus gaiement et plus lestement que de coutume ; car, bien qu'il eût dans ses poches une somme d'argent assez considérable, il voyageait à pied pour son plaisir. Tout en dévastant, au passage, les pommiers delaNormandie, il cherchait des rimes dans sa tête (car tout étourdi est un peu poète), et il essayait de faire un madrigal pour une belle demoiselle de son pays; ce n'était pas moins que la fille d'un fermier général, M"e Godeau, la perle du Havre, riche héritière fort courtisée... Ilpensait donc à elle tout en regagnant le Havre, et, comme il n'avait jamais réfléchi à rien, au lieu de songer aux obstacles invincibles qui le séparaient de sa bien-aimée, il ne s'occupait que de trouver une rime au nom de baptême qu'elle portait. Mlle Godeau s'appelait Julie, et la rime était aisée à trouver. Croisilles, arrivé à Honfleur, s'embarqua le cœur satisfait, son argent et son madrigal en poche, et dès qu'il eut touché le rivage, il courut à la maison paternelle.

Il trouva la boutique fermée ; il y frappa à plusieurs reprises, non sans étonnement ni sans crainte, car ce n'était point un jour de fêle ; personne ne venait. Il appela son père, mais en vain. Il entra chez un voisin pour demander ce qui était arrivé ; au lieu de lui répondre, le voisin détourna la tète, comme ne voulant pas le reconnaître. Croisilles répéta ses questions : il apprit que son père, depuis longtemps gêné dans ses affaires, venait de faire faillite, et s'était enfui en Amérique, abandonnant à ses créanciers tout ce qu'il possédait.

• Croisilles, ruiné et presque déshonoré, épousera-t-il, contre vents et marées, la riche M119 Godeau ? Le fils du négociant failli franchira-t-il, à force de courage et d'adresse, l'abîme qui le sépare de la fille du fermier général, et comment s\y prendra-t-il pour y réussir? N'oublions pas que, sans être un sot, il manque absolument d'initiative et d'énergie. On nous l'a présenté comme un rêveur, un bayeur aux grues, un simple

guitariste, incapable d'un effort suivi, d'une lutte héroïque avec la destinée. Aussi ne songe-t-il pas un instant à affronter ce duel redoutable. Le suicide lui plairait mieux ; un vieux serviteur l'en détourne et le ramène à des idées plus raisonnables. Il s'en va tout simplement trouver l'opulent Godeau, gonflé d'orgueil et d'argent, et il lui tient à peu près ce langage : « Monsieur, j'aime votre fille, j'ai quelque sujet de croire que je ne lui déplais pas ; je voudrais l'épouser, donnez-la-moi... »

Naturellement l'autre lui rit au nez, se fâche, le chasse, et voilà Croisilles au désespoir. Il vend tout ce qu'il possède, la maison de son père, et jusqu'à sa propre montre pour acheter des marchandises qui, vendues en Amérique, doivent rapporter une grosse somme d'écus, et rapprocher ainsi les distances entre MUe Godeau et lui. Mais le navire fait naufrage, et Croisilles se croit encore une fois perdu avec ses ballots, lorsque Mlle Godeau s'avise dune idée. Elle avait à elle, du bien de sa mère défunte, une petite fortune de cinq cent mille francs. Elle s'en va trouver une vieille tante de Croisilles, lui remet l'argent, et lui dit: <r Maintenant, vous pouvez demander ma main à mon père pour votre neveu », et elle lui donne à entendre qu'il faut prendre M. Godeau par son côté vulnérable, la vanité. La bonne dame n'y manque pas, elle se présente en carrosse chez le fermier général, elle dit d'une voix ferme au laquais qui la précède : « Annoncez la baronne douairière de Croisilles ! » Et le mariage fut conclu.

On ne peut pas dire que cette nouvelle réponde exactement aux conditions du genre. Les événements s'y succèdent ou plutôt s'y précipitent sans aucune de ces préparations que tout roman exige, sans aucune de ces suspensions savantes qui piquent la curiosité et renouvellent l'intérêt. La rapidité du dénouement en augmente l'invraisemblance. Quelle que soit la vanité du parvenu Godeau, Fauteur ne nous l'a pas présenté

comme un sot que le seul titre de baronne dût éblouir et conquérir en un instant. Il semble bien que gêné dans sa fantaisie, forcé de réduire son sujet aux dimensions d'un recueil périodique, Alfred de Musset y ait adapté, pour en finir, une conclusion quelconque, la première venue, la conclusion classique des Contes de fées.

Il n'y en a guère, parmi ses Nouvelles, qui ne trahisse ainsi quelque vice de composition et qui ne pèche par une évidente disproportion entre la donnée et le développement. Ici, c'est la description, là, c'est l'analyse d'un caractère ou le portrait d'un personnage, amoureusement caressé par sa plume, qui empiètent sur l'action proprement dite ; ailleurs au contraire c'est l'action elle-même qui, négligeant les explicationset les stations nécessaires, s'élance et court à toute vapeur, nous laissant à peine le temps de comprendre et la force de i respirer. '

Musset se rattrape par le détail, toujours soigné, toujours ingénieux, mais, sans prendre au pied de la lettre l'arrêt qu'il a porté contre lui-même, sans lui reconnaître le triple talent qu'il s'attribue « d'être à la fois trop court, trop long, et décousu » parce qu'il n'a jamais pu faire un plan avant d'écrire, il est néanmoins permis d'acquiescer, dans une certaine mesure, à ce jugement. SesContes et Nouvelles, pas plus que ses poèmes, ne se recommandent par l'exacte distribution des parties. Il pensait et il écrivait trop vite pour s'attarder à établir entre elles un juste équilibre ; il laissait ce soin et ce mérite à de plus froids que lui, par exemple à Mérimée, son ami, son conseiller, qui n'abandonnait rien 3 au hasard et dont le nom revient souvent sous notre plume, parce qu'il nous aide, par le contraste, à mieux faire saisir ce qui, dans l'art du conteur, manqua ou échut à Musset.

Incontestablement il n'attachait qu'une importance secondaire à la composition, à la proportion, et nous

sentons bien que nous tombons ici dans le même défaut en surchargeant un simple récit sans prétention comme ce Croisilles de réflexions et de commentaires démesurés, mais c'est pour n'avoir plus à y revenir. Notre critique, si c'en est une, s'appliquant à tous les Contes etNouvelles sans exception, ne vaut-il pas mieux l'avoir formulée une fois pour toutes, de manière à en débarrasser, pour ainsi dire, notre légitime admiration ?

Aussi bien, l'apprentissage du métier, le sentiment de ses règles et la connaissance de ses ressources atténueront chaque jour ce léger défaut, qui n'est qu'un manque d'ordre et de plan. Entre Croisilles et Pierre et Camille, qui sont séparés par un espace de cinq ans, Musset s'en est déjà très sensiblement corrigé. Pierre et Camille figure au premier rang parmi ses meilleures nouvelles. L'amour, comme dans Margot, comme dans Croisilles et comme dans la plupart des œuvres en prose d'Alfred de Musset (ce point est à noter), n'y joue qu'un rôle honnête, correct et conjugal. Il est probable que nous en sommes redevables à la Revue des Deux- Mondes qui, depuis, a plié au temps sans obstination. C'est l'histoire, infiniment gracieuse et touchante, d'une petite sourde-muette, belle comme le jour, qui a eu le malheur de venir au monde vers 1700, c'est-à-dire à une époque où une telle infirmité était regardée au même degré que la folie elle-même, comme le sceau de la réprobation divine. La disgrâce de la pauvre Camille fait le désespoir de son père, le chevalier des Arcis, et le détache peu à peu de sa femme et de son foyer. La pauvre enfant a bien sa mère qui l'adore, mais bientôt celle-ci meurt noyée, au passage d'un gué grossi parles pluies de l'hiver, et il ne reste plus à Camille que ce père à qui elle inspire une horreur que ni le cœur ni la raison n'ont pu surmonter. Le chevalier l'abandonne aux soins d'un brave homme, l'oncle Giraud, qui l'amène à Paris. L'abbé del'Epée commençait alors à s'y faire une réputation en opérant des miracles. Un

soir que l'oncle Giraud avait conduit Camille à l'Opéra, un jeune sourd-muet, le marquis Pierre de Maubray, la vit et l'aima. Il se sentait attiré vers elle non seulement par la communauté du malheur, mais encore par un charitable désir de partager, avec cette belle jeune fille, le bienfait de l'éducation qu'il tenait lui-même de l'abbé de l'Epée, par un irrésistible besoin de faire pour elle ce qu'un autre avait fait pour lui, de réveiller son intelligence, de l'initier à la vie. Les scrupules de l'oncle, la résistance dupère ne l'arrêtent pas ; il persiste danssa résolution,il obtient de haute lutte la main de Camille, il lui apprend à lire et à écrire, à tout dire et atout comprendre, enfin il l'élève, à force de dévouement, au rang et à ladignité des créatures supérieures. De son côté, elle l'adore et de ce grand amour naît, par grâce divine, un fils qui n'est ni sourd ni muet :

Camille courut à son père qui l'embrassa tendrement, et ne put retenir quelques larmes ; mais les regards du chevalier se reportèrent aussitôt sur l'enfant. Malgré lui, l'horreur qu'il avait eue autrefois pour l'infirmité de Camille reprenait place dans son cœur à la vue de cet être qui allait hériter de la malédiction qu'il lui avait léguée. Il recula lorsqu'on le lui présenta.

« Encore un muet! » s'écria-t-il.

Camille prit son fils dans ses bras ; sans entendre, elle avait compris. Soulevant doucement l'enfant devant le chevalier, elle posa son doigt sur ses petites lèvres, en les frottant un peu, comme pour l'inviter à parler. L'enfant se fit prier quelques minutes, puis prononça bien distinctement ces deux mots, que la'mère lui avait fait apprendre d'avance : « Bonjour, papa. »

— Et vous voyez bien que Dieu pardonne tout, et toujours ! dit l'oncle Giraud.

Que nous sommes loin de l'Enfant du siècle ! On est frappé de l'innocence de ce récit, de sa parfaite candeur, que ne dément aucune note ironique. La sensibilité naturelle d'Alfred de Musset s'y épanche en tableaux exquis, d'une pureté absolue, où rien ne détonne, et qui témoignent chez lui d'une ingénuité victorieuse de toutes les déceptions. Le bonheur de deux jeunes

époux, les joies de la première maternité y sont peints de couleurs si délicates et si vives qu'on s'étonnerait presque de la signature, si l'on ne se rappelait à propos qu'on doit depuis longtemps au même peintre le Por~ trait de Deidamia et le Sommeil de Marion.

On en trouverait plusieurs équivalents dans ces Contes et Nouvelles qui sont presque toujours d'une irréprochable moralité. Dans son heureuse enfance, Alfred de Musset avait pu connaître et apprécier ces douces émotions de famille, qui ne lui devinrent jamais complètement étrangères, et sans cloute il en gardait le souvenir assez présent pour le transporter dans ces tableaux d'intérieur que n'eût point désavoués le pinceau de Greuze. Il aimait à prendre le sujet de ces récits dans ce dix-huitième siècle, qui fut le triomphe des âmes sensibles.

Il y a pris sa dernière nouvelle, son dernier ouvrage, La Mouche, publiée en 1853, quatre ans seulement avant sa mort. Mais nous passons ici de la ville à la cour, c'est-à-dire dans un milieu plus brillant, et dans un monde plus léger. 11 s'agit d'une mouche de Mme de Pompadour : « Sur l'épaule frêle, blanche et mignonne de la marquise, il y avait un petit signe noir qui ressemblait à une mouche tombée dans du lait... » Le chevalier de Vauvert la vit, manifesta son admiration, et sut, par là, intéresser la marquise à son sort. Il ne demandait pasgrand'chose, un brevet de cornette qui lui permît d'épouser la riche Mlle Athénaïs d'Annebault dont il était amoureux. Mais la rancune du roi l'avait impliqué dans la disgrâce de son oncle l'abbé de Chauvelin et il lui fallait reconquérir la faveur royale. Le hasard lui en fournit ainsi l'occasion. C'était un homme heureux qui, suivant l'expression de la marquise, se trouvait toujours là au bon moment. Une fée secourable lui avait donné le génie de l'à-propos. Il ramassa l'éventail de Mme de Pompadour, il sortit vainqueur d'une épreuve imaginée par la marquise elle-même pour s'assurer de sa

discrétion, il eut son brevet, et il épousa son Athénaïs. Grâce, finesse, élégance, distinction, éclat, Alfred de Musset amis dans cette Mouche tout ce qu'elle exigeait, y compris l'air et le style du grand seigneur. Ce n'est pas, suivant nous, la meilleure de ses nouvelles, parce que l'art y domine l'émotion et qu'un certain apprêt, même une pointe d'afféterie indispensables en un pareil sujet lui impriment un assez visible cachet d'imitation. En un mot, c'est du Louis XV fabriqué sous Louis- Philippe, mais par un ouvrier hors de pair, et qui certainement n'a jamais déployé une plus grande adresse de main.

Le Secret de Javotte, au contraire, a pour cadre la société contemporaine. Là aussi, l'art du conteur approche de la perfection, mais nous prenons un intérêt plus vif à des mœurs et à des sentiments qui sont plus près de nous. Le secret de Javotte est un bracelet. Il lui a été donné, à frais communs, par deux galants officiers de cavalerie, Saint-Aubin et de Berville, qu'elle a honorés simultanément de sa préférence, et qui ont voulu lui témoigner parla une gratitude fraternelle et indivisible. Plus heureuse du cadeau que fâchée de l'intention, Javotte n'y a pas vu d'impertinence. Elle garde aux deux officiers un égal souvenir, et elle a toujours le bracelet, en sa possession lorsque son ami Saint-Aubin vient à être tué en Afrique.

Dans le même temps, son ami Tristan de Berville s'est épris d'une coquette, la marquise de Vernage, qui se donne le plaisir quotidien d'agacer et d'irriter ce jeune lion rugissant. Elle le berne en présence d'une espèce de Sigisbé, La Bretonnière, adorateur platonique et correct, personnage prudhommesque et sentencieux, admirablement doué pour exaspérer un soldat du tempérament de Berville. Mais ce n'est point encore assez. La féroce envie qu'elle a de le pousser à bout lui fait imaginer une prétendue histoire de duel dans laquelle Berville aurait joué un rôle presque déshonorant. On

raronte — qui raconte? si ce n'est elle-même ou son La Brelonnière — que provoqué par Saint-Aubin pour les beaux yeux de Javotte, Berville aurait lâchement reculé et fait de plates excuses à son rival.

Pour le coup, la mesure est comble ! Berville, guéri, n'a plus qu'une idée: convaincre de méchanceté noire et d'indigne calomnie cette Célimène glacée qui n'a de goût qu'au mal qu'elle fait. Saint-Aubin étant mort, il ne peut plus invoquer son témoignage, mais le secref, le bracelet de Javotte est là qui fera foi. Les noms entrelacés des deux donateurs y sont gravés en signe d'alliance. La date même y est — c'est la veille du jour ou Saint-Aubin est parti pour l'Afrique — et elle donne un suffisant démenti aux mauvais propos de la dame.

Judicieusement conseillé par son frère Armand, Tristan de Berville court après le bracelet, c'est-à-dire après Javotte devenue introuvable. Il la déniche enfin dans un appartement somptueux qu'un riche protecteur lui a offert et négocie de son mieux la restitution du bracelet. Contente de l'avoir un peu lutine, Javotte finit par la lui promettre. Il va donc pouvoir confondre cette impudente marquise! Malheureusement l'affaire traîne un peu en longueur. Javotte, étourdie et capricieuse, ne se presse pas de rendre le bracelet, même en échange d'une riche parure. Berville impatienté rencontre chez elle l'énervant La Bretonnière,il lui cherche querelle, et ils doivent se battre demain, non sans un certain ennui de Berville, pour qui une pareille rencontre n'est qu'un jeu, et qui se reproche, dans son for intérieur, de donner une leçon à ce lourdaud.

Au lever du jour, Javotte songe enfin à s'exécuter:

Il était huit heures du matin quand elle prit son bracelet, mit son chàle et son chapeau, et sortit de chez elle pleine de cœur, et presque encore grisette Arrivée à la maison de Tristan, elle vit, devant la loge du concierge, une grosse femme, les joues couvertes de larmes.

— M. de Berville ? demanda Javotte.

— Hélas ! répondit la grosse femme.

— Y estril, s'il vous plaît ? Est-ce ici ?

— Hélas ! madame... il s'est battu... on vient de le rapporter. .. Il est mort !...

Le lourdaud avait tué l'officier, Javotte s'en retourna avec son secret et la marquise ne fut pas punie.

Malgré la tristesse imprévue — et inutile — du dénouement, le Secret de Javotte est certainement une des perles du recueil. S'il est vrai qu'un sonnet sans défaut vaille un long poème, une nouvelle parfaite vaut un long roman. Les maîtres du genre (et ils ne sont pas nombreux) vous diront combien il est difficile de réunir, comme ici, dans un cadre essentiellement restreint, et de mouvoir, dans une action très concentrée, des caractères, des figures aussi nettement dessinés que Berville l'officier brave, droit, fougueux et imprudent; son frère Armand, l'avocat sage et de bon conseil ; l'impassible et énigmatique La Bretonnière, l'impitoyable coquette Mme de Vernage, et enfin Javotte, avec sa tête à l'évent. La chasse au bracelet, égarée en de continuels changements de piste, constitue, à elle toute seule, un de ces épisodes romanesques dont l'intérêt sans cesse renouvelé dut suffire, dans le temps, au succès de ce petit conte, puisqu'il suffit encore aujourd'hui à expliquer le plaisir que nous y prenons.

Ces cinq Nouvelles, Margot, Croisilles, Pierre et Camille, la Mouche et le Secret de Javotte, dont nous avons cru devoir former un groupe spécial et distinct dans l'oeuvre en prose d'Alfred de Musset, y occupent, en effet, une place à part. Il semble n'avoir obéi, en les composant, qu'à une préoccupation, à une fantaisie d'artiste. Il y fait — suivant l'expression alors en usage — de l'art pour l'art. C'est tout ce qu'il a écrit de plus impersonnel, de moins vécu. Comment, une fois dans sa vie, a-t-il pu s'oublier à ce point ? Le phénomène est assez rare pour qu'on le remarque. Les cinq Nouvelles en question ne sont peut-être pas

aussi purement objectives qu'elles en ont l'air. En y regardant de près, on saisit bien encore dans certaines observations générales, dans certaines conclusions amères, et jusque dans ce brusque et tragique dénouement du Secret de Javotte, la pensée maîtresse du poète, sa philosophie désespérée, ce noir pessimisme toujours disposé à souligner les ironies de l'existence humaine, et à invoquer, comme des arguments, le Malheur et la Mort qui rôdent sans cesse autour de nous, guettant leur proie, et à qui tout prétexte est bon pour s'en emparer. Semblablement, dans celte aventure de Margot, Musset a bien mis quelques traits de son propre caractère. Même en un sujet aussi étranger à son existence, et qu'il dut choisir comme parfaitement extrinsèque, il n'a pu résister à la tentation d'exprimer ses idées sur l'amour, et sur les droits de l'amour :

Margot ne s'était jamais demandé, même dans le plus profond de son cœur, à quoi lui servirait son amour ; et, en effet,, y a-t-il une question plus vide de sens que celle-là, qu'on adresse continuellement aux amoureux : A quoi cela vous mènera-t-il ? Eh, bonnes gens, cela me mène à aimer 1

Quoi qu'il en soit, c'est une exception que ce renoncement, même relatif, d'Alfred de Musset à lui-même. C'est presque un miracle que ce détachement passager d'un poète toujours^ penché sur son personnage, comme sur son unique source dïnspiration et son seul miroir de poésie.

Déjà, dans le Fils du Titien, bien que le sujet ne semble guère s'y prêter, le retour sur soi est visible, le circuit psychologique par lequel on revient à ne contempler que sa monade — tout en la méprisant — se trahit sans honte ni remords.

Est-ce une erreur que d'y dénoncer Musset lui-même, toujours visible et présent, sous des apparences variées et des costumes divers? Le fils du Titien, c'est bien loin de nous! Ce nom évoque un temps, des mœurs,

des paysages môme qui n'onl rien de commun avec les nôtres; qui dira pourtant que le fils du Titien ne soit pas encore un Musset? Son mépris de la gloire et son culte de l'amour le caractérisent assez. On connaît son histoire, ou sa légende. Elevé dans l'atelier de son père, qui voyait en lui, grâce à ses heureuses dispositions pour la peinture, le continuateur naturel de sa gloire, il fit un premier tableau, très admiré des connaisseurs, et presque digne delà renommée paternelle. Mais bientôt après, entraîné dans tous les désordres, il dissipa une grande partie de sa fortune, et non seulement ne fit plus rien, mais se promit de ne plus rien faire. Il estimait que l'art n'est qu'une passion subalterne, l'amour et le jeu suffisant à occuper la vie d'un homme intelligent. Comme son unique tableau avait péri dans l'incendie du palais Dolfin, Venise dut croire que ce Tizianello, si richement doué par la nature, ne léguerait rien à la postérité.

Cependant il fut aimé d'une noble Vénitienne, la veuve du procureur Donato, Béatrice Lorédan, qui, artiste dans l'âme, s'était juré de réveiller son génie et de le rendre à la peinture. Elle pensa, un moment, y réussir. Le Tizianello, inspiré par la beauté de sa maîtresse, avait senti, sous cette influence, renaître en lui le goût des arts. Il reprit ses pinceaux et fit de la jeune patricienne un portrait qui était un chef-d'œuvre. Mais là devait se borner le succès de Béatrice. Soit paresse ou défiance de lui-même, ou crainte de ne jamais retrouver un semblable modèle ; soit plutôt qu'il jugeât dans son for intérieur — et c'est évidemment l'interprétation de Musset — qu'une pareille beauté suffisait au bonheur d'un homme, que c'était bien assez de l'aimer et d'en être aimé, sans la peindre, attendu que la gloire même de l'art ne pouvait rien ajouter à ce triomphe de l'amour, le fils du Titien s'en tint là et renonça décidément à la peinture.

Ce n'était pas ce que Béatrice avait espéré. En présence de ce divin portrait, qui était sa propre figure,

elle voyait déjà son amant vanté et envié dans toute l'Italie. Une cruelle déception l'attendait : « Le lendemain, elle se rendit la première au rendez-vous, et elle commença, en attendant Pippo, par regarder son cher portrait.

« Le fond était un paysage, et ily avait sur le premier plan une roche. Sur cette roche, Béatrice aperçut quelques lignes tracées avec du cinabre. Elle se pencha avec inquiétude pour les lire ; en caractères gothiques très fins, était écrit le sonnet suivant:

Beatrix Donatofutle doux nom de celle

Dont la forme terrestre eut ce divin contour ;

Dans sa blanche poitrine était un cœur fidèle,

Et dans son corps sans tache un esprit sans détour.

Le fils du Titien, pour la rendre immortelle, Fit ce portrait, témoin d'un mutuel amour ; Puis il cessa de peindre à compter de ce jour, Ne voulant de sa main illustrer d'autre qu'elle.

Passant, qui que tu sois, si ton cœur sait aimer, Regarde ma maîtresse avant de me blâmer, Et dis si par hasard la tienne est aussi belle.

Vois donc combien c'est peu que la gloire ici bas, Puisque tout beau qu'il est, ce portrait ne vaut pas, Crois-m'en sur ma parole, un baiser du modèle.

« Quelque effort que Béatrice put faire par lasuite,elle n'obtintjamais de son amant qu'il travaillâtde nouveau ; il fut inflexible à toutes ses prières, et, quand elle le pressait trop vivement, il lui récitait son sonnet ! x>

L'auteur ajoute qu'infidèle à son art, il fut fidèle à sa maîtresse jusqu'à la mort, et cette justice qu'il lui rend nous livre sa pensée intime. Il ne nous dit pas, mais il est bien près de nous dire qu'il partage sur la vanité de la gloire artistique et littéraire l'opinion de son héros et que, tous comptes faits, « être admiré n'est rien, le tout est d'êire aimé. »

Ce thème lui était cher. Il dut écrire, avec une sorte de prédilection, cette nouvelle si poétique, où il a introduit un second sonnet égal à celui que nous venons de

citer, et où il a glissé, en matière d'art et de littérature, des idées sur lesquelles nous aurons à revenir dansun chapitre spécial. Musset critique est peu connu. On éprouvera sans doute quelque surprise en l'entendant professer, comme ici, « qu'une facilité déplorable est toujours le premier signe de la décadence des arts ». La Joconde resta quatre ans sur le chevalet du Vinci « et, malgré de rares tours de force qui, en résultat, sont toujours trop vantés, il est certain que ce qui est véritablement beau est l'ouvrage du temps, et qu'il n'y a pas de vrai génie sans patience ». Voilà ce que pensait et écrivait — à vingt-huit ans — ce soi-disant romantique.

Dans Emmeline et dans les Deux Maîtresses, les impressions et les souvenirs personnels reprennent tout leur empire. La première est née d'une aventure racontée avec la discrétion nécessaire, par Paul de Musset (1). Emmeline n'est point une personne d'imagination. Elle figure déjà dans les Nuits, et notamment dans cette Nuit de Décembre dont les sous-entendus n'ont aucun rapport avec ceux de la Nuit de Mai ou de la Nuit d'Octobre. Tandisque cette Nuit d Octobre répercute encore le sourd grondement d'un orage mal apaisé, un examen attentif nous révèle bientôt que la Nuit de Décembre, dédiée à Emmeline, répond à un simple dépit amoureux. Emmeline fut l'héroïne, en chair et en os, d'une liaison dangereuse, d'abord consentie par elle, puis rompue, puis renouée, puis définitivement brisée d'un commun accord, non sans quelque chagrin, pour rendre le reposa tous ceux qui auraient pu en souffrir.

C'est à Emmeline que furent adressés les vers connus :

Si je vous le disais pourtant que je vous aime ?

Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez !

(i) Biographie d'Alfred de Musset, pages 148 à 166, passim. On trouve dans cette très intéressante confidence, des vers inédits de Musset.

C'est àEmmeline que le poète criait, dans cette même Nuit de Décembre :

Qui vous perd n'a pas tout perdu.

Emmeline a au moins l'honneur d'avoir inspiré une des deux Nouvelles, exclusivement sentimentales, où • Alfred de Musset a mis le plus de son cœur et de sa vie.

Elle partage cette gloire avec la marquise de Parnes et Mmo Delaunay, des Deux Maîtresses. Il faut reconnaître que ni l'un ni l'autre de ces deux « ménechmes femelles d, comme il les appelle lui-même, ne sont particulièrement sympathiques. L'historiette où il compare leurs mérites respectifs repose sur un cas psychologique fort spécial qui ne peut être résolu qu'avec des commentaires très alambiqués: « Croyez-vous, madame, qu'il soit possible d'être amoureux de deux personnes à la fois?... C'est ce qui est arrivé à un de mes amis ».

N'est-il pas vrai que ce problème posé sur un ton si léger ne peut donner lieu qu'à des gloses subtiles et à des solutions de fantaisie ?

Si on nous objectait, en outre, que c'est une des plus faibles Nouvelles d'Alfred de Musset, que la composition en est défectueuse, incertaine et diffuse ; que le cas soumis à noire examen n'offre par lui-même qu'un médiocre intérêt ; que les hommes sont généralement peu curieux de savoir si c'est par le contraste ou par la ressemblance que se produit ce phénomène du double amour simultané; que, pour nous émouvoir, il fallait au moins que cette dualité aboutît à une lutte, à un choc plus ou moins dramatique, nous ne ferions pas grande difficulté d'en convenir. Sauf la langue, toujours élégante et châtiée, les Deux Maîtresses n'ont de remarquable que ce goût persistant de leur auteur pour l'analyse autobiographique, et son impuissance trop démontrée à s'oublier lui-même dans ses moindres œuvres. Le besoin d'être complet nous a conduit à les

mentionner, sans y attacher d'autre importance, et nous avons hâte d'arriver à la partie la plus originale des Contes et Nouvelles d'Alfred de Musset.

C'est, sans contredit, les deux récits jumeaux — quoique séparés chronologiquement par un assez long intervalle (1838-1843) — qu'il a intitulés Frédéric et Bernerette et Mimi Pinson. Suivant l'usage, uneimpression personnelle, une aventure de jeunesse leur donna naissance. Alfred de Musset eut l'occasion de voir et d'observer de près, dans sa grâce fragile, ce type tout parisien de la grisette qui florissait alors, comme un pot de giroflées, aux fenêtres des mansardes, et qui, dénaturé par d'incessantes transformations, n'existe plus guère aujourd'hui (I). Non seulement Alfred de Musset l'a immortalisé, mais il l'a, qu'on nous passe le mot, déniché avant tous ses successeurs. Bernerette précèîe la Rigolette d'Eugène Sue, la Musette et la Mimi d'Henry Murger, et, de même que certains personnages exploités par la comédie satirique de Barrière, notamment Desgenais et Marco, sont sortis tout armés, y compris leur nom, de la Confession d'un enfant du siècle', de même, la Vie de Bohème procède directement

— par une dérivation et une ressemblance frappantes

— de ces deux nouvelles d'Alfred de Musset, Frédéric et Bernerette et Mimi Pi?iso?i.

Ce n'est pas un mince honneur pour ces filles de Musset, Bernerette et la première Mimi, que d'avoir ainsi engendré toute une littérature. Le nombre est incalculable des volumes de vers ou de prose qui célèbrent leur gloire devenue légende ; elles ont été et elles seront encore, par une certaine attraction que leur personnage exerce, même altéré et enlaidi, les héroïnes de mille romans; il importe donc qu'une part de leur renommée revienne à leur créateur. Alfred de Musset est le premier qui ait bien saisi le type et le milieu. Il les a même — littérairement — découverts,

(1) V. Biographie, pages 169-170.

ou plutôt retrouvés et idéalisés après un romancier populaire qui leur dut autrefois le plus clair de sa joyeuse réputation (1). L'histoire de l'étudiant Frédéric et de la modiste Bernerette donne l'idée d'uue vie de Bohème un peu supérieure à celle de Murger, plus délicate et distinguée dans ses manifestations extérieures ; la même au fond, avec la seule différence qui peut résulter des habitudes, des fréquentations et surtout du talent des deux poètes. Aussi bien tout parallèle manquerait d'à propos, et nous n'avions à cœur que d'établir la priorité de Musset.

Comme tous ceux qui sont venus après lui, il s'est appliqué à peindre la brièveté et la misère de ces amours fugitives, où il entre néanmoins assez de désintéressement pour leur faire une parure. Elles ont le charme, la gaîlé, le prestige de ce printemps de la vie dont elles sont le naturel et inévitable accompagnement. Même disparues et désavouées, elles gardent quelquefois un parfum de fleur flétrie qui survit au vase brisé. Pour tout dire, elles participent à la beauté de la jeunesse comme à sa folie, et les souvenirs qu'elles laissent refleurissent quelquefois, en regrets, dans l'âme glacée des vieillards.

L'auteur de Frédéric et Bernerette les a vues telles qu'elles sont. Il n'en a point dissimulé la fragilité. L'argent y joue un grand rôle, en ce sens que, contrariées par la pauvreté des amants, elles succombent, la plupart du temps, sous des nécessités quotidiennes qu'elles ne peuvent pas surmonter. On se prend, on se brouille, on se quitte, on se reprend un peu au hasard, suivant les aubaines ou les exigences de la vie, jusqu'au jour où ses lois impérieuses commandent enfin de rompre pour toujours, et où. un dénouement parfois tragique consacre cette inévitable séparation.

Frédéric se marie et Bernerette se tue. En ce temps-là, c'était dans l'ordre. Mais, avant de mourir, elle écrit à

(1) Charles-Paul de Kock.

son amant une lettre d'adieu <r de ce style à moitié gai et à moitié triste qui lui était particulier ». Un flot de sensibilité y coule, assez fort pour emporter toutes nos ironies contemporaines, et, après plus d'un demi-siècle écoulé, malgré le changement des idées et des mœurs, la lettre de Bernerette mourante est un chef-d'œuvre...

... Je ne me tue pas, mon ami, je m'achève ; ce n'est pas un grand meurtre que je fais. Ma santé est déplorable, à jamais perdue. Tout cela ne serait rien sans l'ennui. On dit que tu te maries : est-elle belle ? Adieu. .. adieu. Souviens-toi, quand il fera beau temps, du jour où tu arrosais tes fleurs. Ah ! comme je t'ai aimé vite ! En te voyant, c'était un soubresaut en moi, une pâleur qui me prenait. J'ai été bien heureuse avec toi, adieu...

Ta lettre m'a désolée ; je suis restée au coin du teu pendant deux jours, sans pouvoir dire un mot ni bouger. Je suis née bien malheureuse, mon ami. Tu ne saurais croire comme le bon Dieu m'a traitée depuis une pauvre vingtaine d'années que j'existe : c'est comme une gageure. Enfant, on me battait, et quand je pleurais, on m'envoyait dehors. « \a voir s'il pleut», disait mon père. Quand j'avais douze ans, on me faisait raboter des planches ; et quand je suis devenue femme, m'a-t-on assez persécutée ! Ma vie s'est passée à tâcher de vivre, et finalement à voir qu'il faut mourir.

Que Dieu te bénisse, toi qui m'as donné mes seuls, seuls jours heureux ! J'ai respiré là une bonne bouffée d'air ; que Dieu te la rende! Puisses-tu être heureux, libre, ô ami! Puisses-tu être aimé comme t'aime ta mourante, ta pauvre Bernerette !

Ne t'afflige pas ; tout va être fini. Te souviens-tu d'une tragédie allemande que tu me lisais un soir chez nous? Le héros de la pièce demande : « Qu'est-ce que nous crierons en mourant ? — Liberté ! » répond le petit Georges. Tu as pleuré en lisant ce mot-là. Pleure donc ! c'est le dernier cri de ton amie.

Nous savons tout ce qu'on peut dire contre le caractère trop sentimental de cette mort et de ces adieux. Il est certain que la lettre de Bernerette n'est pas au ton du jour et que, si on la trouvait ce malin dans un journal, la raillerie s'y donnerait carrière plus hardiment que la pitié. Mais tant pis pour qui rirait ! Cette cuirasse

de dureté dont on s'arme aujourd'hui, en matière de sentiment, n'est qu'une ruse pour dissimuler le vide et la sécheresse des cœurs. On se moque de ce qu'on ne peut égaler. Incapable de chaleur et de passion dans la peinture de l'amour humain, une certaine école s'est rabattue sur la brutalité de l'amour animal, et en met sous nos yeux des tableaux généralement répulsifs. N'est-ce pas le moment, pour la critique sérieuse, de s'élever au-dessus de ces conventions, où la nature et la vérité n'ont rien à voir, pour proposer, sans pruderie, à l'admiration de la jeunesse des sentiments plus nobles et des images plus pures? Nous n'oserions insinuer que la Lettre de Bernerette doit prendre place immédiatement à côté des lettres de la Nouvelle Héloïse ou de la Religieuse portugaise, mais il nous paraît bien que si l'héroïne en est plus humble , l'accent n'en est pas moins pathétique, et qu'elle déborde d'une tendresse d'àme plus vive, plus vraie, plus réellement accessible au commun des hommes.

Ce qui la rend plus poignante encore, c'est le caractère de celle qui l'écrit, son étourderie, sa légèreté, dont il reste trace môme dans son désespoir, cette riante facilité à considérer lamort comme la délivrance de la vie, c'est cette héroïque résignation de la pauvre fille : « Ma vie s'est passée à tâcher de vivre et à voir finalement qu'il faut mourir ! $> Alfred de Musset a concentré dans cette unique phrase plus de pitié qu'il n'y en a, depuis un demi-siècle, dans tous les discours des orateurs populaires. Il a exprimé, d'un seul mot, toute la grande misère du peuple.

Une suite de gais tableaux et de frais paysages encadrent cette poétique figure de Bernerette. Une série de scènes touchantes, relevées par des traits de caractère ingénieusement groupés, nous intéressent à ces amours printanières dont un autre poète a dit qu'elles sont les lilas delà vie. On leur pardonne leur fragilité en faveur de leur grâce. En constatant l'oubli relatif dans lequel Bernerette est tombée, tandis que la ^Musette de Mur-

ger paraît toujours jeune et vivante. Alfred de Musset a pu se dire :

Sic vos non vobh mellificatis, apes.

Car c'est bien sur ses lèvres que les abeilles de la poésie déposèrent d'abord ce rayon de miel. Lacbanson de Musette sera éternellement chère à la jeunesse. Elle résume, dans un contraste mélancolique, ses illusions sans cesse renaissantes, ses grandesjoies et ses grandes douleurs d'un jour. Il semble impossible qu'on ait eu vingt ans et qu'on ne l'ait pas chantée. Elle est l'accompagnement naturel des heures d'insouciance ou d'ivresse. Quel est l'étudiant ou l'artiste qui n'y ait mêlé, par un naturel retoursurlui-même, un peu de sa propre rêverie ? Ce n'est qu'une chanson cependant, et peut-on la comparer à cette admirable invocation que Musset met dans la bouche de Bernerette :

La lune se levait ; elle se dégageait lentement des massifs obscurs, et, à mesure qu'elle montait, les nuages semblaient fuir devant elle. Au-dessous du plateau s'étendait une vallée où le vent agitait sourdement une mer de sombre verdure ; le regard n'y distinguait rien, et à six lieues de Paris on aurait pu se croire devant un ravin de la Forêt- Noire. Tout à coup l'astre sortit de l'horizon ; un immense rayon de lumière glissa sur la cime des bois et s'empara de l'espace en un instant ; les hautes futaies, les coupes de châtaigniers, les clairières, les routes, les collines se dessinèrent au loin comme par enchantement. Les promeneurs se regardèrent, étonnés et joyeux de se voir. « Allons, Bernerette, s écria Frédéric, une chanson ! »

— « Triste ou gaie ? » demanda-t-elle

— « Comme tu voudras. Une chanson de chasse ! l'écho y répondra peut-être. »

Bernerette rejeta son voile en arrière et entonna le refrain d'une fanfare ; mais elle s'arrêta tout à coup. La brillante étoile de Vénus, qui scintillait sur la montagne, avait frappé ses yeux ; et, comme sous le charme d'une pensée plus tendre, elle chanta sur un air allemand les vers suivants qu'un passage d'Ossian avait inspirés à Frédéric :

Pâle étoile du soir, messagère lointaine,

Dont le front sort brillant des voiles du couchant ; De ton palais d'azur, au sein du firmament,

Que regardes-tu dans la plaine ?

La tempête s'éloigne et les vents sont calmés, La forêt qui frémit pleure sur la bruyère, Le phalène doré, dans sa course légère, Traverse les prés embaumés.

Que cherches-tu sur la terre endormie ? Mais déjà vers les monts je te vois Rabaisser. Tu fuis en souriant, mélancolique amie, Et ton tremblant regard est près de s'effacer. Etoile qui descends sur la verte colline, Triste larme d'argent du manteau de la nuit, Toi que regarde au loin le pâtre qui chemine. Tandis que pas à pas son long troupeau le suit : Étoile, où t'en vas-tu dans cette nuit immense ? Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux ? Ou t'en vas-tu si belle, à l'heure du silence, Tomber comme une perle au sein profond des eaux ? Ah ! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux, Avant de nous quitter, un seul instant arrête : Étoile de l'amour, ne descends pas des cieux !

« Triste ou gaie ? » demanda-t-elle. Toute la vie de Bohème, toute la jeunesse est là, dans cette simple question d'une grisette. Rire ou pleurer lui est également facile ; c'est comme on voudra, pourvu qu'une lueur divine éclaire son rêve :

Étoile de l'amour, ne descends pas des cieux !

Elle finit toujours par en descendre. Elle s'éclipse, après avoir brillé d'un éclat douteux, cette étoile de l'amour que Bernerette implore. La plupart des Bernerettes finissent tragiquement, et Alfred de Musset a insisté sur cette fin tragique des Bernerettes. Elles se tuent, victimes de ces amours successives et toujours violentes, toujours sincères, dont la flamme, quoi qu'elle vaille, purifie assez celles qui en sont touchées pour qu'au bout de ce chemiu jonché de roses flétries, elles préfèrent à l'ignominie définitive la douceur du dernier sommeil : « Fais dodo, ma belle ! » dit à la malheureuse

Gervaise le roman moderne, par la bouche de son plus illustre représentant.

Mi mi Pinson est une autre étude de grisette. Inséparable de Bernerette, Mimi Pinson s'en distingue par sa vertu. C'est la petite ouvrière gaie, brave, jolie, insouciante... et sage. Sage et folle! car elle ne craint rien, elle provoque le diable vingt fois par jour, elle se moque absolument de tous les qu'en dira-t-on, et si elle traverse le feu sans s'y brûler, c'est qu'il y a des grâces d'état.

En réalité, comme toutes les honnêtes filles elle n'a pas d'histoire; elle n'est l'héroïne d'aucune aventure, et c'est tout simplement une figure — la dernière grisette apparemment — que Musset a voulu peindre, avec une petite chanson au bas du portrait :

Mimi Pinson est une blonde, Une blonde que Ton connaît, Elle n'a qu'une robe au monde

Landerirette,

Et qu'un bonnet.

Cette blonde qui n'a qu'une robe, la met quelquefois en gage pour venir en aide à de plus pauvres qu'ellemême, et cesjours-là, elle s'en va à la messe enveloppée dans un rideau, car elle ne manquerait pas la messe pour un empire. Cette dévotion ne l'empêche pas de participer aux petites fêtes de ses bonnes amies, et de casser les assiettes comme toutes les autres; mais elle la préserve peut être des dernières chutes, et voici le jugement final qu'un de ses compagnons de plaisir porte sur elle : c Quand tu diras du mal des grisettes, fais une exception pour la petite Pinson. Elle nous a conté une histoire à souper, elle a engagé sa robe pour quatre francs ; et qui dit ce qu'il sait, qui donne ce qu'il a, qui fait ce qu'il peut, n'est pas obligé à davantage. »

En regard de Mimi, et dans le même conte, Alfred de Musset a placé une de ses camarades, Rougette, qui lui fait pendant et conUibue à lui donner tout son relief.

Rougette ne se pique point de la môme sévérité que Mimi. Elle est la fantaisie et la folie mêmes Dans une seule soirée, elledépense quatre cents francs, son récent héritage et son unique fortune, pour se donner le plaisir de berner trois étudiants qui ont eu l'impertinence de lui offrir à souper. Le lendemain, elle meurt de faim et de froid sur son grabat. Elle se tuera tout à l'heure — comme Berneretle — si la charité publique ou privée n'intervient pour la tirer d'affaire. Un ancien ami, averti par une lettre désespérée, lui envoie quelques louis. Derechef, la voilà riche, et on la rencontre le soir qui offre des glaces à tout venant sur le perron de Tortoni.

Rougette n'a pas eu la même fortune que Bernerette et Mimi Pinson, elle n'a pas laissé son nom à un conte d'Alfred de Musset, mais elle les vaut, et c'est elle peutêtre qui, dans cette trinité fugitive, donne l'idée la plus exacte et la plus complète d'un type aujourd'hui disparu.

Ces deux contes, Frédéric et Bernerette et Mimi Pinson, tranchent sensiblement sur ce qui les entoure. Ils nous initient aux mœurs d'une société joyeuse, disons le mot : d'une aimable bohème, alors peu connue ou peu exploitée, que le dandysme de Musset ne lui permettait pas de fréquenter longtemps ; et, à ce titre, ils sont certainement ce que, dans ce genre de récits, il a écrit de plus original. Il faut y joindre un onzième conte tout à fait à part et unique en son espèce, le Merle blanc, qui semble imité de Voltaire ou de Swift. C'est l'histoire authentique et véridique .d'un merle né blanc, renié comme tel par ses parents noirs et qui se met à courir le monde sous l'influence du chagrin que cette disgrâcelui cause. Voyageur, musicien, poète, il a toutes sortes d'aventures, et finit par se marier avec une merlette qui s'est teinte en blanc pour lui plaire, mais qui déteint à vue d'œil dès qu'elle pleure ou qu'il pleut.

On ne saisit pas très bien quelle philosophie satirique se cache sous cet apologue. On croit y démêler, çà et là,

des allusions littéraires ; on y rencontre certainement d'amères railleries dirigées contre la vanité des poètes. La conclusion semble être une réclamation de plus contre cette ironie du sort qui a si mal apparié les êtres vivants qu'aucun d'eux n'a le lot qu'il souhaite et que les plus favorisés poursuivent le bonheur dans un rêve défendu : « Ma femme m'ennuie, dit le rossignol, je ne l'aime point ; je suis amoureux de la rose : Sadi, le Persan, en a parlé. Je m'égosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas. Son calice est fermé à l'heure qu'il est : elle y berce un vieux scarabée, et, demain matin, quand je regagnerai mon lit, épuisé de souffrance et de fatigue, c'est alors qu'elle s'épanouira, pour qu'une abeille lui mange le cœur ! »

Musset se retrouve tout entier dans ces quelques lignes. C'est ainsi que Henri Heine a écrit dans son Intermezzo : « On aime une enfant, elle en aime un autre, l'autre en aime une autre... «Alfred de Musset et Henri Heine sont frères en pessimisme, et c'est encore une explication du crédit dont ils jouissent L'un et l'autre auprès des nouvelles générations.

iNous avons analysé — peut-être un peu longuement — ces Contes et Nouvelles. On a pu se convaincre qu'ils suffiraient à la réputation d'un écrivain qui n'aurait pas déjà, d'autre part, sa renommée de poète. La trame en est souvent légère, Faction mince, le dénouement imprévu et brusqué, la composition même défectueuse, par l'évidente disproportion des parties. Mais le plus faible de tous ces récits se sauve encore par une grâce et une distinction toutes particulières, par un grand respect de l'art d'écrire, par la finesse du style, et surtout et toujours, par une petite couche de poésie que l'auteur y a plus ou moins volontairement répandue.

Page 1