‹ A. de MussetChapitre 5 sur 36 · LES PREMIÈRES ŒUVRES · texte numérisé non relu

LES PREMIÈRES ŒUVRES

Ce grand succès, attesté par la vivacité des polémiques, par les attaques de l'envie, par le nombre des imitations, par l'importance exceptionnelle que la critique donna au livre, classa d'emblée le poète de Mardoche au rang qu'il a gardé depuis.

Dans cette première et printanière éclo»ion,il y a toute une partie légèrement artificielle qui porte la trace visible des influences environnantes. Si indépendant qu'il soit d'esprit et d'allure, l'auteur n'a pu se soustraire complètement à la contagieuse camaraderie du Cénacle. 11 a emprunté ses principaux sujets, Don Paez, Portia, Ï Andalouse , les Marrons du feu, à l'Espagne et à l'Italie, reconnues etproclamées romantiques. D'autre part, il s'est conformé, dans l'exécution, au programme de l'école. Il a exagéré, avec un parti pris qui sent la provocation et la gageure, les prétendues audaces de la nouvelle prosodie, les enjambements extraordinaires, les césures imprévues, le vers brisé, et toute la métrique fantasque dont on essayait les échantillons autour de lui.

C'est même, on peut le croire, cet excès de romantisme qui excita au plus haut degré l'enthousiasme de ses amis littéraires, naturellement plus soucieux de la forme que du fond, dans un temps où l'on se querellait principalement sur la forme. Tous lui firent fête sans arrière-pensée ni jalousie, comme à un porte-drapeau ardent et vaillant, ou plutôt comme au petit tambour qui sonnait héroïquement la charge à la tête du bataillon sacré. Tous saluèrent en lui l'espoir, et comme l'aurore de la jeune poésie renaissante.

Mais le public, plus clairvoyant que les meneurs, alla

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droit à l'àme du poète. Il franchit d'un seul bond, pour la saisir, les facéties comme la fameuse Ballade à la lune qui, dans la pensée de son auteur, ne fut sans doute qu'une boutade d'écolier et peut-être une ironie dirigée contre les ultras du romantisme :

C'était dans la nuit brune Sur un clocher jauni,

La lune, Comme un point sur un i

Qui t'avait éborgnée L'autre jour ? T'étais-tu

Cognée A quelque arbre pointu ?

Vraiment il n'y a pas à s'y tromper et la parodie saute aux yeux. Elle se donne carrière tout le long- de cette chanson plus ou moins licencieuse pour finir dans la pure grivoiserie ; mais elle rencontre, chemin faisant, des accents poétiques de la plus parfaite beauté, et comme un écho élargi des voix qu'entendit Chénier mourant :

Rends-nous la chasseresse, Blanche, au sein virginal,

Qui presse Quelque cerf matinal.

Oh ! sous le vert platane, Sous les frais coudriers,

Diane Et ses grands lévriers.

Oh! le soir dans la brise, Phœbé, sœur d'Apollo

Surprise Un pied dans l'eau î

Aucun artiste, en cet heureux temps, ne dut rester insensible à ces images et à ces attitudes sculpturales, qui semblent appeler le marbre (1).

(1) Il ne faudrait p;s s'étonner si. de nos jours, le statuaire officiel de Diane, M. i- aiguière, avait subi cette impression au point d'en être obsédé et d'y revenir sans cesse comme à un idéal indiqué à son ciseau par la plume inspirée d'Alfred de Musset.

Mais la vérilabie clientèle du poè.e, celle qu'il conquit dès le premier jour, celle qui lui est restée et lui restera éternellement fidèle, les jeunes gens et les femmes, découvrit tout de suite sous la légèreté et Pétourderie apparentes, sous l'effronterie calculée de ces Premières poésies, la pensée secrète, la passion sincère de celui qui les avait écrites. Elle sentit là un état d'esprit, ou plutôt un état de cœur qui correspondait au sien, une sensibilité profonde, presque maladive, qui se raillait elle-même par crainte du ridicule, une irrésistible affectuosité contrariée à chaque instant soit par l'indignité de son objet, soit par la défiance et le doute, par l'incrédulité raisonneuse et subtile que la génération nouvelle tenait des héros de Gœthe et de Byron.

Alfred de Musset était déjà atteint de ce mal du siècle qu'il devait analyser bientôt, dans sa Confession, après en avoir cruellement souffert.

... « Dieu rassemble Les amants, dit Portia ; nous partirons ensemble. Ton ange en t'emportant, me prendra dans ses bras. » — Mais le pêcheur se tut, car il ne croyait pas.

Il ne croyait pas ! Et Musset non plus. Musset croira plus tard, à la fin de sa vie, à la fin de son rêve poétique, si brillant et si court. Il écrira l'Espoir en Dieu, qui est bien un acte de foi, ou du moins un acte d'espérance ; mais, dans ce premier élan de jeunesse, le poète ne croit guère qu'en lui-même, et il se prévaut d'une expérience amère qui n'a pu lui venir que par les livres. Il raille, il méprise sur parole ce besoin d'aimer dont son cœur est plein ; il insulte cet amour, dieu du monde, auquel il brûle de sacrifier. Il le montre, dans chacune de ses incarnations, perfide, imposteur, et traître ; il dénonce en lui le plus implaeable ennemi du genre humain :

Amour, fléau du monde, exécrable folie ! Ainsi s'exprime — à-dix-neuf ans ! — dès la première

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pièce de son recueil, celui qu'une acclamation unanime saluera comme le poète de l'amour. Et dans la dernière, sa colère se résout en un persiflage encore plus significatif. De Don Paez à Mardoclie, le scepticisme a fait des progrès rapides, caractérisés par ce changement de ton. Il sourit et badine avec la plus cavalière désinvolture. Mardoche — c'est-à-dire Musset lui-même — en a décidément pris son parti :

Il eût fait volontiers d'une tête de mort

Un falot, et mangé la soupe dans le crâne

De sa grand'mère ; au fond il estimait qu'un âne

Pour Dieu qui nous voit tous est autant qu'un ânier.

Peut-être que n'ayant pour se désennuyer

Qu'un livre, c'est le cœur humain que je veux dire,

Il avait su trop tôt et trop avant y lire.

A distance, un aussi complet désenchantement chez un adolescent qui n'a pas encore accompli sa vingtième année, ne paraît pas empreint d'une sincérité absolue. On croit y démêler une nuance d'affectation, d'ailleurs commune à toute Fécole et à toute l'époque. Mais quand on se rappelle l'émotion qu'on éprouvait au collège en lisant ces vers, on est amené à conclure qu'en poésie il est assez difficile de distinguer entre ce qui est évidemment spontané et ce qui est un peu moins naturel, parce que l'imagination a son éloquence comme le cœur.

C'est ainsi apparemment que l'entendirent les contemporains, car ils se laissèrent gagner sans résistance à l'attrayante singularité de cette source de poésie brûlante et fraîche tout ensemble, qui reflète déjà pr es que tout Musset.

Il y manque la douleur, la vraie douleur, le déchirement désespéré, la blessure incurable. Alfred de Musset l'avait pressentie, et même célébrée, mais il ne l'avait pas connue. Il avait, par ouï dire, calomnié l'amour, et l'amour allait bientôt se venger ; mais, à ce moment unique de son existence, on peut dire qu'Alfred de Musset était à la fois le favori du public et le benjamin du monde lettré. Même le petit scandale de la Ballade

à la lune lui avait réussi, en faisant autour de son nom le bruit nécessaire. La critique, indulgente à sa jeunesse, avait reconnu, avec la France tout entière, qu'un poète venait de se révéler. Il ne restait plus à l'auteur de Mardjtche qu'à asseoir sur un fondement inébranlable sa gracieuse et sympathique renommée.

Il s'y appliqua immédiatement. Le succès, qui enivraitaulour de lui toute la phalange romantique, ne grisa pas ce jeune homme qui avait, sur ce point, la tête plus forte que ses compagnons de gloire. La défiance instinctive, l'ironie dont la nature l'avait armé et qu'il tournait volontiers contre lui-même, le préservèrent de l'infatuation. Mieux que personne il sentait, il savait ce qu'il avait mis, par bravade, dans ses Contes d Espagne et a" Italie, et combien de pages, réputées superbes, trahissaient moins de conviction que de convention. Il n'était pas homme à abuser de ces turbulences pour surprendre, pour égarer l'admiration de ses contemporains; le pétard lancé, il l'éteignit.

Les premiers morceaux qu'il publia, dix-huit mois après, dans la Revue de Paris, Les Vœux stériles, Octave, les Pensées de Rafaël, nous le montrent déjà corrigé et revenu. Il se repent, il se confesse, il jure de respecter dorénavant la langue, sinon la morale. Il proteste de son mépris pour toutes les prétentions et querelles d'école. Il les raille, il répudie même, daus des allusions transparentes, les amitiés, ou du moins les servitudes littérales qu'il avait d'abord recherchées ou subies. Il se détache du groupe et du système pour revendiquer son indépendance pleine et entière. Il tient essentiellement à être lui-même, Alfred de Musset, poète pour son propre compte et non pour le compte d'autrui.

Cette période de transition, ou plutôt de retour, est, chez lui, extrêmement curieuse à observer.

La révolution de 1830 a passé sur son front, comme un vent d'orage, et a mûri ses pensées. Le dégoût de la vie et de l'humanité, qui caractérise toute son œuvre

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