LES PREMIÈRES ŒUVRES
— et un peu toute son existence — rencontre ici des accents plus profonds et plus sincères. Ce n'est plus seulement une déclamation d'étudiant, élevé à l'école de Werther ou d'Adolphe, une thèse romantique, chère à tous les débutants. Sous le coup des événements, sous l'empire d'embarras, d'ennuis et de nécessités domestiques, plus pénibles pour les poètes que pour le commun des hommes, cette souffrance d'abord superficielle, cet exercice de plume est devenu un sentiment douloureux, un vrai et cruel tourment :
Qu'ai-je fait ? qu'ai-je appris? — Le temps est si rapide !
L'enfant marche joyeux, sans songer au chemin ;
Il le croit infini, n'en voyant pas la fin.
Tout à coup il rencontre une source limpide.
Il s'arrête, il se penche, il y voit un vieillard.
Que me dirai-je alors? Quand j'aurai l'ait mes peines,
Quand on m'entendra dire : Hélas ! il est trop tard ;
Quandce sang, qui bouillonne aujourd'hui dans mes
Et s'irrite en criant contre un lâche repos, [veines,
S'arrêtera, glacé jusqu'au fond de mes os ..
0 vieillesse ! à quoi donc sert ton expérience?
Que te sert, spectre vain, de te courber d'avance
Vers le commun tombeau des hommes, si la mort
Se tait en y rentrant, lorsque la vie en sort ?
N'existait-il donc pas à cette loterie
Un joueur par le sort assez bien abattu
Pour que, me rencontrant sur le seuil delà vie,
Il me dît en sortant : N'entrez pas, j'ai perdu !
Cette tristesse accompagnera jusqu'au tombeau ce nourrisson des Muses, cet artiste « venu trop tard dans un monde trop vieux »,et qui ne trouve de diversion à son chagrin qu'en se retournant, par une sorte de métempsycose, vers la patrie de ses rêves, la Grèce de Phidias, ou l'Italie de Raphaël. Comme le soldat mourant, il la cherchera encore de ses derniers regards, et il lui enverra son suprême adieu.
Pour bien comprendre Musset, il ne faut pas oublier un instant que ce moderne est, en réalité, un fils de l'antiquité païenne, égaré dans un siècle qui n'est pas
le sien, et toujours révolté contre cet étrange anachronisme, contre cette cruelle méprise du sort :
Grèce, ô mère des-arts, terre d'idolâtrie,
De mes vœux insensés éternelle patrie,
J'étais né pour ces temps où les fleurs de ton front
Couronnaient dans les mers l'azur de l'Hellespont.
Je suisun citoyen de tes siècles antiques.
Mon âme avec l'abeille erre sous tes portiques.
Une tirade suit, dont les vers sont admirables, non seulement de jet et de verve, mais de correction et de pureté. Le dessin en est aussi beau que la couleur. Vous n'y trouverez plus une seule de ces brisures, de ces hachures de rythme que la nouvelle prosodie avait mises à la mode, et que l'auteur des Contes a1 Espagne et d'Italie avait arborées, comme autant de défis à la majesté classique. Il y a renoncé, il en a fait son deuil, et, au risque de blesser les faiseurs de systèmes, il s'en explique avec la plus méritoire loyauté dans une pièce didactique où il remet chacun à sa place :
Salut, jeunes champions d'une cause un peu vieille, Classiques bien rases, à la face vermeille. Rpman tiques barbus, aux visages blêmis ! Vous qui des Grecs défunts balayez le rivage, Ou d'un poignard sanglant fouillez le moyen âge, Salut! — J'ai combattu dans vos camps ennemis. Par cent coups meurtriers devenu respectable, Vétéran je m'asseois sur mon tambour crevé. Racine, rencontrant Shakspeare sur ma table, S'endort près de Boileau qui leur a pardonné.
De pareils aveux avaient de quoi déplaire aux deux camps. Quiconque refuse de s'embrigader et se dérobe à toute discipline devient aisément suspect à tous les partis. Alfred de Musset en fit alors l'expérience. Les critiques, sauf Sainte-Beuve, déclarèrent que le poète avait baissé.
Il avait grandi ! Le public s'en aperçut et lui resta fidèle. En réalité, sa jeune réputation s'affermissait, et