CHAPITRE III
En attendant, Musset était revenu à sa vraie vocation, la poésie. Trois ans après les Contes d'Espagne et d'Italie, c'est-à-dire à la fin de l'année 1832 — l'année du choléra, qui lui enleva son père,— il publia un nouveau recueil, Spectacle dans un fauteuil, dont le titre indiquait suffisamment qu'il renonçait à la scène. Ce volume comprenait quatre morceaux inédits, La Coupe et les Lèvres, un fragment intitulé Le Saule, une comédie : A quoi rêvent les jeunes filles, et Namouna.
Il fit beaucoup moins de bruit que le premier — peut-être parce qu'il valait mieux. Sainte-Beuve persista à soutenir Alfred de Musset ; mais la plupart des critiques abandonnèrent « le poète amateur » dont le dilettantisme et les airs dégagés offensaient les souffrances de l'humanité en travail, et qui d'ailleurs imitait Byron. C'est à peine si le magnifique portrait de don Juan, dans Namouna,
Deux sortes de roués existent sur la terre,
trouva grâce devant ces rigides censeurs.
Sensible à ce reproche d'imitation qu'il sentait planer dans l'air autour de lui, Musset avait pris soin d'y répondre par avance au moyen d'une dédicace, qui précède La Coupe et les Lèvres. Ce morceau, très développé, a la valeur d'un programme, d'une profession de foi littéraire. Il nous servira lorsque nous étudierons de plus près, au point de vue exclusif de l'art, la manière de Musset.
Je ne fais pas grand cas, pour moi, de la critique ;
Toute mouche qu'elle est, c'est rare qu'elle pique.
On m'a dit, Tan passé, que j'imitais Byron.
Vous qui me connaissez, vous savez bien que non.
Je hais comme la mort l'état de plagiaire,
Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.
La métaphore est jolie, elle est restée célèbre, et elle sera éternellement invoquée par les indiscrets qui boivent quelquefois dans le verre du voisin. Alfred de Musset lui-même, malgré tout son esprit, n'a pas réussi complètement à réfuter cette accusation de byronisme que ses envieux dirigeaient alors contre lui. Ce qui en atténue la portée, c'est qu'en ce temps-là tout le monde, tous les poètes surtout étaient byroniens, et que Musset était, par sa nature même, plus prédisposé que personne à subir l'influence de' Byron. Ainsi l'a compris son frère, dans l'explication légèrement entortillée qu'il en donne : « Quant à lord Byron, tout le monde l'a imité, si l'on entend par là que" tous les poètes contemporains l'ont entendu avec émotion et que ses chants ont éveillé des échos dans leur âme. Si Alfred de Musset lui a mieux répondu que les autres, c'est qu'il existait entre lui et le poète anglais une communauté p'us grande de sentiments et d'expérience de la vie. » Aussi ne reproche-t-on pas à Musset de s'être n<.urri des idées de Byron ; on les respirait dans l'atmosphère, on les suçait avec le lait, mais bien d'avoir copié ses procédés, ses ironies familières, ses formes de langage, et jusqu'à ces artifices et affectations qui font partie intégrante de la personnalité d'un écrivain et qu'on ne peut lui emprunter sans tomber dans une imitation nécessairement inférieure à l'original.
Tu vois, ami lecteur, jusqu'où va ma franchise. Mon héros est tout nu, moi je suis en chemise. Je pousse la candeur jusqu'à t'entretenir D'un chagrin domestique. — Où voulais-je en venir? Je ne sais vraiment pas comment je vais finir...
Voilà bien du Byron, et non du meilleur. Mais combien de pages étincelantes, dans ce second recueil très supérieur au premier, attestaient que le poète de La Coupe et les Lèvres et de Namouna n'avait besoin du secours de personne pour s'imposer à l'admiration des connaisseurs! Quelle distance il y a — pour qui sait se rendre compte de l'évolution d'un écrivain et du progrès qu'il réalise sur lui-même — entre Mardoche et Namouna l La pensée déploie ses ailes avec autant de sûreté que de force; le vers plein, riche, sonore, s'est dépouillé spontanément des verroteries ou fanfreluches destinées à tirer l'œil ; toute trace d'école, toute avance ou concession aux coteries littéraires ont disparu. Alfred de Musset est maître de lui, comme du public ; il se domine, il s'appartient.
Son Invocation au Tyrol peut figurer, sans désavantage, parmi les meilleurs spécimens néo-classiques qu'un libéralisme bien entendu met sous les yeux de nos lycéens :
Salut, terre de glace, amante des nuages, Terre d'hommes errants et de daims en voyages, Terre sans oliviers, sans vigne et sans moissons. Ils sucent un sein dur, mère, tes nourrissons; Mais ils t'aiment ainsi !
Il ne faudrait pas chercher longtemps pour trouver dans cet étrange poème, La Coupe et les Lèvres^ cinq ou six morceaux qui valent cette invocation. 11 semble que le génie du poète se soit rafraîchi à l'air vif des montagnes, et comme purifié devant ce Tyrol idéal que ses yeux n'avaient pas encore vu, mais que son imagination avait deviné ou inventé.
André Chénier, Virgile lui-même, et tous les bucoliques anciens et modernes, ont-ils jamais rassemblé, dans un dialogue champêtre, plus de candeur et de chasteté que dans cette façon d'épithalame qui annonce, au cinquième acte de ce poème, le mariage tyrolien ?
DEIDAMIA.
Tressez-moi ma guirlande, ô mes belles chéries ! Couronnez de vos fleurs mes pauvres rêveries. Posez sur ma langueur votre voile embaumé ; Au coucher du soleil j'attends mon bien-aimé.