‹ A.-F. CalsChapitre 15 sur 56 · JEUNE M È K E · texte numérisé non relu

JEUNE M È K E

ce qui se disait et s'écrivait sur l'art et les artistes, il l'entendit, le lut pendant toute sa vie ; rien ne lui en échappa.

Au moment où il lia cette amitié avec Cals, l'époque était belle et ardente. Il y avait de passionnantes luttes à soutenir. L'antagonisme des classiques et des romantiques était terminé, bien que Delacroix fût loin d'être encore apprécié à sa valeur : mais il fallait de nouveau défendre, au prix de grands efforts, une école qui, s'inspirant directement de la nature, était violemment combattue

par ceux qui se nourrissaient et nourrissent le public de conventions et de formules. C'étaient Corot, Millet, Th. Rousseau, Daubigny, etc. Plus tard, il faudrait encourager et soutenir encore d'autres artistes, et de la même façon. En achetant leurs œuvres, en leur conservant sa sympathie et son admiration envers et contre toutes critiques, le comte Doria contribuait, pour sa part, à entretenir cette vie, ce bouillonnement incessant, cette joie de production, qui ont toujours donné à l'école française une place si importante dans le mouvement intellectuel du monde entier. Dans un tel mouvement, le collectionneur passionné, le marchand sagace et têtu, ont une importance plus grande qu'on ne pense ; ils sont les collaborateurs et les appuis de l'artiste qui, sans eux, se découragerait et cesserait de produire. On comprendra donc que nous ayons, dans cette étude sur Cals, fait une part aussi large aux portraits de Martin et du comte Doria. D'ailleurs, ils furent trop souvent mêlés à sa vie, pour qu'il ne fût pas nécessaire de les faire un peu connaître.

De même, on ne sera pas surpris qu'entre deux hommes aussi directs, aussi naturels et aussi enthousiastes que le comte Doria et Cals, des relations étroites se soient établies et que le peintre ait laissé de son protecteur et ami un portrait aussi véridique, aussi fortement construit en même temps que subtilement enveloppé, un portrait si complet que nous n'avons eu, pour ainsi dire, qu'à le laisser parler.

La vie de Cals à Orrouy était, si Ton veut, fort simple dans sa marche générale, mais aussi fort variée. Voici quels en étaient les éléments, que nous aurons l'un après l'autre à reprendre : de la prière, de la contemplation de nature, du travail, de l'observation humaine et enfin de la discussion. Et comme, chez tout homme qui a souci de bien accomplir sa mission, tout se ramène à une préoccupation dominante, tout cela, pour Cals, revenait aboutir à sa grande passion et à sa grande consolation, l'art, et à peu près exclusivement l'art de la peinture.

Expliquons brièvement comment il faut entendre chacun de ces aspects d'une vie d'artiste, et comment ils formaient une harmonie.

Cals était un doux et un tendre ; son enfance et sa jeunesse dans le vieux cloître des

Ursulines, la nature même de son esprit, porté à l'élan et à la ferveur, lui laissaient peu de chemin à faire pour arriver au mysticisme. D'autre part, le comte Doria, par nature et par éducation, était un esprit profondément religieux, et comme il exerçait sur Cals un grand ascendant, l'artiste ne tarda pas à suivre avec beaucoup d'ardeur les offices à Orrouy; pendant plusieurs années, il puisa dans la prière de grands encouragements au travail. Plus tard, comme nous le verrons, ses idées se modifièrent.

L ABBÉ BOULENCER, CURE D ORROUY

Pour le moment, un trait recueilli dans ses agendas, nous montre d'une façon très saisissante en quelle harmonie se tenaient sa vie mystique, son labeur et son amitié : « Aujourd'hui, écrit-il, le comte Doria m'a dit, pendant le repas, que ma peinture le portait parfois à la prière. J'ai été si ému que j'ai du me lever et quitter la salle. »

Quant à la contemplation de la nature, elle est, cela va de soi, incessante, et d une ardeur, d'une intensité extrêmes. Le rêve de Cals, formulé timidement dans la boutique à Martin, se trouve pleinement réalisé : il souhaitait vivre d une façon un peu continue hors de l'atmosphère de la ville et de l'atelier, et chaque jour est pour lui l'occasion de griseries d'air, de marche, de découvertes. Il prend à peine quelques heures de sommeil chaque nuit, et il se lève avant l'aube pour surprendre et peindre le lever du soleil. Dès que la neige tombe, il va s'installer en pleins champs, avec son chevalet et sa boîte. Il a besoin de faire du chemin, il ne peut se rassasier des routes, des champs, des forêts.

Les horizons, à Orrouy et dans les environs, sont très variés et des plus aimables. Ils sont sutlïsamment accidentés, sans sauvagerie ; le pays est boisé et touffu, mais avec de très beaux repos et une grande place pour le ciel, la vue s'étendant assez loin et les fonds devenant d'une grande hnesse. Cals se grise de cette nature charmante et très française. Quand aux plaisirs qu'il y éprouve se mêle un peu d'àpreté, cela n'est pas pour lui déplaire. «< J'ai été, écrit-il un 24 décembre i85g, plusieurs fois à Compiègne, à pied, à travers la forêt, à la grande stupéfaction de la bonne dame de Suzenet (la grand'mère maternelle de la comtesse Armand Doria). La dernière fois que j'y ai été, je suis arrivé à Compiègne avec la barbe chargée de glaçons ; j'étais un spectacle pour la ville. L'Oise commençait à prendre très bien. Je vous assure qu'après avoir passé trois heures sur ses bords non fleuris, je manquais complètement de souplesse, et, le soir, après dîner, je m'endormis comme un pleutre au coin du feu du salon. »

Dans une autre lettre de la même année, un peu antérieure, il exprimait encore avec enjouement ce besoin de mouvement : « M. Doria a reçu une lettre de M. Hadengue (un habitué de la boutique de la rue Mogador) ... où il finit en le priant de serrer la main à l'illustre artiste que renferment ses murs. Mieux informé, il aurait évité de tomber dans la grossière erreur de croire

« CONSOI.ATRIX AFFLICTORUM »,

Projet d'une grande composition.

qu'aucun mur me renferme. La vallée d'automne est pleine de moi. Etre insaisissable, impalpable, je suis partout et nulle part. »

Une autre fois, avec la même gaieté un peu mélancolique, cachant encore de vagues et secrets ennuis : « Je vous quitte pour aller travailler; il fait un vent de tous les diables... Je ne sais pas pourquoi, je ne suis pas très gai ; mais ça va peut-être venir, en entendant le vent dans les arbres et les corbeaux dans le vent. Je voudrais être corbeau, pour m'en aller bien loin en criant : Kouak! kouakl De fait, je suis un corbeau, mais sans ailes, et c'est là ma misère. Enfin, j'espère que nous en aurons tous

un jour et que nous ferons des ronds immenses dans l'air. »

Nous avons dit qu'un autre aspect de la vie de Cals, c'était le travail. Cela va de soi, d'après ce qui précède. Ses journées n'étaient pas, il s'en faut, livrées à la seule contemplation. Les crépuscules, comme les aubes, le trouvaient en pleine campagne, la palette à la main. Dans le milieu du jour, il peignait dans les intérieurs de chaumières, puis il y peignait encore souvent à la veillée.

C'est là que l'observation humaine remplissait puissamment son esprit et faisait partie intégrante de son travail et de son œuvre; il nous faut revenir là-dessus en détail un peu plus loin, car ses rapports avec les humbles ont une grande importance dans sa vie.

Enfin, la discussion ; là, c'était le délassement. Il trouvait en M. Doria un partenaire toujours prêt et que rien ne lassait. C'était pour finir la journée : « M. Doria voit avec satisfaction le nombre de ses Cals s'augmenter. C'est toujours un bien charmant homme. J'ai commencé une petite peinture d'après lui, le soir. Nous travaillons à cela quand M,nc de Suzenet et la gouvernante se sont retirées, et, ma foi, cela nous mène parfois, tout en causant, jusqu'à une heure ou deux du matin. »

Les sujets de ces causeries ? multiples et embrassant non seulement les questions d'art qui passionnaient si vivement le comte Doria et remplissaient la vie de Cals, mais encore les sujets de religion et de philosophie. Sur ces derniers, d'ailleurs, les deux amis n'étaient pas toujours d'accord, bien que tous deux fussent essentiellement des hommes de bonne volonté. Chez le comte Doria, esprit d'une largeur et d'une tolérance que nous n'aurons jamais assez mises en relief, réapparaissait parfois le principe d'autorité; chez Cals, homme du peuple, mais plein de résignation, de docilité et d'humilité chrétiennes, d'anciennes idées révolutionnaires sommeillaient, et se réveillaient parfois. Mais comme tous deux avaient un ardent amour

de la beauté et de la vérité, les chocs d'idées ne faisaient que rendre ce commerce plus agréable et plus fructueux.

Il y a, entre autres, une certaine discussion sur Proud'hon qui paraît avoir été chaude, et Cals l'enregistre sur son agenda avec une certaine humeur ; mais le lendemain, il note également que le comte Doria est venu à lui, et qu'ils ont eu une longue et affectueuse conversation, et qu'il est bien heureux.

Ainsi se passaient les journées d'Orrouy, journées qui duraient en moyenne depuis six heures du matin jusqu'à minuit, et étaient remplies de travaux, de promenades, de pensée, d'entretiens, de lectures. Il arrive souvent que Cals, en repassant le soir l'emploi du jour écoulé, constate, non sans ingénuité, qu'il est bien fatigué, ou même fatigué, tout simplement. Des hommes qui n'auraient pas, comme lui, dépassé la cinquantaine, le seraient à moins.

L'âge ne faisait rien à l'affaire. Les séjours annuels à Orrouy, surtout de r85g à 1 865 , firent retrouver à l'artiste une seconde jeunesse. Les attentions, l'admiration du comte Doria lui rendirent en lui-même, sans altérer sa profonde et sincère modestie, une confiance qui avait failli sombrer plus d'une fois.

Nous aurons à revenir sur les différents aspects et sur l'évolution de l'œuvre, mais à partir d'Orrouy, il semble d'une manière générale qu'elle ait commencé à prendre plus de largeur comme métier, et plus de portée, plus de profondeur comme conception.

Cette remarque n'est point pour diminuer le charme délicieux des peintures si fines de la première manière. Leur matière si précieuse, leur sentiment si ingénu en font des bijoux. Mais un nouvel accent plus vigoureux et plus âpre commence à régner dans celles de la seconde manière, et cela est du au contact plus immédiat, plus prolongé de Cals avec la pleine nature, et à l'observation humaine qui, alors, prit une place envahissante dans ses préoccupations et dans son travail.

C'était une des choses qui charmaient et attendrissaient le comte Doria lorsque, plus tard, Cals disparu, il cherchait à le faire aimer de ceux qui visitaient les collections et le château d'Orrouy. et nous nous souvenons qu'à l'époque où nous eûmes pour la première fois ce plaisir, le grand collectionneur nous dit, devant plus d'une toile : « Ah! si Cals était là et vous racontait l'histoire de ce tableau et de ce modèle ! Vous n'avez pas idée jusqu'à quel point il entrait dans la vie de ceux qu'il peignait. » La lecture des lettres de Cals a seule pu, depuis, nous faire comprendre l'importance de cette remarque.

Dans l'humilité morne, dans la vie végétative des gens de

la terre, Cals aimait à découvrir le fond même de l'humanité et de la nature. Il ne généralise point comme Millet: celui-ci peint toujours, en toutes circonstances, le paysan ; Cals peint plutôt un paysan, qui a mis en mouvement sa fine sensibilité. C'est pour cela que la peinture de Millet est plus philosophique, et celle de Cals plus poétique.

La communication s'était vite établie entre le bon petit vieux peintre et les terriens d'Orrouy et des environs, malgré les légers malentendus des débuts. Un jour, dans un village appelé Gilocourt, on l'avait pris pour un incendiaire, un metteux de feu, et on avait failli lui faire un mauvais parti. Mais très peu de temps après, il connaissait tout le monde, et, grâce à son humeur douce et joviale, il était en sympathie avec tous ; et dans les chaumières on faisait bonne mine au « désigneux ».

Au reste, quelques extraits de lettres le mettront bien mieux en action sous vos yeux :

« Si vous saviez toutes les belles choses que je vois ! Il y a le matin des gelées blanches qui sont admirables. Quelquefois, la nature est éclatante ; d'autres fois, elle est pleine d'une poésie qui m'enchante et me ravit. Je me sens toujours ému jusque dans le fond de mon être, à la vue de ces spectacles si variés. Hier, j'étais à dessiner aux Eluats, un petit hameau dépendant de la commune d'Orrouy. Au bout de deux heures, le soleil couché, je n'en pouvais plus de froid ; je ne pouvais plus tenir ma plume. Je suis entré me réchauffer chez un berger; j'ai trouvé là sa femme, qui m'avait déjà envoyé ses petits enfants m'inviter à venir à son feu. Elle est mère d'onze enfants vivants, dont elle allaite encore le dernier. Tous ceux que je vois sont superbes de bonne mine. J'avais vu la mère revenir de la foret avec un de ces énormes fagots qui font mon admiration. Elle était suivie de deux petits garçons portant chacun sa charge ; une petite fille de sept à huit ans, portant sa petite sœur de cinq mois, me regardait dessiner, tandis que deux petits, de

quatre à six ans, jouaient autour de moi. Tout le monde con-

l.E l'ERE BARBERYE SLR I. E PAS DE SA PORTE

naît le désïgneux à présent, et je commence aussi à connaître pas mal de personnes.

» Il faut que je vous demande encore un petit service. Le brave garçon chez qui je travaille quelquefois le soir a mis son pied orné de sa galoche sur ma palette qui était posée à terre ; il me l'a fendue en deux, ce qui l'a terrifié. « Ah ! monsieur b Cals, c'est-y malheureux ! Faut-y, faut-y que je sois t'y bête ! » Oh ! ça me fait eune peine de la voir comme ça que je ne peux » pas la regarder. » Enfin je l'ai fait raccommoder, mais en prévision .d'un nouvel accident, je voudrais bien que vous m'envoyiez une de celles qui sont dans mon atelier. »

C'est bien insignifiant et bien terne, en apparence, ces incidents familiers. Mais, songez-y, c'est le tissu même de la vie; ces menues choses, ces humbles êtres observés avec attention profonde, rendus avec le soin patient d'un passionné ouvrier, se transforment alors et prennent le côté général et grave de l'œuvre d'art elle-même. « Le brave garçon chez qui Cals travaille quelquefois le soir », c'est sans doute ce paysan de la Veillée, un tableau qui, lui aussi, serait méprisé des ambitieux superficiels. Une femme qui ravaude, les pieds sur la chaise où ronronne le matou familier, un homme qui lit quelque vieil almanach. Les médailles des Salons sont réservées pour de grandes histoires poncives, de vastes tableaux de nu académique; pas pour cela; on ne le remarque même pas; mais un jour une collection de penseur ou un grand musée les abrite; et devant ces deux bonshommes s'arrêteront et méditeront des générations, qui reconnaissent en eux l'image généralisée des millions de paysans semblables que la terre incessamment produit et reprend, c'està-dire tout un acte du multiple spectacle humain. Et pourquoi une peinture si simple suggèrc-t-elle de telles pensées, dégaget-elle une si simple et si vraie émotion ? Parce que le vieil artiste qui la faisait avec humilité, ne négligeait et ne dédaignait rien, et loin de se croire supérieur au reste des hommes, cherchait à se rapprocher, par le talent qui lui était imparti, du cœur même de ses plus obscurs modèles.

Cals aime tant cette humanité fruste et inconsciemment expressive ! « Me voilà tout à fait naturalisé dans ce pays. On me voit un peu partout. Je mange la soupe et le petit morceau

LE K ACCO M M O !> h I K l> K l'OKTK-MONN.MI!

de lard à La poêle, de temps en temps, avec de braves paysans. Et puis, quand la femme chauffe le four, il y a un petit morceau de galette chaude pour moi. Vous ne sauriez croire quel bien cela me fait de ne voir que de bonnes figures devant moi. Jusqu'aux chiens du pays viennent au-devant de moi manger un petit morceau de pain dans ma main. »

Partout où il a été, Cals a ainsi, par un privilège spécial, su ou pu voir en beau les gens de la terre. D'autres artistes avaient fait le même rêve, qui ont été forcés de les voir sous un aspect moins riant, pour ne pas dire plus féroce. Peut-être n'y ont ils pas mis assez du leur. Pourtant il y a dans ces lignes quelque chose qui ressemblerait assez à une restriction à l'égard des gens de ville, parmi lesquels se rencontreraient moins de « bonnes ligures ». Cals était bon, sensible, mais sa docilité, ses facultés d'acceptation des choses et des gens n'allaient point jusqu'à la duperie. Ce qui, au reste, nous importe de remarquer en ce moment, c'est que ce séjour d'Orrouy a renouvelé son esprit et jusqu'à son tempérament : « Mon bon Martin, s'écrie-t-il dans la même lettre, quel autre homme je me sens! Il me semble que je vais enfin faire quelque chose, et c'est à vous, vous tous, mes bons amis, que je le dois. Vous m'avez soutenu de votre bonne amitié au milieu de dures épreuves. Aussi, soyez sur que je vous suis bien reconnaissant et que votre pensée me soutient dans les efforts qui je fais, et que je vous ai tout près de moi partout. »

Ainsi Cals, pour ainsi dire, emporte une provision de tendresse dans sa boîte à couleurs ; il en mélange à sa peinture. Il a besoin, en travaillant, de penser à ses amis. Des natures comme celle-là peuvent être assaillies des pires souffrances ; elles savent toujours se consoler et se faire du bonheur.

n homme aurait eu, à la même époque, vraiment besoin

de voiries choses aussi en beau. C'était un grand peintre,

un instinctif, qui a exercé sur l'école moderne une influence qui n'a pas été encore exactement mesurée, mais qui déjà se devine considérable. Cet artiste, c'était Jongkind, qui ne pouvant même pas gagner son morceau de pain à Paris, s'en était retourné découragé dans les plus mornes Hollandes, et végétait là, combattant les brouillards de son pays et ceux de son esprit, qui allaient s'épaississant, avec force alcool.

Du moins Jongkind était apprécié du Cercle Mogador, où son absence avait laissé un vide. Ce grand corps baragouinant, cet esprit naïf et comme enfantin, enfin ces belles peintures primesautières, délicates et hardies, dont personne ne voulait alors, et dont seuls les quelques amateurs de ce milieu-ci sentaient le prix, tout cela faisait les frais de longues conversations, à Paris comme à Orrouy. On déplorait cette sorte de fin prématurée, ce lamentable enfoncement dans les ténèbres et la misère. C'est d'Orrouy, et d'une conversation entre le comte Doria et Cals, que partit l'idée d'une tentative héroïque, et Cals dans le sauvetage a joué un rôle de premier rang, où le comique se mêle à l'attendrissant, toute une épopée.

« M. Doria, écrivait-il dans la même lettre, qui est décidément pleine d'idées et de faits, est un des meilleurs hommes que je connaisse. Nous causons quelquefois jusqu'à trois heures du matin. Avant-hier, il me parlait de Jongkind. Il a pensé qu'il serait peut-être possible de lui être utile, en se réunissant pour faire un effort en sa faveur. S'il a des dettes, on les paierait. Enfin on tâcherait de le mettre dans une position matérielle meilleure, et, en lui prouvant un intérêt véritable, on arriverait peut-être à influer un peu sur son moral. « Car

» enfin, ajoutait-il, il ne sulfit pas de profiter du talent d'un » artiste, il faut tâcher d'être utile à l'artiste lui-même. » Il m'a chargé de m'entretenir de cela à Paris avec vous et notre bon M. Hadengue. 11 propose cent francs pour sa part et un tableau, si on fait une vente. Je vous en écris de suite afin que vous soyez déjà préparé quand je vous verrai. »

Contrairement à ce qui se passe si fréquemment en ces occasions, le projet ne demeure pas à l'état de conversations. Tout le Cercle Mogador s'enflamme à cette idée. On se cotise, on fait une vente. Le résultat se solde par quelques billets de mille francs, qui sulfiront sans doute à sortir Jongkind de ce mauvais pas. Mais ici, cela ne peut se passer en correspondance. Il faut quelqu'un pour aller là-bas faire convenablement les choses, payer les dettes, y compris celle au cabaretier, et empêcher que le reliquat ne s'en aille en flots de schiedam. A l'unanimité, Cals est considéré comme le seul homme assez doux, assez diplomate et assez tenace pour mener à bien cette affaire, et le voilà qui part, au printemps de 1869, bien content d'embrasser son grand Jongkind (car c'était pour lui le grand Jongkind, comme pour Jongkind Cals était « son petit Cals ») ■ — ravi enfin de voir ce pays de Hollande, dont les maîtres lui sont si familiers et dès sa jeunesse furent si près de son cœur.

A partir de ce moment, c'est une aventure que seul Jan Steen aurait pu peindre.

D'abord, l'honnête et consciencieux Cals ne s'arrête pas à flâner en route. Il a pris très au sérieux sa mission et il a hâte de commencer. Il aurait bonne envie de faire, cependant, une petite station à Anvers, de voir ces grands Flamands qu'il admire, ce Rubens dont il a, au Louvre, copié plus d'une belle œuvre. Mais ce sera pour le retour, et on devine qu'il continue son chemin avec un soupir.

L'arrivée en Hollande, par le bateau à vapeur, l'avait enchanté, au point de lui faire renoncer à prendre la moindre nourriture à

LA VEILLÉE ( Salon de 1865 )

bord, malgré qu'il eût grand'faim ; mais il ne voulait pas perdre un coup d'ceil de ces rives du Hollandsche Diep, ni de la ville si pittoresque de Dordrecht, enfin de tout ce spectacle si nouveau pour lui, si enivrant pour son regard de peintre, la silhouette de ces moulins, l'harmonie de ces plaines, de ce ciel et de ces eaux, de

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