‹ A.-F. CalsChapitre 16 sur 56 · PORTRAITS DE PICARD ET D'AUGUSTE GOD1N · texte numérisé non relu

PORTRAITS DE PICARD ET D'AUGUSTE GOD1N

tout ce pays, comme il dit très bien, « animé et calme en môme temps ». Comment déjeuner, quand on a de si belles choses à voir ? « J étais si enchanté de tout ce que je voyais, qu'il me semblait ne plus avoir d'estomac et que je ne vivais plus que par les yeux... En traversant Dordrecht... je vous assure que tous les plats succulents que je voyais passer devant moi, allant de la cuisine à la table en bas, ne m'apparaissaient plus que comme des objets fantastiques. »

Il débarque donc chez Jongkind, après ce voyage tout d'une traite. Et quelle lamentable rencontre ! Le grand diable tombe dans ses bras, en pleurant. Il a le visage tout abîmé d'une chute récente étant ivre. Il baragouine, dans son jargon franco-hollandais, toutes sortes de choses entrecoupées. Comment, on pense encore, à Paris, au « grand Jongkind, le peintre hollandais » ! Et quel bonheur de voir son « petit Cals » ! Et ici on lui fait toutes sortes de méchancetés, toutes sortes de misères ! Il avait hâte, en effet, de quitter de nouveau la Hollande, de s'en retourner vivre au milieu de braves gens qui s'intéressent si bien à lui.

Là-dessus, on sort dans Rotterdam, et Jongkind commence à prendre des petits verres, où son attendrissement sur son propre sort, ses plaintes sur les « misères » qu'on lui fait, semblent puiser des accents de plus en plus pitoyables. Le soir, Cals a toutes les peines du monde à l'empêcher de boire encore et doit l'emmener de force d'un café, où les petits verres et les larmes de nouveau menaçaient de pleuvoir.

Le jour suivant, Cals, observateur plein de sollicitude, remarque que Jongkind paraît avoir l'estomac absolument délabré et malade ; il craint que ce grand corps ne soit à jamais usé, et il se demande, non sans angoisse, si les soins les plus assidus le remettront complètement.

Alors commence une promenade dans divers intérieurs hollandais. D'abord chez la logeuse de Jongkind, qui ne comprend pas un mot de français. Mais Cals, qui ne parle pas un mot de hollandais, tire de sa poche une lettre d'elle et fait signe de compter de l'argent; la commère montre une soudaine intelligence du moins de ce langage muet et fait au vieux Cals son plus gracieux sourire.

Autre intérieur hollandais. Un vieux percepteur de La Haye, qui reçoit les deux amis à dîner, et qui. en partant, recommande secrètement à Cals d'avoir bien soin de <« leur Jongkind ». Un autre vieillard, le premier professeur de Jongkind. « un artiste, dit Cals,

parfaitement posé ici, mais parfaitement simple et de la figure la plus respectable du monde, une bonne vieille tête hollandaise ». Puis encore une autre famille hollandaise, dont nous ignorons le nom : un ami de Jongkind, avec une « charmante femme et quatre superbes enfants ».

Enfin, après diverses autres promenades qui ravissent Cals, mais pendant lesquelles il a un secret remords de remporter sa palette complètement vierge, il s'agit de quitter la Hollande et les Hollandais. Alors Jongkind ne veut plus s'en aller de Rotterdam, ni abandonner ce pays où on « lui a fait tant de misères! » Après je ne sais quelles luttes, où Cals, avec sa douceur et son inlassable patience, demeure vainqueur, les voilà enfin sur le bateau de Rotterdam. Mais tout ce qui a précédé n'était que roses. Plus accoutumé que Cals aux beautés du paysage, Jongkind n'a garde de ne pas descendre au buffet et là... « il n'y a pas moyen d'empêcher le grand diable de boire des petits verres, de sorte qu'en sortant du bateau pour entrer dans le chemin de fer d'Anvers, il était saoùl comme une grande bête ».

Que de tribulations ! Le pauvre Cals s'évertue à excuser son compagnon de voyage auprès de voisines de compartiment, que sa tenue et ses rires scandalisent, et qui quittent la place; puis auprès d'autres, au nez desquelles Jongkind s'obstine à fumer des cigares que Cals jette successivement par la portière. Jongkind change de wagon, et entre dans une voiture de première classe ! Enfin, on se retrouve à la frontière belge, le Hollandais un peu remis et calmé jusqu'à Anvers. Là, sous prétexte de déjeuner, ou du moins pendant que Cals déjeune, Jongkind reprend des petits verres jusqu'à ce que Cals somme la femme de la maison de ne lui en plus verser. On sort pour voir Anvers ; il y a deux ou trois heures de loisir. Cals va donc pouvoir admirer ses grands Flamands! Mais une pluie anversoise se met à tomber et Jongkind rentre de force dans un cabaret.

Cals fait mine de l'y laisser, sachant qu'il n'a pas un sou sur lui et pensant qu'il va le rejoindre; mais comme il attend vainement, il retourne sur ses pas, et trouve Jongkind en querelle avec les patrons du cabaret, tous les buveurs debout et hurlant, tout ce monde s'injuriant en flamand, en hollandais, et prenant Cals lui-même à partie dans le même baragouin. Cals se hâte de payer l'écot, de pousser Jongkind dehors au milieu des huées de toute la salle, de le pousser encore devant lui jusqu'à la gare, et de là dans le train qui part à la minute pour Bruxelles. Jamais Cals ne connaîtra le Christ à la paille et le Coup de lance, bien qu'ayant passé deux fois par Anvers. Mais il y avait le devoir.

Jan Steen ! Jan Steen ! Molière de la peinture! il n'y avait que toi, encore une fois, pour peindre ces folies, dont Cals rit maintenant de souvenir, une fois que le train roule bien vers la France !

Une lettre que Jongkind lui adressait, un an après cette aventure, contient ces simples lignes : « Si l'ami Cals ne serait pas venu, pour sur je serait succomber depuis longtemps et donc par miracle de retour à Paris. »

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