‹ A.-F. CalsChapitre 17 sur 56 · L) K NEIGE · texte numérisé non relu

L) K NEIGE

part le tourment inhérent au travail et à la sensibilité même

de l'artiste, Cals, de i85o, à 1868, fut heureux autant qu'il

pouvait l'être. Sa vie se partageait principalement entre Orrouy et Paris. Parfois il allait à Versailles, où sa femme menait cette existence morne et désorientée qui jetait une vraie tristesse sur sa pensée ; il allait aussi à Saint-Cyr, où il avait des amis. Enfin, l'amitié du comte Doria lui procura des travaux dans diverses familles parentes ou amies et lui donna l'occasion de faire quelques voyages. En 1868, un drame horrible, dont nous pourrons parler maintenant que tous les personnages ne sont plus, menaça de vouer au désespoir les dernières années de l'artiste vieillissant.

Pendant les dix années qui vont de i85<) à la guerre, la vie d'Orrouy et de Paris est donc coupée de trois principales absences, diversions à sa mélancolie profonde : à Marcilly, dans la Nièvre, en 1861; à Saint-Valery-en-Caux, en 1864; à Elbeufen-Bray, en 1869. Puis vient la tourmente de l'année terrible, après laquelle une nouvelle et dernière phase s'ouvre pour Cals, très importante dans son oeuvre et heureusement très paisible.

Le séjour à Marcilly eut lieu dans la famille d'Aunay, alliée à celle de M. Doria, et où Cals eut des portraits à faire. Il trouva là une cordiale hospitalité ; avec sa simplicité et sa douceur, il prit de son mieux cette vie de château, qui n'était point trop son affaire (à Orrouy, ce n'était pas la même chose : il était comme dans son atelier), et il se fit bien venir des hôtes. Mais parfois tout de même, l'âge faisant déjà sentir un peu de poids, il faisait quelques retours mélancoliques et discrets, et se donnait à lui-même l'impression d'un assez précaire nomade.

Il jugeait tout cela avec cette philosophie souriante, cette résignation enjouée, qui n'est pas sans quelque secrète tristesse :

S ti

« J'ai été très bien reçu ici, mais, dans les premiers jours, j'étais bien mal à Taise parmi tout ce beau monde; enfin, j'ai ressenti le bon effet de ces distractions forcées, qui me sont toujours salutaires, quoique très pénibles au premier moment. Au reste, je n'ai qu'à me louer des gens que je vois, et si j'ai à me plaindre de quelqu'un, certes, c'est de moi seul... On dit volontiers, parmi les jeunes artistes, que les gens du monde sont des crétins; mais c'est une sottise, doublée d'ignorance, ouatée de niaiserie et cousue de vanité. Quelle ligure voulez-vous que fasse un pauvre vieux peintre, qui n'a aucun titre, si ce n'est d'avoir été refusé au Salon, et qui, en plus, a la conscience de la chétiveté de son talent, un homme qui, à cinquante ans passés, est sans intérieur et vit enfin incomparablement plus mal que son portier? Quelle singulière existence ! A quoi est-ce que je sers dans le monde? Qu'est-ce que j'ai jamais fait de bon ? Voilà les questions que je me fais souvent, et si, dans un de ces moments, je me trouve au milieu d'une douzaine de personnes riches et distinguées, moi tout seul de mon espèce, je n'y comprends rien, et je me regarde moi-même comme un spectacle singulier. Je finis quelquefois par prendre plaisir à la chose, et je me surprends tout à coup en train de pérorer. C'est ce qui m'est arrivé ces jours derniers, chez d'excellentes gens où je vais souvent. Pendant toute la soirée, je me suis exclamé sur les beautés de l'art, sur le bonheur qu'il y a à en faire, et cela m'avait si bien monté, moi tout seul sans doute, que couchant dans cette maison pour la première fois, je n'ai pas fermé l'œil de toute la nuit. »

N'est-il pas charmant de voir ainsi le bon Cals parmi les gens du monde, aussi aisé, aussi naturel, aussi rempli de bonne volonté et de sympathie humaine, que chez les pauvres bergers d'Orrouy ? Le contraste n'est-il pas amusant et rempli d'une aimable philosophie ? Contraste, en est-ce bien un pourtant ? Cals fait luimême à cet égard une réflexion d'une grande finesse : « J'ai un grand bonheur, dont je remercie Dieu. C'est de voir de bons visages

partout où je vais. Je suis avec tout le monde dans une certaine intimité que j'apprécie fort, et qui tient sans doute à ce que n'étant rien, je n'ai aucune place marquée dans le monde. C'est un avantage très réel de l'état vague dans lequel je me trouve. »

Etat vraiment exquis, en effet, et propice pour jouir de toutes les belles et bonnes choses de la vie sans être troublé par l'am-

PORTRAIT DE Mn,c DE Sl'ZENET LISANT

bition, la vanité, bonheur enfin dont trop peu d'hommes apprécient la supériorité : passer inaperçu ! Et cet état favorise singulièrement l'enthousiasme de l'artiste en présence de la nature ; on le dispense des cérémonies. Aussi, durant ce séjour dans la Nièvre, Cals éprouva-t-il de véritables extases ; tout le ravissait, jeunes femmes, enfants, paysages verts et calmes, patres chantant au loin, grands boeufs blancs et musique des clochettes au cou des vaches. Seulement, le portrait qu'il faisait l'absorbait beaucoup, et il éprouva

là ce qui, pour un peintre passionné, peut être considéré comme une sorte de supplice de Tantale. Il a avoué que s'il ne se mit pas à faire du paysage et des pochades dans ce pays qui le captivait, ce fut de peur de n'avoir plus de plaisir à faire autre chose, et de manquer, ou même de laisser en route le portrait commencé.

Or, personne plus que lui n'aimait à « travailler sans but, à faire ses petits croquis, ses pochades en toute liberté, sans penser à ce qu'on en dira ». Il aurait voulu e faire des études qui s'accumuleraient tout autour de lui », et se plaignait que l'on ne comprît pas cette passion, et Martin lui-même, qui le comprenait si bien.

Cependant, à Saint- Valéry, en 1864, il put éprouver cette volupté tout à loisir. Il y avait longtemps qu'il n'avait été à pareille fête et le peu de lettres que nous avons de lui, au moment de cette excursion, prouverait par sa gaieté franche (et par son petit nombre mêmei, le plaisir qu'il ressent à « faire des connaissances de tous les côtés », à regarder la mer. la campagne, les petites rues, à causer avec un vieux marin, dont « la famille est extrêmement respectable et intéressante à voir ». Il se promène par le clair de lune : « C'est beau ! c'est beau ! c'est à se tordre de bonheur ! Les rues sont d'un pittoresque inouï. Ah ! quelle belle chose que l'art ! c'est l'enchantement de la vie ! » Et il se met en scène lui-même, travaillant sans s'apercevoir de la fatigue, retrouvant tout l'entrain de la vingtième année.

« J'ai eu très froid ces jours derniers. 11 faisait un vent abominable. Et même encore aujourd'hui, quoique le temps soit bien radouci, je suis arrivé pour dîner tout grelottant, après une longue séance dans une cour aux pommes où j'ai commencé une étude. J'étais resté sans bouger plus de quatre heures sous la porte, avec le vent dans le cou, mais si heureux que je chantais tout le temps une foule de choses, qui m'ont valu enfin l'assentiment d'une des commères, qui m'a crié par sa fenêtre «tout le monde crie ici», que je devais joliment bien chanter quand j'étais jeune, compliment

LA SABOTIERE

auquel j'ai répondu que j'y étais maintenant, dans ma jeunesse. Elle a ri en ouvrant une bouche énorme, mais peu ornée de dents. »

Le ton devient bien différent, hélas ! à la troisième excursion de cette période. C'est en 1869-1870, automne et hiver, et certes

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