‹ A.-F. CalsChapitre 19 sur 56 · M 11,0 CAI.S · texte numérisé non relu

M 11,0 CAI.S

Pendant ses premières pérégrinations, Cals parle très fréquemment de sa fille. Elle occupe à tout moment sa pensée. Il voudrait l'avoir sans cesse près de lui. Elle lui manque beaucoup. Dans ses lettres, lorsqu'il a fait quelque belle excursion, lorsqu'il a eu quelque accès d'enthousiasme, reviennent ces paroles : « Ah! si j'avais eu ma fille avec moi! »

Lors de sa deuxième ou troisième saison à Orrouy, son désir fut réalisé. Dès lors, dans les petits agendas de Cals, on voit qu'elle fait partie intégrante de sa vie. Très souvent elle l'accompagne dans ses séances de paysage, un peu par tous les temps. Il aime à l'associer à ses exercices religieux, qui deviennent de plus en plus nombreux et de plus en plus fervents.

En somme, toute sa vie se compose de son art et de sa fille, et tout son intérieur, toute sa maison, c'est sa fille, et puis Claudine, la servante dévouée, « Glaudine », la femme du peuple, rude, exaltée, profondément attachée et d'un cœur excellent.

Par moments, Cals éprouve quelque regret de n'avoir pu donner à l'éducation de sa fille tout le temps et tous les soins qu'il aurait voulu. En 1 865, lorsqu'elle atteint sa majorité, il laisse échapper à cet égard une réflexion mélancolique, mais on comprend qu'il faut l'interpréter dans le sens du désir d'une perfection plus grande et non comme l'expression d'espérances déçues.

Au contraire, Marie Cals était d'une essence très fine et elle était tout à fait assortie, si l'on peut dire, à un père aussi délicat et aussi tendre. Seulement, l'hérédité maternelle semble lui avoir été fatale et l'avoir brusquement et définitivement emporté sur les autres éléments de sa nature.

Bien que cela n'ait qu'un rapport en apparence très indirect avec l'œuvre de Cals, sinon avec sa vie, nous avouons que cette question nous a beaucoup préoccupé pendant que nous préparions

cette étude. D'abord, la secousse a été tellement vive dans l'âme et dans la vie du vieux peintre, que ses effets se ressentent certainement dans l'orientation de son esprit et dans l'accent môme de son œuvre, pendant les dix dernières années de sa carrière. Puis il y a là un drame tellement poignant, qu'il faudrait vraiment être par trop un critique et pas assez un homme pour ne pas en tenir compte et le mentionner uniquement pour mémoire.

Comme sur tout cas de folie, il demeure un peu de mystère là-dessus. S'il y a là d'autres causes que la simple hérédité, ceux qui les ont sues ne les ont point dites, et d'ailleurs, dans une si triste aventure, ce sont les effets seuls qui nous appartiennent. L'esprit d'une jeune fille est chose essentiellement fragile et qui se désoriente d'un souffle. Innombrables sont les Ophélie dans toutes les conditions de la vie, et il n'est même pas besoin de supposer la présence d'Hamlet. Un moment, un an ou deux avant sa folie, la fille de Cals eut des velléités d'entrer en religion.

Les personnes qui l'ont connue ne se souviennent guère d'elle qu'après que la maladie l'eût physiquement et moralement transformée. Elle fut guérie, mais changée, et c'est celle d'avant la maladie de qui nous voudrions plutôt ressaisir et fixer les traits. Nous avons eu sous les yeux des lignes de son écriture avant que sa raison s'altérât, et d'autres dans un âge beaucoup plus avancé; la différence est saisissante, effrayante presque. Autant la seconde est épaissie et accuse la prédominance de la vie matérielle, autant la première est délicate, gracieuse, avec des côtés d'originalité exquise.

C'est bien alors l'écriture qui complète cette physionomie charmante et douce, que le peintre a fixée dans le portrait reproduit ici, et dans un dessin plus subtil encore, mais qui aurait perdu de sa finesse à être gravé et réduit, également de la collection Hazard. Une tête un peu vague d'expression, mais d'un contour très pur, avec le regard un peu passif, d'une amabilité légèrement triste, le nez d'une jolie ligne, qui est celle même de Cals, quelque inquié-

tude dans le bas du visage, beaucoup de grâce répandue sur toute la physionomie ; voilà comment peut s'interpréter sommairement un ensemble très complexe, où Ton retrouve en somme la nature de Cals moins l'énergie, et en plus une ombre de fatalité.

Ce qui fait que cette appréciation d'un caractère et d'un tempérament de jeune fille ne relève pas absolument de l'imagination et

PORTRAIT UE MARIE CAl.S EN l8()0

n'est pas un passage de roman intercalé dans un livre de critique, c'est que Marie Cals avait des dons remarquables dont on a conservé le souvenir. Elle n'était point privée d'aptitudes au dessin et à la peinture, mais, par-dessus tout, elle brodait à merveille. Avec une verve et un goût qui ont surpris les artistes et les amateurs les plus difficiles, elle improvisait, jetait à même l'étoffe des fleurs, des ornements exquis, et faisait parler la soie ; ces foukousas d'une jeune fille française furent parfois achetés assez cher, et non

point par simple complaisance pour Cals, mais à cause de leur propre valeur d'art. D'ailleurs, Cals témoigne lui-même de la nature artiste de sa fille, dans le passage d'une lettre à ses amis Goudchaux : « Marie m'a apporté hier votre lettre, sur un plateau très élevé, au-dessus de la vallée d'Orrouy, où elle m'avait, le matin, aidé à réinstaller avec mon chevalet et une grande toile, pour faire une étude de la neige. J'ai passé là six heures, sans compter le temps pour aller et venir, et un quart d'heure que j'ai pris pour déjeuner dans une ferme qui fait partie de mon étude... Quand Marie m'a lu vos bonnes paroles, qui m'ont si bien reporté au milieu de vous, j'étais dans un état d'exaspération inouïe, causée par le froid, la vue de cette admirable nature et la lutte que je soutenais depuis plusieurs heures pour en exprimer quelque chose... Si vous saviez dans quel délire d'enthousiasme je tombe parfois! Et comme Marie comprend bien cela et me seconde et m'encourage, et me pousse, en fille vaillante! »

C'est sur cette jeune fille qu'assez brusquement la folie s'abattit, vers 1868. Le coup fut terrible pour Cals, et rien n'est navrant comme le récit qu'il fait des subterfuges et des luttes qu'il fallut pour la conduire à la maison de Charenton.

Un détail de rien indique à quel point son esprit est envahi par la pensée de cette malheureuse enfant, et combien elle manque à sa vie. Toutes les lettres qu'il envoie, à son sujet, aux amis les plus divers, sont écrites par lui sur du papier aux initiales de Marie Cals, comme s'il voulait avoir encore quelque chose d'elle près de lui pendant qu'il faisait partager sa douleur. Qu'on ne dise pas qu'il y a dans cette remarque un peu de subtilité de notre part : nous avons eu entre les mains des centaines de lettres de Cals et de toutes les époques ; absolument seules sont écrites sur le papier de la jeune lille celles où il est question d'elle pendant son internement.

L'âme de ce petit homme simple n'est pourtant pas abattue,

Procède et Imp Georges Petit

LES DEUX SŒURS 1 Salon de 1865 I

anéantie, par une secousse aussi violente. Au contraire, elle se retrempe et ses pensées prennent une élévation héroïque. Une de ses grandes occupations, depuis peu d'années, lorsqu'il n'était pas à Orrouy, c'était de visiter, comme membre d'une confrérie charitable, les plus pauvres logis parisiens, et de se faire l'intermédiaire entre ses amis généreux et riches et les malheureux. Ce n'était point d'ailleurs au détriment de l'artiste que l'homme s'employait ainsi : comme nous le verrons plus tard en détail par des exemples, son œuvre prit alors et dorénavant un caractère plus énergique et un accent de pitié humaine plus profond. Au reste, c'est l'année même de la maladie de sa fille qu'il terminait et exposait ce tableau de misère et de puissante compassion, Grand'mère et petit-fils, d'après un des intérieurs déshérités qu'il explorait.

Ses lettres sont un poignant mélange de douleur et de résignation : « Dieu m'a amené à lui par des chemins bien rudes sans doute, écrivait-il au comte Doria. Maintenant, il m'éprouve d'une manière bien sensible, et me prend aujourd'hui ce que j'ai le plus choyé au monde. Que son saint nom soit béni ! Je fais de mon mieux pour me conformer à sa volonté toujours paternelle, et je le remercie de tout le temps qu'il me donne pour le servir, tâchant d'employer ce temps de mon moins mal. Je tâche de ne pas m'absorber dans ma peine, et le meilleur moyen, c'est de s'occuper de celle des autres. Et que de maux, que de souffrances de toutes sortes tout autour de moi ! Que je suis heureux et que je remercie Dieu, quand j'ai pu, avec son aide, relever un peu le courage de quelque pauvre être désespéré et abattu par le malheur ! Je sens vraiment que la souffrance profonde et acceptée rend le cœur plus compatissant, plus charitable ! »

Parfois, il faisait un retour sur les années anciennes, et il écrivait encore ceci : « J'ai été aujourd'hui à Charenton, avec la bonne Claudine. Nous n'avons pas vu Marie, qui est toujours

dans le même état, sans aucune amélioration. Ce sera long, si toutefois elle guérit ! En sortant de la maison, il faisait très beau ; j'ai été visiter les bords de la Marne à quelque distance, et j'ai vu des lieux que j'ai peints et dessinés, tantôt par la neige, tantôt l'été, par le soleil le plus ardent. Je voyais à distance cette maison de Charenton, et je ne pensais pas que je finirais par y entrer, pour savoir des nouvelles de mon enfant ! »

Enfin, aucune épreuve ne lui fut alors épargnée. Un an et demi après, en mars 1N70, sa fille sortait de Charenton en apparence apaisée ; mais au bout de quelques jours, la folie éclatait de nouveau, et Cals écrivait : « Je viens de faire rentrer ma pauvre Marie à Charenton. Je suis encore aujourd'hui comme un homme ivre. J'aurais tant de choses à vous dire et je ne sais quoi vous écrire ! Je suis abasourdi. Il m'a fallu faire tant d'efforts ces derniers jours pour paraître tranquille au milieu des plus déchirantes préoccupations, qu'aujourd'hui, dans mon pauvre chez-moi vide, je n'ai conscience de ma vie que par les pleurs. »

e sont les jours d'un homme désorienté, troublé jusqu'au

1868, première année de la folie de sa fille, au mois d'avril 1872, moment de la mort de sa femme. Mais tel était son amour du travail, sa passion pour son art, que son œuvre ne s'en ressentit point. Il travailla avec plus d'ardeur que jamais et produisit quelques très belles peintures, entre autres les portraits de M. de Barbançois et de Mme de La Porte. Mais ces quelques années furent, à vrai dire, une transition, une préparation à sa dernière et plus puissante manière.

Lorsque arriva la guerre allemande, à ses tourments intimes s'ajoutèrent l'exaltation, l'état de vibration incessante dans lequel les événements mirent cet esprit sensitif.

Comme tous les hommes de son temps, Cals se passionnait vivement pour les choses de la politique ; les gens de i83o ne croyaient pas pouvoir se désintéresser des destinées de leur pays, et l'indifférence sceptique que nous affichons maintenant les aurait extrêmement surpris et indignés. On ne sera pas étonné, avec ce que l'on sait du caractère de Cals, de voir ce révolté apprivoisé parmi ceux qui avaient la haine du second Empire.

Nous pouvons, à ce propos, rapporter une épreuve assez plaisante à laquelle fut mise sa douceur, et qui interrompera un instant la tristesse de cette partie de notre étude.

Vers la fin de l'Empire, au moment où Cals était dans une gêne extrême, la protection d'un ami influent auprès de l'administration lui avait fait donner une commande ! Il avait été officiellement chargé de faire une copie du portrait de Napoléon III par Flandrin... Cals n'aimait déjà pas trop la peinture de Flandrin et pas du tout le modèle. Il avait fait un

fond de l'âme, qui s'écoulent, pour Cals, de la fin de

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peu la grimace, mais il n'avait pas osé refuser le travail, pour ne pas désobliger son ami, et puis parce qu'il n'avait pas les moyens de sacrifier une petite somme qui, comme jadis le porte-monnaie dans les fortifications, lui tombait du ciel.

Il avait été convoqué, pour faire cette copie, dans l'île des Cygnes, ce qui lui parut un assez étrange endroit; mais il était habitué à ne pas s'étonner de grand'chose. Toutefois, ce qui le surprit décidément, ce fut ce qu'il vit dans cette île. L'atelier en planches qui était construit là contenait déjà une bonne demi-douzaine de copistes installés devant le portrait de l'empereur.

Ces copistes étaient les gens les plus misérables à voir ; il y en avait de caducs et d'éclopés ; ce n'était pas un atelier : c'était un asile ! De plus, le portrait de Flandrin n'était même pas l'original, c'était déjà une copie, et Cals apprit que l'auteur en était une demoiselle. Il s'installe avec un profond soupir dans son coin, fait une longue séance, revient le lendemain, les jours suivants, toute une semaine, entame une semaine encore... Pendant ce temps, les copistes se succédaient, toujours nouveaux, bâclant en deux jours ce qui coûtait au bon Cals des peines infinies.

L'espèce de préposé ou de surveillant commençait à s'étonner de l'opiniâtreté du petit homme grisonnant. Cals se décide enfin à dire qu'il ne peut rien y mettre de plus, et il ne retourne pas dans l'île des Cygnes.

A quelque temps de là, convoqué au ministère, il est reçu par un fonctionnaire imposant, qui hasarde quelques critiques. Cals, une des rares fois de sa vie, prend feu et répond vertement : il n'avait déjà pas accepté le travail avec tant de plaisir; il y avait mis plus de soin et d'effort que dans la plus travaillée de ses peintures ; si on n'en était pas content, on n'avait qu'à ne pas la lui payer, mais il n'y ajouterait pas une touche; c'était vraiment trop, à la fin !...

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