PO HT H AIT P.E C A I. S JEUNE, PAU LUI-MÊME
souhaitait qu'une chose, et bien passionnément : ne pas être tout à fait oublié. Il nous semble qu'il va obtenir et garder une place plus belle que celle qu'il ambitionnait modestement.
De toute façon, l'homme est adorable. Nous avons l'occasion, dont nous n'aurions eu garde de ne pas profiter, de voir vivre un être exquis, doué de sensibilité et d'enthousiasme. Comment ne pas faire partager le charme et les enseignements qu'apporte un tel spectacle ? Outre son œuvre ravissante, il se trouve qu'il nous
a laissé de quoi faire un portrait de lui des plus sympathiques et des plus touchants. Ce portrait demeurerait tel, si l'œuvre était sans valeur ou détruite, et l'homme un être inventé, car l'histoire se revêt ici de l'attrait du roman humain.
Nous allons le suivre ensemble, ce modeste roman, si délicat, si simple, parfois si douloureux; nous allons assister à la vie d'un artiste, avec tous ses bonheurs et tous ses tourments. La plupart du temps, c'est lui-même qui parlera, car il semble qu'en s'épanchant auprès de ses amis d'alors, c'était pour ses amis de l'avenir que se racontait, se livrant tout entière, cette âme ardente et douce.
e suis né le 17 octobre 18 10. Mon père et ma mère, pauvres
ouvriers luttant bien péniblement contre la misère et la
maladie qui les accablaient souvent, avaient songé que s'ils pouvaient faire de moi autre chose qu'un ouvrier, sans doute ils m'épargneraient par-là les souffrances qu'ils connaissaient si bien.
» Quand j'étais tout enfant, un vieil artiste graveur commença à me donner quelques leçons de dessin. Mais il mourut tout à coup, et mes pauvres chers parents trouvèrent le moyen de me caser auprès d'un autre vieillard, graveur, homme de lettres, et je passai là trois ans à copier des dessins, des plâtres. Je commençai alors à dessiner à l'Ecole des Beaux- Arts, avec des élèves des grands ateliers d'alors.
» Je sentais combien était insuffisante la voie que je suivais. Je passais mes journées dans l'isolement le plus complet chez mon vieux maître, dans une vieille habitation qu'il s'était faite parmi les ruines du couvent des Ursulines, près du Val-de- Grûce. Je vois encore les grands jardins silencieux que j'avais sous les yeux, et je ressens encore le trouble et la mélancolie que j'éprouvais en songeant à toute l'incertitude de l'avenir. Il semble que j'avais l'intuition de toutes les misères qui m'attendaient pendant une longue vie. Les idées les plus folles et les plus diverses m'agitaient.
» Vers quinze ans, j'ai quitté mon vieux maître, placé par lui chez un de ses anciens élèves, graveur. J'ai reçu là une éducation artistique un peu plus large ; j'ai commencé à y faire quelques études de gravure au burin, qui me paraissaient d'autant plus arides que mes relations de l'Ecole des Beaux- Arts me faisaient entrevoir la vie de peintre sous un aspect plein d'attraits...
» ... Je m'engageais dans une nouvelle voie où j'ai trouvé bien des jouissance et aussi bien des souffrances ! Aujourd'hui, arrivé au terme, je ne regrette qu'une chose, c'est d'avoir été, pour mes pauvres parents que j'aimais tant, une charge si lourde ! Aussi ai-je rêvé souvent dans ma jeunesse à débarrasser le monde d'un être si inutile . Quant à faire autre chose que l'art, je ne m'en sentais pas capable. Au moins, pour ma pauvre chère mère, ai-je pu lui donner quelques consolations et quel-
gagnait trois francs cinq sous par jour. Après quelque accident causé dans Paris avec son cabriolet, il est entré comme homme de peine chez un fondeur, où il a passé huit ou dix années, et c'est de là qu'il est sorti accablé par la fatigue et très souffrant de la pierre. Quelques semaines après, je l'ai conduit à l'hôpital de la Charité, où il est mort après avoir été opéré. Ma mère, très souffrante elle-même, est morte six mois après.
« Le souvenir de mes bons, honnêtes, et dignes parents, m'a toujours soutenu au milieu des difficultés d'une vie bien obscure, mais souvent bien tourmentée. Et l'art, et ma chère peinture, et tous les bons amis qui m'ont accompagné !... Je