UN AMI DE CAI.S (DESSIN ) HENRI M O N N I E R
ques soins dans les derniers mois de sa vie, c'est-à-dire de son martyre. Je conserve comme une relique sa petite tabatière, dans laquelle je lui ai fait prendre sa dernière prise de tabac, deux heures avant qu'elle mourût, sa pauvre chère tète appuyée contre ma poitrine.
Je conserve encore une autre relique :
c'est la médaille de cocher de cabriolet de mon père, qui s'était employé comme cela pendant plusieurs mois, après avoir dû quitter un emploi bien pénible, qu'il avait occupé pendant vingt-cinq ans, dans une fabrique de vermicelle où il
voudrais en dire plus, mais je suis à bout de forces... Et puis vous en savez sans doute assez sur les origines d'une vocation vraie, je crois, car j'ai toujours été soutenu par un véritable amour de l'art. C'a été et c'est encore aujourd'hui la grande affaire de ma vie. Que de fois, au milieu de souffrances bien diverses, ma chère peinture m'a rendu force et courage ! »
Ainsi se racontait à son fidèle ami le comte Doria, Cals parvenu à l'âge de près de soixante-dix ans, une année avant de mourir, et cette lettre est toute une esquisse de sa vie, de son esprit et de son œuvre.
Ce mélange d'ardeur et de timidité, de crainte et de foi, de misère et de sentiment, cette consolation perpétuellement puisée dans la peinture et faisant oublier les privations, les maux, les chagrins, c'est Cals tout entier. Ces tableaux de silence et d'humble émotion humaine, cette mélancolique habitation dans les ruines, ces rêveries dans des jardins tranquilles et touffus, cette vieille bonne femme prenant sa dernière petite prise de tabac, ce vieux cocher de cabriolet, cet homme de peine tout ravagé et tout pensif, ce sont des Cals.
ommf. tout véritable artiste, Cals s'est contenté de rendre,
le ressentant profondément, ce qu'il y avait autour de
lui et en lui, sans chercher le succès dans la mode ni dans les travaux ambitieux, contraires ou supérieurs à son tempérament. C'est ce qui fit son malheur et sa joie; c'est pour cela que son œuvre a été dédaignée de son vivant et qu'elle prendra tant de signification et de charme après sa mort.
Il faut revenir un peu sur ses origines, son enfance et sa jeunesse, pour bien préciser la formation de son esprit et l'évolution assez lente de son talent.
Le père Cals, orphelin à seize ans, s'était enrôlé parmi les volontaires en 1792, et, après des campagnes en Allemagne, il était rentré, en 1799, « dans ses foyers » - - bien pauvres « foyers » si cela peut s'appeler ainsi, - - borgne et la santé assez compromise. Il était revenu simple soldat et n'avait guère rapporté des camps que d'assez mauvaises habitudes d'ivrognerie et de débauche. Un jour, il traita un café de son quartier en pays ennemi ; mais, le lendemain, quand il fut dégrisé, il s'effraya des malheurs que pouvait un jour lui attirer cette façon de vivre. Alors le grognard jura de ne plus s'enivrer et se tint absolument parole jusqu'à la lin de sa vie. Pendant les premiers temps, il dut même soutenir de vraies luttes avec d'autres ouvriers, ses camarades, et se battre pour ne pas boire, comme il s'était battu pour avoir trop bu. Ce petit tableau à la Charlet n'est point sans valeur, pour faire comprendre dans quel milieu se développa notre peintre.
Le vieux graveur qui avait donné à Cals ses premières leçons, à l'âge de douze ans, chez ses parents, s'appelait Anselin. Entre autres œuvres plus qu'oubliées, il avait exécuté une grande estampe, représentant les Bourgeois de Calais devant Edouard
d' Angleterrer et ce travail lui avait valu le titre de bourgeois de Calais, sous la Convention !
Un autre de ses premiers maîtres, Ponce, avait une spécialité de vignettes d'après Moreau, Boucher et d'autres peintres du \viiic siècle. Un troisième enfin, Bosc. chez qui il n'apprit qu'à entailler le cuivre, gravait d'après Desenne, Deveria, etc., et Cals se rappelait une estampe, qui paraît avoir été son chef-d'œuvre, d'après une peinture de Mmc Haudebourt-Lescot : « Un vieux moine entraînant un jeune seigneur qui vient de revêtir l'habit monacal, et qui s'éloigne avec regrets d'un portrait de jeune femme! »
Ainsi se passaient les années d'enfance de Cals, dans un milieu de famille populaire et sentimental, et dans un milieu d'art timide et conventionnel. Mais le troisième élément de sa formation est sa propre nature contemplative et tendre, qui s'accorde mieux avec la philosophie de ses parents qu'avec l'esthétique de ses maîtres. Cela va devenir plus sensible encore, lorsque d'apprenti graveur il va entrer dans « cette vie de peintre qu'il entrevoyait sous un aspect plein d'attraits ».
Tandis qu'il travaillait chez Bosc, il avait fait la connaissance d'un garçon de son âge, élève et rapin de Léon Cogniet. Une intimité étroite s'était établie entre eux. Ils dessinaient le soir, à la lampe, dans la mansarde de ce camarade, à la lumière d'un quinquet accroché au plancher; ils faisaient des projets et s'entretenaient avec passion de la vie d'artiste, s'accordant à dire que Rome, ça devait être bien beau, et que c'était certainement un voyage très lointain et très coûteux.
Dans une de ces soirées d'enthousiasme et de travail, sans doute après quelque dessin réussi, « l'élève de Cogniet » s'écrie : « Tu ne peux pas rester chez ton graveur! Il faut que tu sois peintre. Je demanderai à M. Cogniet qu'il te prenne avec moi. »
Et le lendemain : « J'ai parlé de toi à M. Cogniet ; il m'a dit : « Votre ami est-il travailleur? — Oh! monsieur Cogniet, il est
» aussi travailleur que je suis flâneur. — Bien, m'a-t-il répondu, » ça me rassure sur son compte. Amenez-le demain matin et » qu'il apporte quelques études. »
La visite amenait le résultat espéré. Léon Coignet consentait à garder ce nouvel élève, un peu pour l'amour de Dieu. Cals