LA COUR BARBE RYE, A ORROUY
rend la sensation d'une façon absolument différente. Ainsi, il transposera un ton sur un autre qui lui fera suite, quoique étranger, le premier ayant une valeur exacte d'opposition ou de relation (ainsi qu'il ferait pour une sépia ou un dessin), sans qu'il soit de la qualité propre à l'objet. Par exemple : si dans une pomme la déterminante est rouge, il pourra se faire que Cals la prenne brune, et cela ne constituera pas un manque d'harmonie, car il y joindra la
gamme chromatique correspondante, mais, pour cette raison, s'éloignera de ceux qui cherchent l'harmonie par rétablissement des colorations. Sans doute c'est là, comme méthode, une partie de son originalité, dont la justification se trouve faite par le sentiment naturel à Cals, qui le porte à aimer les choses adoucies, comme enveloppées dans un voile que toujours la vérité transperce. »
Nous avons dit un mot de la détermination des volumes dans les œuvres de Cals ; nous voudrions y revenir, avant d'en finir avec ces considérations de technique, toujours forcément un peu arides. C'est là un point d'extrême importance, car si ce vague charmant, obtenu à grand soin, est ce qui séduit le plus dans l'exécution de Cals, le choix heureux des volumes, des proportions, est la cause qu'avant même d'avoir pu approcher d'assez près un de ses tableaux, pour en apprécier les qualités de finesse et d'harmonieuse enveloppe, ce tableau nous a déjà conquis par ses grandes lignes, sa silhouette générale, son format même.
Cette qualité est des plus rares dans la peinture moderne. Presque tous les artistes les plus célèbres ont obtenu leurs plus bruyants succès par des œuvres d'un format bâtard ou démesuré : trop petit pour certains tableaux soi disant précieux, trop grand pour certains autres soi-disant puissants. Les maîtres d'autrefois n'ont jamais commis de faute en cette matière, et c'est pour cela que leurs œuvres nous donnent une impression de logique, de nécessité, de plénitude. Cals, par son instinct, et peut-être aussi par ses longues études au Louvre, mais par son instinct surtout, se rattache à ces belles traditions. Il se formulait à lui-même et donnait libéralement à ses amis cette règle en ces termes excellents :
« Efforçons-nous, si une chose nous séduit, d'en rendre tout d'abord les proportions, car c'est là qu'est une partie du charme, du caractère, sans oublier non plus que c'est le meilleur moyen de peindre juste. »
Cela paraîtrait sans doute de peu d'importance à bien des artistes d'aujourd'hui, qui croient légitime et suffisant de découper, pour ainsi dire, dans la nature, le premier motif qui se présente à leurs yeux, et de le servir tel quel au spectateur. Ils confondent, et notre temps a confondu avec eux 1' « étude » avec le « tableau ».
Le moindre petit Cals, au contraire, tout en reproduisant un motif vrai, est admirablement composé, mis en toile avec le plus grand soin et le plus grand tact, et avec les proportions justes qui conviennent.
Sur cette essentielle remarque, arrêtons ces considérations et ces renseignements sur sa technique, car, à force d'y insister, nous commettrions nous-mème une faute de proportions, en oubliant que notre artiste plaçait son art bien plus loin et bien plus haut que son métier, tout en aimant celui-ci à la passion.
IL est si difficile, avec un peintre sensitif, ému, vibrant comme Cals, de savoir où le métier s'arrête, et où commence quelque chose de plus !
Lui-même, sans s'en rendre bien compte, sentait que des phénomènes importants se passaient en lui. A l'époque où son métier atteignait son plus haut degré de sûreté et de largeur, en 1874, il écrivait ceci : « J'ai une sorte de passion qui me trouble, qui m'exalte, qui me fait voir toutes choses dans leur ensemble vague, et, si j'ose dire, poétique. Mais j'ai toutes les peines du monde à préciser quelque chose, à formuler. C'est pour moi un travail inouï, où les détails ne se dévoilent que petit à petit, de la façon la plus douloureuse, et en même temps avec un bonheur infini. Je crie, je pleure parfois comme un fou. Aussi je tombe après dans une torpeur incroyable. Ah! que j'aime cette pauvre chère peinture, qui me cause tant de tourments et qui me donne tant de bonheur ! Que je voudrais la mieux servir! »
Le travail ainsi compris devient la grande passion d'une vie. Comme Cals l'explique si bien à chaque instant et semble avoir besoin de le crier, il rend à la fois très heureux et très malheureux. Il est un grand remède, une consolation puissante aux rigueurs de la destinée; il fait passer sur tout, misère, dédains, dénis de justice, épreuves du cœur même; mais, d'autre part, il porte en lui-même sa peine et fait payer cher, pour ne pas dire expier, les bonheurs qu'il prodigue.
Voici, par exemple, Cals très heureux : « Ce matin, je me suis arraché du lit à trois heures. J'ai arrangé ma palette à la lumière de ma petite lampe, et j'ai monté le chemin de la Croix-Rouge, pour travaillera un soleil levant que je voudrais bien faire. J'ai là une belle vue du pays qui, à cette heure, commence à sortir du mystère de la nuit. C'est admirable ! Toute la nature se réveille
petit à petit; le soleil ouvre comme un œil sur tout ce monde, et presque aussitôt c'est un immense foyer de lumière qui inonde tout. Les objets que tout à l'heure je ne faisais qu'entrevoir prennent forme et couleur. Ah! quel spectacle! J'en pleure. Quels parfums, quel enchantement, et que je suis bien payé de ma peine ! Je sais combien mon travail est insuffisant, mais c'est égal, je jouis tellement dans l'effort même que je fais pour rendre quelque chose des admirables scènes que j'ai sous les yeux, que je me considère comme bien heureux! »
Et le voici maintenant très malheureux pour les mêmes raisons : « Quand je reviens de mes séances à midi, midi et demi, je suis comme fou de fatigue et d'excitation. Parfois je suis assez content de mon travail; d'autres fois, la nature me paraît si merveilleusement belle, puissante et tendre à la fois, que ma pauvre peinture me fait honte. 11 me semble que je fais un travail d'aliéné. Que d'efforts il me faut faire pour arriver à peu de chose. Et je sens bien qu'il n'y a que mes amis les plus intimes qui puissent me tenir compte de toute la peine que je me donne. »
11 ajoutait immédiatement, il est vrai, ce correctif qui peint tout son esprit et ce que l'on pourrait appeler son ardente résignation : « Mais, que dis-je? Cette peine fait mon bonheur. Ah! je ne demande qu'une chose, c'est de mourir la palette, ma chère palette à la main. C'est bien l'instrument qui me convient pour chanter, pour exprimer tout l'amour dont je suis plein. 11 est donc juste que ce bonheur me coûte quelque fatigue. »
Comment d'ailleurs se plaindrait-il, puisque le plus raffiné et le plus vibrant de ses sens, la vue, est toujours pleinement satisfait? 11 ne se reconnaît pas le droit de se plaindre, du moment qu'à certaines minutes il a éprouvé la plénitude des joies que son art peut lui donner.
A ce point de vue, la vie de Cals devrait être racontée et ses lettres publiées comme une belle et précieuse leçon de sagesse,
en dehors de toute considération relative à la valeur de son œuvre.
Lisons, par exemple, ce qu'il écrivait à ses amis Goudchaux, lors de son séjour au château d'Elbeuf, à l'heure où sa vie était le plus triste et désemparée, sa fille le plus malade, son horizon le plus noir! « Mon Dieu, mon Dieu, il y a des moments où il me
El' F II. EU SE S d'ÉTOUP E ( M USÉE DU LUXEMBOURG)
semble avoir bien souffert dans ma vie ! Mais n'est-ce pas là notre condition à tous ? Et la souffrance n'est-elle pas une bénédiction pour le cœur de bonne volonté?...
» Certes c'est pour moi, à mon âge (Cals va avoir soixante ans), dans la disposition morale où je me trouve, une épreuve assez pénible que de vivre hors de chez moi. Mais aussi, c'est dans cette condition que Dieu m'impose, que je vois de tout près des existences bien intéressantes et qui ont aussi leurs souffrances.
Ma vie, mêlée à celle de tant de gens de tous les états, de toutes les classes, de toutes les fortunes, a bien ses avantages aussi. Et puis, comme artiste, je me sens si bien parfois chez moi n'importe où je me trouve!
» Avant-hier matin, j'étais dans l'herbage, au milieu des vaches et des cochons, mes sabots aux pieds, mon gueux à côté de moi, avec de la braise allumée pour me dégourdir les doigts de temps en temps. Un vent froid soufflait et m'envoyait des raffales de neige. La nature changeait d'aspect à chaque instant; tantôt une petite place du ciel, d'un bleu pâle, se montrait comme une pensée de consolation dans une vie désolée; un moment après, tout le paysage avait une expression terrible ; les arbres dépouillés, les pommiers noirs et tordus, les peupliers s'élevant haut, et chacun avec une physionomie particulière, - ah ! j'étais enchanté ! Plus tard je travaillais au portrait de Mme de Laporte, et j'étais encore enchanté. Il est bien entendu que je ne parle pas de mon travail. C'est l'art lui-même, l'occupation, la recherche du beau, ici ou là. C'est cela même qui est douloureux pour moi, et en même temps plein d'enchantement et d'ivresse, douloureux par l'effort qu'il me faut faire, et enivrant par l'exaltation que cet effort produit dans tout mon être. Ah! la belle chose que l'art! Et que je remercie Dieu de m'avoir fait peintre! Tout se transforme en tableaux pour moi. Le monde est un immense et interminable musée ! »
Ces nobles et réconfortantes pensées, Cals les a exprimées, redites sous toutes les formes à toutes les époques de sa vie, et je ne peux m'empêcher de les transcrire, de laisser faire ce livre par lui. 11 me semble, en les choisissant, ces extraits de lettres, en les copiant avec un extrême plaisir, que j'écris, sous la dictée d'un doux et bon philosophe, une sorte de roman consolateur qui ira faire du bien à beaucoup de gens.
Ainsi, aux artistes qui ont trop d'ambitions et par suite bien des découragements, Cals donne une leçon qui commence par une
PORTRAIT DE MME A DE LA PORTE ( Salon de 1870 l
certaine malice et finit dans une envolée de ferveur. Il s'agit d'un peintre de ses amis qui se trouve paralysé par l'idée même de faire des travaux importants. « Je crois que c'est une sottise, et qu'il faut travailler sans se préoccuper d'autre chose que du bonheur de posséder la nature, et qu'il faut y aller avec passion, avec rage, avec fureur, sans penser qu'au bonheur de la possession. Ce qui n'empêche pas un travail plus calme, plus réfléchi, et
dans lequel on apporte aussi ce sentiment passionné qui doit toujours posséder l'artiste, c'est-à-dire l'homme que l'amour de la nature conduit, entraîne à la recherche incessante de la beauté et tourmenté du besoin de la rendre! O la belle vie, 6 la belle existence! Oui, il faut que l'artiste soit heureux de souffrir, de jouir, de vivre pour l'art. Ce doit être pour lui une affaire de cœur, la grande, la seule affaire ! Quand je suis lancé là-dessus, voyez-vous, je n'en finirais pas ! »
11 est plus que probable que Cals, n'ayant ni cherché ni trouvé