LE PETIT FIÉVREUX
Il écrit cela d'Orrouv, en 1860. L'ambition ne lui vient pas avec l'âge, car quinze ans plus tard, retiré à Honfleur, il dit, après avoir fait au Havre une excursion, admiré les grands bassins remplis de beaux navires, visité « une frégate brésilienne dont l'équipage est formé d'hommes de toutes les couleurs : ça m'a beaucoup intéressé ; mais j'aime encore mieux mon petit coin tranquille ». Et il ajoute, en réponse aux enthousiastes descriptions que son ami lui fait des pays ensoleillés qu'il parcourt en ce moment : « Je dois, pour mon travail, me tenir sur un petit terrain... Mais ce n'est pas une raison pour que je croie que rien n'est beau
hors de là. C'est un travers de certains artistes de dire que le midi n'est pas propre à la peinture. D'autres, au eontraire, prétendent que hors des pays méridionaux, on ne peut pas faire de l'art. Tout cela, c'est du bavardage. La nature est intéressante partout. Il s'agit pour l'artiste d'y prendre ce qui répond à son tempérament . »
Enfin, à la même époque, non seulement, tout en causant avec un autre ami. Eugène Picard, il se formulait à lui-même, une fois de plus, les bonheurs de son travail, mais encore il dégageait la loi d'amour qui avait été le mobile de son œuvre et l'avait inspirée. Le morceau est vraiment d'une grande éloquence :
« La fatigue me prend de plus en plus... Ah! quand le pinceau me tombera des doigts, je laisserai bien des tableaux à faire. C'est étonnant, plus je vieillis dans la pratique de i art et plus je vois combien la nature est riche et adorablement belle. Je vis au milieu d'une immense collection de tableaux qui se renouvellent incessamment pour moi. Ah ! je suis bien heureux sous ce rapport-là. L'art ne meurt pas, mon vieux, il se transforme. Et il ne vit même qu'à cette condition de se transformer. Le mouvement, c'est la vie en toutes choses. Tout se meut dans la nature, dans l'immensité du monde. Et l'art, qui est une des manilestations de la vie, doit marcher aussi. Je sens bien que mes forces déclinent, je sens que je m'approche de ma tin, mais je ne m'en trouble pas. Mes derniers efforts ne peuvent être perdus, puisque c'est le pur amour de l'art qui me soutient. Je n'ai d'autre ambition que de travailler jusqu'à ce que je n'y voie plus. Tant que je pourrai me lever pour admirer le soleil levant, tant que je pourrai m'imprégner de ses derniers rayons à son couchant, je lui serai fidèle. Si je meurs sans pouvoir admirer encore une fois ces beaux spectacles de la nature, leur souvenir enchantera encore ma fin. Oui, je mourrai en remerciant Dieu, notre Père à tous, de m'avoir fait
artiste, et de m'avoir fait un cœur aimant, en me donnant de bons amis. Tout est là, aimer, aimer, aimer ! C'est la vie suprême. C'est la destinée de l'homme. C'est la route enchantée qui le mène au but qui lui est assigné. C'est sa loi.
» En appliquant ces idées à l'art, on travaille avec une ardeur calme. Ces deux sentiments paraissent se contredire, et cependant c'est de leur union que se forment les œuvres vraiment fortes et durables. La force et la tendresse, voilà la vraie puissance. La nature est imprégnée d'un souffle puissant qui conduit tout harmonieusement, c'est-à-dire avec amour. Et l'artiste doit se lancer avec enthousiasme dans ce grand courant d'harmonie et d'amour. Oui, la pratique est difficile, le travail est ardu; mais si le labeur est accompli d'un cœur simple, il est béni d'avance. Il est lui-même une source de bonheur infini. »
Celui qui écrivait toutes ces choses brûlantes n'était qu'un vieux bonhomme, s'épanchant auprès de vieux bonshommes comme lui : le vieux Martin, marchand de tableaux passionné; le vieux Picard, dentiste et collectionneur très fin, dont Cals a peint la bonne figure ronde et vermeille ; le vieux Goudchaux, qui avait suivi Cals à travers la vie, et qui avait fait un petit bout de chemin politique; le « bon monsieur le père Hadengue », qui plus tard devait se faire apporter ses tableaux préférés devant son lit de moribond. Ces choses-là n'étaient guère écrites pour la galerie ; ce n'étaient pas des paroles de pose, de l'histoire avant la lettre, et Cals ne se doutait guère que cela deviendrait de l'imprimé sur du beau papier.
Il travaillait et se détendait les nerfs à « pérorer », comme il disait, sur le comment et le pourquoi de son travail.
A soixante-sept ans, tout près de sa fin, il écrivait à Martin ces lignes, qui pourront servir de commentaire et de clef à tous ses tableaux : « Maintenant, je me mets à travailler par devoir et avec bien peu d'entrain; — et à peine y suis-je, que me voilà tout heureux, et je vais, je vais, comme si je n'avais
que vingt-cinq ans. Ah ! oui, j*aime bien ma chère peinture. Vous pouvez bien le dire à Rouart et à tous ceux qui s'intéressent à moi. Vous pouvez bien dire, en montrant un tableau de moi, que c'est d'un bonhomme qui a fait cela avec amour. »
IL y a en Cals, non seulement, suivant son mot, un bonhomme amoureux de son art, mais il y a aussi un homme aux convictions ardentes, à qui rien de ce qui intéresse l'humanité n'est indifférent.
Sans doute les peintres uniquement philosophes font assez piètre figure dans l'histoire de l'art, et ce n'est pas par les » thèses » qu'ils ont voulu soutenir que Greuze et que, de notre temps, Courbet, pour prendre deux exemples bien divers, se défendent le mieux. Si le peintre se perd dans les nuages et sort de son métier, ses œuvres deviennent rapidement des rébus. Mais de ce que le rôle de « penseur » lui réussit rarement, il ne lui est pas pour cela interdit de penser. Il peut être inspiré et soutenu par tout un ensemble de sentiments et de croyances.
Cals, comme Daumier, jugeait qu'il « faut être de son temps ». Il sentait et exprimait en vrai peintre, et c'est pour cela que nous l'avons longuement montré dans l'intimité de son travail. Mais il voyait clair dans son instinct, et c'est pour cela que nous allons l'étudier encore dans l'intimité de ses convictions. Au surplus, cela fait partie de son histoire, et si nous ne transcrivions pas une profession de foi comme celle-ci, le portrait serait incomplet.
« C'est avec passion, écrit-il à son ami Picard en i8y3, que je me livre à ma bien aimée peinture populaire. C'est là, je crois, qu'il faut que l'art moderne se retrempe. Je n'ai jamais ambitionné ni les honneurs, ni la fortune, et ce n'est pas à mon âge que j'aurais le malheur de changer et de m'aveugler au point d'attendre des succès; mais ce que je désire, c'est me plonger, pour ainsi dire, tout entier, au sein de cette bonne nature, et faire œuvre d'artiste loyal et vraiment dévoué ! Que d'autres, jeunes, vigoureux, voguent
largement sur cette mer immense, dans cet air pur et vivifiant, mais qu'ils restent toujours libres et honnêtes. Qu'ils ne se laissent pas affadir par les petits succès, qu'ils restent toujours indépendants. L'indépendance est la première condition de l'homme voué au grand art, à l'art vrai, qui ne doit être que la manifestation du sentiment individuel.
» Vous sentez, vous frémissez à l'attouchement de la nature. Eh bien ! rendez, exprimez votre émotion, comme elle vous vient, sans vous préoccuper d'autre chose. Ce que vous ferez, tout imparfait, tout incorrect, tout insuffisant soit-il, aura toujours une valeur due à l'émotion vraie. Voilà l'art vrai, palpitant, vivant et qui, à son tour, produit l'émotion. Ah ! mon cher ami, je le sens, il y a quelque chose de certain, que toutes les plus belles phrases du monde ne peuvent détruire. Mille et mille fois dans ma pauvre existence si troublée, je l'ai senti ; dégoûté, découragé, j'ai toujours repris courage à la vie, en me livrant simplement à ma chère peinture, avec mon sentiment à moi.
o Et aujourd'hui que me voilà vieux, je me retrouve comme au temps de ma jeunesse, heureux de me sentir libre au sein de l'art. Rien pour moi n'est comparable à l'acte d'un artiste peignant en toute liberté; mon modèle est mon ami. il l'ait pour ainsi dire partie de moi-même. Je vis de sa vie pendant un certain temps. Tout cela est difficile à dire, à faire comprendre ; mais ce qui est urgent, c'est que le sentiment soit assez fort pour que l'œuvre artistique s'impose d'elle-même. L'exécution est difficile, mais aussi c'est cette difficulté qui amène l'effort et l'effort qui exalte la passion. Ah! l'admirable travail, et que toutes ces petites intrigues du monde paraissent misérables ! »
« Mon modèle est mon ami - ma bien aimée peinture populaire », — voilà des mots qui ne sont pas cherchés, des mots qui sortent du cœur et qui éclairent tout un caractère. A tous les moments de sa vie, quelle qu'ait été l'évolution de ses idées, Cals a été un croyant.
Il est, dans ses confidences, une impression qui revient fréquemment : il aime à décrire le petit coin de ciel bleu, qui parfois