JEUNE MÈRE
d'art dans ce sens, en se mettant à la remorque des maîtres de la place, ou faire de l'art véritable, c'est-à-dire rendre ce que l'on sent, à ses risques et périls. L'art, hors de cette condition dernière, n'est pas de l'art : ce peut être le produit de l'adresse, du savoir, et surtout du savoir-faire, mais encore un coup, ce n'est pas de l'art. Il va bien des années que M. Co^niet me demandait tout paternellement de faire quelques concessions au î,roùt du
public, et je lui ai répondu que cela m'était impossible et que j'étais prêt à en subir les conséquences
» Je ne veux pas, à la fin de ma carrière, me préoccuper de ce qui peut plaire ou ne pas plaire au public, qui, du reste, est un troupeau tellement changeant, qu'on risque à se tromper fort en courant après lui. Je me trouve si heureux de faire ma peinture en toute liberté que je continuerai, sans me soucier de ce qu'on en peut dire, tout en cherchant, bien entendu, à faire de mon mieux avec mes moyens à moi.
» Certes, ce n'est pas à mon âge que je peux compter sur de grands succès, et ce n'est pas ça qui me tourmente. Ce qui m a toujours préoccupé, c'est d'exprimer ce sentiment de bonheur infini que la contemplation de la nature me donne. Il me faut, pour cela, faire des efforts inouïs. Maintenant, le prix que ces efforts me rapportent n'est pas considérable, mais, Dieu merci, mes besoins ne sont pas grands non plus. Si j'étais moins âgé, je pourrais espérer arriver à voir mes ouvrages atteindre des prix sûrement plus élevés; mais enfin, dans ces dernières années, j'ai obtenu des résultats que je n'attendais pas. »
Une autre idée, chère à notre vieux peintre, c'est une espèce de croyance, sinon au progrès — il ne prononce pas ce mot un peu vague, souvent très faux, et que ne peut employer un artiste comme lui, nourri dans l'admiration raisonnée des maîtres anciens — mais à l'immense et continuelle poussée de la vie. Les choses de son temps l'attristent et il se réfugie dans l'admiration des choses de tous les temps.
Pour lui, l'observation incessante de la nature, l'émotion éprouvée dans sa communion avec elle, aura été vraiment l'école de la sagesse. Cet homme tout simple, tout effacé, tout obscur, nous donne en parfaite ingénuité d'âme des leçons et des encouragements ; il nous montre d'exemple que l'on peut être grand dans quelque situation que nous place la destinée : « Quand je vois, s'écrie-t-il, le soleil se dégager des brumes de la nuit et arriver
splendide au-dessus de l'horizon, je participe à la joie générale qui fait frémir tout autour de moi, et je suis convaincu que les efforts pour le bien de tous les hommes de cœur ne seront pas perdus...
» Ah ! mon ami, je vois, en vous écrivant, la mer qui monte, monte, poussée, amenée par une force bienfaisante; tout à l'heure, dans une minute ou deux, elle va battre sous nos fenêtres. Les barques de pêcheurs, les bateaux à vapeur, les petits bâtiments de commerce passent devant moi, les uns sortant, les autres entrant. C'est pour moi l'image du monde nouveau qui monte, monte, amenant ce grand mouvement des peuples que rien ne pourra arrêter.
» Que je voudrais, moi, pauvre et faible travailleur, mais tout dévoué, je le jure, que je voudrais laisser une petite trace de mon passage dans ce monde des arts, que j'aime de toutes les forces de mon âme ! »
Cela n'est point le couplet sentimental, la rêvasserie utopique de l'homme de i83o et de 1848. Toute cette belle griserie de nature et de pensée se résume toujours pour lui dans un fait, le travail. S'il était de ces gens qui, sans rien faire de leurs mains, abusent un peu dans leurs discours du mot de travailleur, nous souririons de lui, comme de tous les ambitieux. Mais le pauvre père Cals n'est candidat qu'à une toute petite place, et encore, à n'occuper que longtemps après sa mort. C'est pour cela qu'il peine avec bonheur toute la journée. Nous connaissons l'emploi de son temps. Il a tout à fait le droit, sans être ridicule, d'écrire des choses comme celles-ci : « Que l'artiste moderne cherche, qu'il fouille sous les haillons, sous la crasse, sous la sueur, qu'il cherche la charpente, la chair, le sang humain; qu'il aille plus loin ; qu'il cherche le cœur, l'âme humaine ; qu'il vive au milieu de ces races écrasées par le travail ; et s'il y apporte un amour sincère, s'il est travailleur lui-même, il se sentira bientôt pénétré de vénération pour ces rudes natures; il y trouvera d'étranges
beautés, qui donneront à ses œuvres une saveur forte, une noblesse tout inattendue, d'un charme plein de tendresse. »
Cette foi dans le travail et cette volonté de produire ont donné à ce chétif si rudement secoué la force d'acceptation vraiment surprenante qu'il se découvrit au milieu de ses épreuves. Aussi est-ce encore une de ses idées favorites, que l'artiste doit payer les jouissances que le travail lui apporte.
Cela donne une signification, je dirais presque une couleur toute particulière à sa résignation. 11 a plus d'une fois exprimé cette pensée dans ses lettres au peintre Vignon, de qui il cherchait, comme fraternellement, à relever le courage et à calmer les a nxiétés.
« Ah! mon bon ami, je sais que vous êtes plein de courage, mais vous êtes bien tourmenté, je le sais aussi. Et puis, vous avez bien une nature d'artiste, vous êtes impressionnable — et ne vous en plaignez pas, - mais vous souffrez souvent de cette sensibilité qui fait votre joie dans d'autres moments. Tout se paye dans la vie. Par exemple, si la peinture n'était pas si difficile, si nous ne trouvions pas à exprimer l'émotion que le spectacle de la nature nous cause une telle résistance, nous ne combattrions pas cette résistance avec tant de passion, notre amour serait moins violent et nous n'aurions pas enfin, de temps en temps, de ces joies immenses qui nous paient de bien des misères. Acceptons donc la vie telle qu'elle nous est donnée.
» Mon bon Vignon, j'espère que vous ne prendrez pas mal mes paroles. Je vous assure que j'ai bien souffert, de toutes laçons, dans ma vie, et je vous assure aussi que le peu que j'ai appris, je l'ai acquis par la souffrance. »
Résignation, compassion, contemplation ! Tels ont été les grands stimulants de Cals dans son travail, et c'est par là que son âme s'affirme vraiment bien belle.
« Mon modèle est mon ami ! » Rarement peintre a dit une parole plus émouvante et plus féconde. Avec les rudes pêcheurs
de la côte, il est comme avec les frustes et gris paysans d'Orrouy. Il s'intéresse à leur vie, à leurs maux. Ceux qui l'ont connu disent que rien n'était touchant comme de l'entendre raconter des histoires de chaumières ou de barques. Oh! ce n'étaient point des drames bien compliqués, bien subtils. C'étaient des détails de pauvreté, d'existence pénible ou falote. Un jour, c'est un pilote