RETOUR DE PÊCHEUR
qui tombe à la mer par un temps mauvais; un de ses garçons, avec lui en mer, l'a vu tomber sans pouvoir le sauver; et toute la famille est là, près du phare, à attendre longtemps le retour, tandis que dans le village on sait déjà le malheur sans oser l'apprendre à ces gens.
Une autre fois, c'est quelque vieille ruine de femme, oubliée dans la vie végétative de sa cabane. Ou bien ce sont des descriptions des coins misérables de la ville, où il passe ses journées au milieu des enfants et des pauvresses.
Et un jour, dans une des lettres à Picard, où il confesse que parfois cela l'attriste jusqu'au fond de l'âme et qu'il a grand besoin pour aller jusqu'au bout de son travail de ne pas se laisser abattre par cette tristesse, et qu'il se sent tout honteux de son petit bien-être quand il revient chez lui après une de ces journées, lui échappe ce beau cri, qui est tout le résumé de son œuvre et de sa philosophie : « Ah! ce n'est pas une petite affaire que de fouiller au fin fond de la misère pour en extraire la poésie ! »
Procédé et Trop Georges Petit.
LE BON PÈRE Exposition des Impressionnistes en 1874-
Avec sa belle vaillance de grand seigneur qui prend à cœur les devoirs de son rang, et avec cet ardent besoin de défendre les dédaignés qu'il admire, le comte Doria s'est plus d'une fois préoccupé, dans les écrits qu'il jetait pour lui-même sur le papier, de s'expliquer pourquoi il aimait Cals, et de répondre à ceux qui le contestaient.
Ces notes sont précieuses, pour deux raisons. D'abord, elles nous font participer aux longues méditations, aux patientes observations d'un esprit raffiné qui ne prodiguait son enthousiasme qu'à bon escient. Puis, elles nous permettent de nous rendre compte de la place que Cals a occupée de son temps dans l'estime de quelques artistes et connaisseurs, en petit nombre peut-être, mais non des moindres.
Le comte Doria, nous l'avons vu, ne se prononçait pas à la légère sur les œuvres d'art. Mais une fois qu'une étude très attentive avait confirmé son premier mouvement d'admiration, cette admiration devenait de plus en plus intense et fidèle ; il aimait en profondeur les œuvres de son choix, et les critiques, loyalement acceptées et examinées par lui, lui fournissaient souvent de nouvelles raisons d'admirer.
Il ne voulait rien ignorer de ce qu'on disait et il allait avec bravoure au-devant de la discussion. Pour Cals, il ne dissimule aucun des défauts que lui trouvent ses détracteurs : « II est, disent-ils, blafard, gris, vulgaire, toujours le même, n'aimant que le commun, la misère, la tristesse. Son talent est mou, sans accents, sans vigueur. »
Comme on voit, l'infortuné Cals n'était pas ménagé, et ceux qui ont un peu l'expérience du monde artistique diraient volontiers à priori qu'une critique aussi âpre n'a jamais été
méritée par un artiste dépourvu de personnalité. Mais le comte Doria, avec sa bonne foi, examine et réplique.
« Aucun de ces reproches ne me parait fondé, écrit-il.
» Blafard..., oui, pour les yeux, qui ne recherchent et n'apprécient ni l'exactitude, ni les exigences de l'effet cherché et rendu. Cals a peint un très grand nombre d'intérieurs rustiques, éclairés généralement par une seule fenêtre placée au fond du tableau. Dans les toiles ainsi composées, les personnages et tous les objets sont vus à travers la lumière du jour et doivent forcément en revêtir la teinte. Ils sont noyés, enveloppés, rongés par les rayons plus ou moins intenses de la lumière qui éclaire la chambre, dans laquelle elle s'introduit vis-à-vis le spectateur... On a donc pris ici. par manque de réflexion, pour un défaut, la plus étonnante des qualités du peintre. » L'écrivain ajoute ici une remarque très line, presque subtile, tout en étant des plus vraies : il note que. pour le public mal initié et indifférent aux choses d'art, il n'est de peinture vraiment intelligible que celle qui présente au spectateur les objets par la partie frappée directement par la lumière. Chez Cals, au contraire, la lumière venant très souvent du fond du tableau, ce sont les ombres qui font vis-à-vis au spectateur, et il se trouve alors tout dérangé dans ses habitudes; prend pour obscur ce qui, d'ailleurs, peut être d'une transparence exquise.
o Gris..., tous les maîtres sont gris, s'écrie le passionné collectionneur de Corot et de Cals. Notre climat est gris, mais d'un gris lin et argenté, profond, plein d'attrait et de charme. » M. Doria cite le gris de Velazquez, de Van Dyck. 11 aurait pu ajouter le gris puissant de Raphaël, les emprunts insoupçonnés que fait sans cesse au gris le plus éclatant des coloristes, Rubens. Mais on avouera, d'ailleurs, que ceux qui proscrivent le gris et font de cette proscription la base de leur critique, sont aussi indifférents aux qualités d'art proprement dites que ceux qui voudraient l'imposer en toute circonstance.
Bonne et rapide justiee est faite aussi des accusations de vulgarité et de monotonie. Pour la monotonie, la variété même de l'œuvre de Cals su Ait à répondre. Quant à la vulgarité, il est charmant et piquant de voir comment un homme de grande
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race réplique aux dégoûtés :« J'avoue, dit-il, que je ne comprends pas. Une jeune paysanne rendue d'après nature de la manière la plus exacte, la plus sincère, la plus réussie, est-elle plus vulgaire que le serait une jeune fille riche et élégante ? »
Reprenant au contraire, après cet examen, les qualités d'enveloppe qui sont un des plus grands attraits de la peinture
de Cals, le comte Doria disait fort justement que la prétendue indécision provenait du « désir sincère de l'artiste d'effacer presque l'apparence de la peinture ».
Cette observation se trouvait encore appuyée de certains propos familiers de l'artiste, notés par son ami si soigneusement, que nous allons encore vraiment l'entendre parler :
« Que je voudrais, disait quelquefois Cals, que ça ne sente pas la couleur, qu'aucune dureté de ton ne tire jamais l'œil !... Que je voudrais fixer sur la toile ces mouvements doux et rapides, ces ondulations de la lumière qui ne sont rien... mais qui, cependant, sont la vie... et atteindre cette harmonie douce et noyée qui m attire et me captive... cette douceur dans l'exécution qui ne détruit ni la forme ni l'effet... cette finesse d'expression au sein d'une lumière douce et argentée, avec des moyens si simples, qu'en quelque sorte ils échappent à l'analyse. »
Toutes ces qualités, toutes ces vertus de la peinture de Cals, appréciées par le comte Doria avec tant de sagacité, étaient déjà appréciées d'un petit nombre de ses contemporains, mais dont la qualité valait singulièrement plus que la quantité des indifférents ou des hostiles. Nous n'avons même reproduit cette intéressante discussion, que pour montrer le travail qui peut se faire sur l'œuvre d'un peintre à mesure qu'il s'éloigne dans le passé. Les critiques que réfutait le comte Doria n'auraient plus aujourd'hui de raison d'être ou seraient différentes. Pour ceux qui chercheraient à reprendre dans les peintures de Cals, ce qui était jugé vulgaire paraîtrait aujourd'hui un peu sentimental ; ce que l'on déclarait gris et blafard semblerait presque trop soutenu de ton.
Les œuvres durables se maintiennent entre les variations de la critique, et d'ailleurs le temps est un collaborateur dont il faut tenir compte. 11 élimine impitoyablement les mauvaises peintures et il améliore les belles. M. de Chalambert nous
écrit, au sujet de l'aspect des tableaux de Cals à leur état de fraîcheur, un détail qui nous semble très frappant : « Dans son œuvre, il n'y a pas une touche qui ne corresponde à une chose vue en toute sincérité, et chacune de ces touches juxtaposée à d'autres, avec l'intention de la rendre plus juste que