‹ A.-F. CalsChapitre 34 sur 56 · A lII.CISi: El. EUE · texte numérisé non relu

A lII.CISi: El. EUE

tovantes. Les très beaux noirs dans les deux petits tableaux d'enfants, le Goûter et la Dccoupeuse ; les rouges coquelicot,

chantant joyeusement sans discordance dans le gris ambré de la lumière qui éclaire la Dînette ; la fine tonalité blanc bleuâtre du salon familial au château d'Orrouy dans le dernier exemple ; voilà d'abondantes preuves que l'œil de Cals ne percevait pas gris et triste, mais au contraire très fleuri et très tendrement gai.

Ce n'est pas à dire qu'alors il ne fît pas quelques incursions

dans le soutenu et le grave. Le Vieux pauvre, figure de grande importance, malheureusement presque impossible à bien re p ro d u i r e p h oto g r a p h : quement, en est un bel exemple. Le sentiment de compassion humaine, mais une compassion qui a le plus grand souci de mettre en relief la dignité de celui envers qui elle s'exerce, est déjà très allirmé dans cette peinture, qui est une des plus considérables, parmi celles des premières années. Ici le sujet étant âpre et morne, la couleur s'est logiquement assombrie; elle est d'un brun olivâtre très vigoureux; l'exécution est savante et lisse. Cals aimait beaucoup cette œuvre, qui lui rappelait quantité de souvenirs de jeunesse, années de pauvreté et de foi; il n'était guère plus riche que son gueux, et, comme lui, il faisait ses dévotions, avec son pinceau, sinon avec un chapelet.

Dans toute cette première manière de l'œuvre, Cals est attendri, enjoué, un peu sentimental quelquefois, mais point triste. Dirons-nous que nous attachons une grande valeur d'art et

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une réelle importance à ses tableaux d'enfantillages et de modestes intimités? Pourquoi non? C'est une idée bien fausse, de n'attribuer la grandeur qu'à ce qui est guindé, ou bien encore aux choses d'histoire plus ou moins travesties d'oripeaux d'école. Pour nous, la grandeur de l'école française est dans un petit Indiffèrent de Watteau. Elle pourrait être aussi bien dans une fillette de Cals, comme elle est certainement dans une figure de femme de Corot. Ces babillages attentifs, si finement dessinés, si délicatement harmonisés par Cals, ont, dans une note française, plus d'une analogie avec l'art qui, par exemple, dans le domaine musical, inspira à Schumann ses Scènes d'enfants. Pareille recherche de subtilité dans la simplicité.

Pour revenir encore, à leur propos, sur la vive et gaie couleur de Cals lorsqu'il faut qu'il en soit ainsi, notons dès maintenant qu'à

la fin de sa vie, dans la période large et puissante, dessin et couleur, il savait encore rencontrer les tons les plus vibrants sur sa palette : c'est ainsi qu'il prodiguait, pour ses paysages normands, les verts les plus franchement verts, et qui, depuis plus de vingt ans, n'ont rien perdu de leur fraîcheur.

Malgré cela, il est certain que ses préférences l'ont porté, et de plus en plus, vers les harmonies apaisées et discrètes ; les très nombreuses études de paysage qu'il fit tout au long de sa carrière en font foi. Sans doute, il y brille doucement, çà et là, plus

M . GILLET, l'KRE DE M1

d'une note dorée, mais le plus souvent les temps enveloppés, légèrement estompés de brume, les plus délicieux accords de gris, de roux, de blanc, brouillards, automnes, neiges, contribuent mieux à exprimer la nature de sa sensibilité. Je pense en ce moment à tels très beaux effets de neige dans les régions vallonnées d'Ôrrouy, ou, antérieurement, aux environs de Paris et à Paris même : une vue prise des hauteurs de Montmartre, dans la collection Henri Rouart, où les lointains sont d'une délicatesse exquise ; des vues prises aux environs de Saint-Cyr, ou bien encore sur les bords de la Seine, pendant l'hiver, où la neige et l'eau s'accordent pour produire sur la rétine comme une impression de velours gris.

Il est fort difficile, et il serait un peu fastidieux de classer et de décrire ici ces multiples études de paysages, les unes très patiemment poursuivies à travers de nombreuses séances, les autres enlevées en une heure ou deux, sans aucune préoccupation . de se montrer, notées par le peintre pour son unique plaisir. Au reste, nous avons vu Cals au travail ; nous savons ce qu'il éprouvait, ce qu'il recherchait, et nous voulons simplement affirmer ici, en jetant à présent le coup d'œil d'ensemble sur son œuvre, la place considérable qu'y occupe le paysage pur.

De môme, il nous serait difficile de nous étendre sur ses natures-mortes, assez nombreuses; nous avons même jugé inutile d'en reproduire quelque spécimen. Un de leurs plus grands charmes réside dans l'exécution, qui est souvent merveilleuse de souplesse et de transparence, puis surtout dans la couleur, qui en s'évaporant par la transposition en blanc et noir se serait fait par trop regretter dans notre illustration. Elles sont toutes fort belles et toutes veulent dire quelque chose. Cals y a mis un peu de son amour de la vie et des êtres. Nous ne nous donnerons pas le ridicule de dire qu'il donne une âme à une pomme et de l'esprit à un poisson ; il faut laisser les formules enthousiastes pour les conversations où les paroles se dissipent. Mais

ces natures-mortes, savantes et simples, ont été pour lui de joyeux exercices de peinture, où il mettait, pour les y retrouver au besoin, afin de les loger discrètement dans quelque coin d'un intérieur, son sentiment de la vie, ses remarques sur la couleur et la lumière, son interprétation même de ces phénomènes dans leur rapports avec la forme, — en un mot, un peu, avec ses petites études de paysage, tout son vocabulaire de peintre.

Le Salon de f 85g marque à tous points de vue une date importante dans la vie de Cals. C'est cette année-là qu'il commence ses séjours à Orrouy, et, à l'Exposition, figurent deux œuvres qui sont très significatives de la transition entre sa première et sa seconde manière.

L'une est Y Education nu/cruellc, l'autre Y Intérieur rustique. Dans la première domine encore cette couleur légère et gaie, cette observation souriante et sans arrière-pensée, qui eussent été le fond même de la nature de Cals, s'il n'eut pas été si éprouvé par la vie. La seconde, tout en étant aussi line et délicate d'exécution, est déjà plus sobre d'harmonie générale, et surtout il y règne un sentiment plus grave et plus profond d'humanité.

Comme cet Intérieur rustique fut peint ( 1 8 5 7 avant que le comte Doria appelât Cals à Orrouy, nous pouvons nous convaincre qu'il était déjà préoccupé du caractère plus général, moins anecdotique, dans la peinture. Une vieille femme, assise près de sa table sur laquelle est placé son frugal dîner, mange sa soupe; pas un accessoire qui ne soit juste, significatif et touché précieusement; l'escalier au fond de la chaumière, la cheminée sur le bandeau de laquelle sont disposés les pauvres objets de luxe; le four à cuire le pain, les poutres du plafond, tout cela est décrit avec une vérité candide et peint avec une souplesse charmante.

A Orrouy, nous le savons, Cals trouva pour la première fois une plus longue quiétude et un champ plus vaste, plus continu pour son observation et sa rêverie. Il se sentait moins nomade; il est toujours un peu, comme on dit. l'oiseau sur la branche, mais du moins c'est sur un arbre bien vert, en pleine campagne, et cela lui vaut mieux que de percher dans les rues âpres et indilTé-

rentes des villes. Dans un petit pavillon isolé du château, il a une demeure qu'il pourra garder aussi longtemps qu'il voudra, sa fenêtre ouvrant sur le parc, et d'où il regarde parfois mélancoliquement tomber la pluie, tout en écrivant à ses amis. Et puis il a la route, et les rues du village, et les bois, et les chaumières, et les vieilles gens dont il écoute les paroles rugueuses, les frustes souvenirs, et les enfants aux joues rouges, gazouillant dans cette pauvreté.

Peu à peu, pendant ce séjour à Orrouy, nous voyons sa timidité se dissiper, non point la timidité de son allure et de ses manières, mais celle de son esprit. Il semble que, pour la première fois, il sente que comme artiste il domine cette nature, cette humanité avec lesquelles il entre toujours en si intime et si ardente communion.

Aussi, tout en conservant les mêmes qualités de tendresse, ses peintures prennent plus de robustesse et plus de largeur. Au Salon de 1 86 1 , nous voyons la superbe Fileuse ; à celui de 1 8(35, la Veillée et les Deux Sœurs, c'est-à-dire des peintures directement puisées dans cette vie de la campagne, qu'il avait épousée avec tant de sérieux et de sympathie. La Fileuse est une de ses peintures les plus accomplies, les plus savantes, et dont l'exécution serait à elle seule un charme, indépendamment du sentiment exquis de simplicité, de grâce franche sans mièvrerie. La Veillée est encore un de ces beaux tableaux où deux qualités très distinctes, une facture précieuse et subtile, une vérité très générale de race et de vie instinctive, se superposent et se confondent. Dans les Deux Sœurs, mêmes beautés que dans la Fileuse, avec la visible volonté d'exprimer, en même temps que la nature végétative des êtres, les aspects d'une tendresse en quelque sorte animale, aussi innée, aussi sincère, et, pour ainsi dire, aussi inconsciente, que le besoin de boire et de manger, ou de labourer ta terre. Les très nombreuses maternités que Cals a cherchées, répétées sous maintes formes à cette époque, ont ce même caractère de mouvement et de

sentiment pris sur le fait. Elles étaient, pour ainsi dire, trop vraies pour qu'on s'aperçût de leur vérité. Cals va aussi loin que possible dans l'observation du mouvement et de l'expression des êtres qui ne se sentent pas observés et qui n'ont point d'expression, du moins pour les esprits habitués au frelaté des villes.

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