JEUNE MÈRE
C'est pour cela que les préjugés académiques ou mondains de l'époque ont pu voir alors du vulgaire là où il n'y avait que du vrai.
C'est que Cals, comme tous les artistes qui ont travaillé en profondeur et non en superficie, a besoin de temps pour être apprécié. On n'y vient pas tout de suite, et, comme disait M. Doria, ceux qui possèdent de ces peintures dédaignées s'y attachent de
plus en plus, à mesure qu'ils les regardent et que les dédains s'accumulent sur elles. Un Cals est un compagnon sur; c'est une œuvre dans laquelle on ne pénètre pas de plain-pied ; elle doit être aimée, méditée, et ne livre tout son plaisir qu'à la longue. Après tout, ce serait trop commode, et même assez peu rassurant, si l'on pouvait juger en quelques secondes ce qui a demandé bien des heures et bien des jours de recherches.
Ces qualités de simplicité et d'intensité s'affirment de plus en plus dans la manière d'Orrouy. Non seulement on les trouve dans les tableaux exposés aux Salons, mais encore dans les multiples peintures de toute dimension et de toute impression qu'il fit de 1 85ç) à 1868. Les unes ont cette dominante sérieuse, mais non triste, que nous venons de distinguer dans quelques œuvres principales ; les autres ont encore
un accent tendre et joyeux, comme la Cour Barberye, avec la jeune fille cousant dans l'embrasure de la porte, une peinture blonde, ambrée, ensoleillée, caressante au possible ; ou bien le fragment de la même cour, avec le Père Barberye sur son seuil ; ou encore la vieille maman de cette même famille, cousant dans sa chambre pleine de clarté ; ou enlîn la ravissante Fileu.se bleue de la collection H. Rouart, qui est à la Fileuse de M. de Barbençois ce que peut être une peinture enlevée avec joie, avec bonheur, en quelques séances, à une autre longuement travaillée et menée
M. DE CHAXAMBERT
à bien. Lequel l'emporte, en art, de l'impromptu parfait ou de la perfection obtenue à labeur?
La couleur, dans cette seconde manière de Cals, suit l'évolution de la facture elle-même. Alors que. dans les œuvres de début et dans celles de la première manière, l'exécution était patiente, lisse, émaillée, la couleur était vive, brillante et sentait un peu la palette. Dans la manière d'Orrouy, l'exécution s'est faite beaucoup plus libre, la touche plus large, et la couleur, tout en demeurant généreuse, intense, est plus rompue, plus apaisée et sent davantage la pleine terre. Cals a pour ateliers la grand'route et les intérieurs enfumés des cabanes.
Il montre une grande attention envers la vie, une sorte d'acceptation respectueuse et fraternelle en même temps des êtres tels qu'ils sont, et c'est en cela que nous sommes heureux, quoique surpris, de voir Edmond About, écrivain étincelant, mais esprit sceptique et appréciateur d'art des plus superficiels, le comparer aux Le Nain. Vraiment, si About n'avait pas fait cette comparaison, il nous aurait fallu y arriver nous-mêmes tout naturellement. Nous avons dit qu'il suivait avec beaucoup de fidélité « cet excellent Cals, le plus sincère et le plus naturel de tous nos artistes ». Au Salon de 1866, il écrit : « Dans la peinture de genre, je me ferais scrupule d'oublier le Soir et les Images, de cet excellent Cals, le plus consciencieux et le plus vrai de cette école, qui continue modestement la tradition des frères Le Nain. »
Les Le Nain ! voilà certes un bien grand nom, et qui devrait être, pour tout Français amoureux du beau et soucieux de penser, un objet du plus profond respect. Ce sont non seulement de beaux peintres, mais encore de puissants artistes. Cals les appréciait-il lui-même à leur valeur? Nous n'en savons rien, mais cela même ne serait pas nécessaire. On ressemble parfois d'autant mieux aux gens qu'on les ignore...
Et, en somme, rien n'est plus juste que ce rapprochement :
comme les Le Nain, Cals a rendu le caractère poignant et permanent Je l'anonyme humain, de l'être terne, de la vieille femme usée et rongée comme la borne du coin de sa maison, du paysan grave et gourd, de l'enfant aux cheveux ébouriffés et aux yeux vifs. Seulement il a traité tout cela avec un accent différent de celui de Millet. Celui-ci, dans sa puissance, est un généralisateur imperturbable, et presque plutôt un statuaire qu'un peintre. Comme les Le Nain, Cals ramène moins ses personnages à un tvpe synthétique. Il ne tombe pas dans l'historiette, mais il cisèle plus finement les traits de personnalité. C'est l'homme et le peintre, en un mot, qui voulait que son modèle lut son ami; seulement, comme les Le Nain, il demeure un ami supérieur et un confident raffiné.
ntre la manière d'Orrouy et celle d'Honfleur, il y eut encore
un moment de transition. Ce fut lorsque Cals, après la
maladie de sa fille, et ne pouvant plus revoir sans chagrin les endroits où il avait été heureux avec elle, se replongea tristement dans Paris et se frotta au contact des misères comme à une sorte de cilice.
Rien de tout cela, naturellement, n'est aussi tranché qu'on est forcé de l'écrire. Quand on étudie l'existence et l'œuvre d'un
homme, on doit faire ressortir les dominantes, quitte à revenir plus légèrement sur les intermèdes. Par exemple, dans cette période désolée, qui va de la lin de 1868 à 1872, il y aura eu comme repos le séjour au château d'Elbeuf et le portrait de M'"c de Laporte, mais repos bien troublé d'angoisse, intermezzo bien mélancolique. Mais, en somme, la note qui domine son œuvre à ce moment, c'est l'âpre pitié qui règne dans le tableau de Grand'mère et petit-fils du Salon de 1868.
Cette toile est une des plus importantes de Cals. Elle est des plus travaillées au point de vue de l'exécution et des plus cherchées au point de vue de l'expression. Son aspect premier est sévère, triste même; mais Cals n'a pas voulu évidemment faire un tableau gai avec un intérieur pauvre où une vieille veuve regarde dormir, la tête sur ses genoux, un enfant pour qui elle voit peut-être l'avenir aussi sombre que son propre passé. Ce n'est pas un tableau à sujet, comme par exemple la toile assez célèbre de Tassaërt, le Suicide, à laquelle celle-ci pourrait faire penser tout d'abord le spectateur un peu hâtif. Il y a même une grande différence : le tableau de Tassaërt est un fait-divers, mis en scène non sans quelque exagération de mélodrame ; celui de Cals est un simple moment de la vie; il n'y a point de grand mouvement; le feu n'est pas celui d'un réchaud, mais d'une maigre popote; ce
sont des pauvres, mais non des désespérés. Ce qui pourrait faire croire à une légère analogie, c'est que les vieilles femmes, dans les deux tableaux, sont visiblement des épaves et qu'elles ont connu de meilleurs jours. Sur leurs visages usés et flétris, une distinction naturelle ne s'est point effacée. Ce sont des victimes peut-être, des déclassées même, si Ton veut ; ce ne sont point des dégradées. Mais c'est un sentiment beaucoup plus général qui inspira l'œuvre de Cals. Le titre même qu'il a choisi est tout simple, comme sa composition même ; tout le tableau n'est ni dans les accessoires, ni dans le spectacle de pauvreté et de tristesse. 11 est seulement dans cette idée d'une vie finissante, longuement éprouvée, qui se penche avec sollicitude, et sans doute aussi un peu d'effroi, sur une vie commençante et insouciante; il est dans le contraste entre une vieillesse qui veille et une enfance qui dort, une tète blanche et une tête blonde, un vêtement de veuve et des joujoux de deux sous.
Si nous insistons un peu plus sur cette peinture que sur telles autres qui pourraient nous séduire davantage, c'est qu'elle nous permet d'analyser la conception de Cals, quand il va aussi loin que possible dans le domaine sentimental. Tassaërt, de qui les mérites de peintre sont grands, a toujours été un esprit peu simple et peu doué de vues vraies sur la vie. Son œuvre est séduisante et mal équilibrée. Il a peint des égrillardises sans en ressentir visiblement de plaisir, et des tristesses sans les partager du fond du cœur. C'est en cela que l'œuvre de Cals, très pure et inspirée toujours par des sympathies sincères, aura certainement dans l'avenir une portée plus haute et plus durable.
Cette sympathie, nous l'avons vu. fut une consolation pour Cals, au cours de ces quatre années désorientées et désolées, mais elle l'absorba, en revanche, un peu au détriment de son œuvre proprement dite. 11 produisit relativement moins, et ce sont les portraits du comte de Barbençois et de Mmc A. de Laporte, qui nous semblent être, sans compter Grand'mere et petit-fils, ses
œuvres les plus importantes de cette période. Entre temps, un certain nombre de petites études, pour n'en pas perdre l'accoutumance, et aussi beaucoup de travaux de métier, copies du
Louvre pendant les deux années avant la guerre, et, Tannée d'après, besognes de restauration aux tableaux victimes de l'invasion, chez les collectionneurs de ses amis.
Le portrait du comte de Barbençois, portrait élégant, riche
et noble, est un peu en dehors de la manière habituelle de Cals, avec l'éclat du costume militaire. Celui de Mmc de Laporte, nous en avons vu la genèse. Nous savons combien il avait donné de peine et de plaisir à Cals, et, pour le reste, il n'y a qu'à le regarder; cela vaut mieux que toutes les descriptions, car il n'y pas de description qui dise la suavité et la force du modelé, l'enjouement caressant du regard, toute la saine élégance féminine de cette belle peinture.
Les portraits de Cals, dont le moment est venu de dire encore un mot, bien que nous en ayons déjà analysé quelques beaux exemples, sont de la grande tenue des maîtres. Ils sont d'une conscience profonde dans l'exécution ; Cals tient à en donner à ses modèles pour leur argent; c'est une forme de son scrupule ; mais peu à peu il se passionne pour cette commande qui lui est faite ; il a devant lui un être vivant et pensant, dont il cherche à pénétrer la nature, aussi profondément qu'il fait pour ses types populaires. Il veut que ce portrait soit avant tout la représentation d'une âme, d'un tempérament. Il y met toute la richesse de métier dont il se sent capable, avec la plus grande simplicité possible dans la présentation. Aussi ses portraits sont-ils tous très beaux et significatifs.
Depuis les petits portraits du début, Ermance de Provisy avec son grand chapeau cabriolet, ou Boyer porteur de contraintes, jusqu'à ces portraits plus importants, exécutés vers la soixantaine, on ne songe pas sans une certaine tristesse que l'œuvre de Cals uniquement comme portraitiste eût dù lui valoir déjà une célébrité de son vivant, et après sa mort, une grande place dans l'école.
Ce portrait de la Dame à l'œillet, demeuré pour nous une énigme, car le nom du modèle n'a pu être retrouvé, n'est-il pas une incisive et expressive image de la femme d'une certaine époque et d'un certain rang, de la bourgeoise française de i85o? Elle n'est point belle, elle n'est pas précisément sympathique, et pourtant c'est un morceau qui demeure vivant et précieux.
Véritables chefs-d'œuvre dans la série, sont les portraits de Mme de Su\enet et celui de Mlu Luce Doria : deux pôles de la vie humaine, la plus vénérable vieillesse, et la grâce la plus suave de l'enfance. M""' de Su^enet, avec son visage pensif, ses yeux singulièrement vifs et largement ouverts, à l'expression lointaine pourtant, où se reflétaient plus des trois quarts d'un siècle, disait volontiers à ses petits-enfants et arrière-petits-enfants, dans les dernières années de sa vie :
« Je suis née sous la Révolution et je vais mourir sous la Révolution. » Cals l'avait peinte avec une extrême et respectueuse sympathie ; il aimait la société de cette grande dame, demeurée si accueillante et si présente.
La simplicité et la fermeté avec laquelle il a peint cette image, j'allais presque dire écrit cette histoire, lui donnent un caractère profondément original.
Quant au portrait de
1 PETITE PAYSANNE DHONFLEUR
M"e Luce Doria, prématurément enlevée à peine à l'âge de vingt ans, nous n'hésitons pas à le considérer comme un des plus beaux portraits d'enfants que l'école française ait produits dans notre siècle. Ce fut, jusqu'à la publication de ce livre, qui en apportera au public la révélation et le bienfait de grâce, un chef-d'œuvre inconnu, sinon des personnes admises au château d'Orrouy. Il y restera certainement encore bien des années à venir, et pourtant nous le voyons dans un musée, à côté des plus belles choses. L'harmonie de blond, de bleu et de blanc, est la suavité même. Portrait d'enfant ? Déjà
plus. De jeune fille ? Pas encore. Mais un peu de tout cela. En somme, une apparition de fraîcheur et de candeur, avec on ne sait quel subtil accent de prédestination, que Cals avait sans s'en douter traduit, rien que par son soin, son attention, la caresse profondément attendrie de son pinceau, et qui maintenant s'affirme davantage : il semble qu'un pareil être ne pouvait et ne devait être atteint par les brises desséchantes de l'âge. Par cet accent si particulier, cette peinture prend une signification bien plus vaste, un charme bien plus intense, qu'un simple portrait.
Lorsqu'il peignit des amis, ou de vieux camarades. Cals se laissa aller à sa verve avec un abandon, une joie cordiale, qui rendent ces images très puissantes, comme celle du comte Doria, ou très réjouissantes, comme celles, par exemple, d'Auguste Godin et de Picard, réunies en un même médaillon. Ce vermeil Picard, le chirurgien-dentiste, bon vivant, libre-penseur et amateur d'art, est vraiment une physionomie française, avec sa face vermeille et ronde, ses petits yeux pétillants. Cals avait également peint à plusieurs reprises un certain oncle, nommé Deslyons, qui avait légué à sa nièce Marie une petite rente, et qui est bien la plus honnête ligure rondelette de bourgeois français de i83o, qui se puisse voir.
Pareille largeur dans les divers portraits de « Glaudine ». Un portrait de Marie Cals, auquel il avait donné les plus grands soins, celui du Salon de 1868, n'est pas connu de nous, à notre vif regret; nous n'avons pas retrouvé sa trace ; mais nous savons que c'est une très belle chose ; ce sera une aubaine d'art de la retrouver.
Une certaine aubergiste d'Honfleur, la mère Toutain, avait son portrait par Cals, et il vint à La connaissance du peintre que Chenavard l'avait vu en passant par là, et en avait fait l'éloge le plus chaleureux. Cals avait été tout à fait heureux, et un peu surpris. A cette occasion, il écrivait à Martin cette gentille chose : « Mon cher ami, je me laisse aller parfois à croire que je vaux
mieux que ma position, quand je vois des hommes de caractères et de tempéraments différents qui me témoignent quelque estime. »
Lorsqu'on écrit ces choses-là à soixante-sept ans, on n'a certainement pas pour principal défaut l'infatuation, qui est quelquefois considérée, peut-être à tort, comme le trait professionnel des artistes. Mais Cals avait raison en somme. En art, on fait des progrès à tout âge. On en fait même au moment où la main tremble, où les forces défaillent. Tous les peintres qui ont fait des recherches en profondeur ont fait des progrès jusqu'à leur dernier souffle. Ceux qui ont cherché le faux relief, le trompe-l'œil, et qui ont travaillé d'après des formules et non des convictions, ont fait des progrès — à rebours.
ai s n'a point fait de gravure, du moins pour son compte,
et passé les années de début. Il n'a pas, comme Millet
et comme Corot, été attiré par les séductions impromptues de l'eau-forte. On ne connaît de lui qu'une lithographie, à l'état d'épreuve unique (collection Alexis Rouart . Sans doute il jugea que la peinture lui suffisait, et il est vraisemblable qu'il en était trop épris pour lui être infidèle, sous quelque prétexte que ce fût.
En revanche, il y a une partie de son œuvre, modeste sans doute, eu égard à tant de portraits, de paysages, d'intérieurs, de tableaux de toutes sortes, mais que Ton ne saurait passer sous silence, car elle est pleine de saveur. Nous voulons parler d'une part de ses copies d'après les maîtres, et, en second lieu, de ses dessins.
Les copies de Cals ne sont pas des copies comme celles de tout le monde. Elles avaient, de son temps, une faveur marquée parmi les amateurs, et tel n'avait pas accepté sans discussion de ses œuvres les plus personnelles, qui admirait sans restriction ces fines petites peintures, toutes d'un format très réduit.
Sur un panneau de quelques centimètres, Cals, d'une brosse fine et légère, d'une couleur éclatante, d'une matière vraiment précieuse, arrivait à rappeler d'une façon saisissante l'œuvre des plus grands maîtres. Une copie des Noces de Cana est vraiment prodigieuse à cet égard. Elle a tout juste i3 centimètres sur 23, et tout s'y retrouve et s'y reconnaît, non seulement la grande harmonie dans toute sa complexité, mais encore le caractère propre à chaque personnage. Pourtant, ce n'est en aucune façon une miniature, un de ces soi-disant chefs-d'œuvre de patience qui feraient plutôt penser à quelque travail de forçat. Au contraire, c'est peint avec la plus grande décision et largeur, et
c'est seulement par l'à-propos et la justesse de touches simplifiées, que le peintre a rappelé tout l'essentiel de l'original.
Si nous donnons quelque place, dans notre revue de l'œuvre, à cette série de peintures, ce n'est pas pour quêter l'attention en faveur de tours de force, mais surtout pour indiquer combien était étendu et profond le savoir d'un artiste perpétuellement doutant de lui-même, et avec quelle virtuosité il eut pu éblouir les gens, s'il n'avait pas jugé cela indigne de lui.
Lorsqu'il est en présence de grands maîtres, comme Rembrandt, Titien, Véronèse, Giorgionc. il se fait fidèle et respectueux interprète autant que sûr. Lorsque, par hasard, il copie un artiste secondaire, comme il a fait pour la Vierge de Sassoferrato, du Louvre, non sans malice, il fait sa copie beaucoup plus brillante et entraînante que l'original ! Cals avait beaucoup d'esprit, soyez-en sur, et il y avait divers degrés dans sa docilité et dans son respect.
Ce respect d'ailleurs était aussi éclairé que profond. Nous saxons ses sentiments à leur égard par une lettre à son ami Auguste Godin : « Ah! les maîtres! dit-il, que je comprends votre admiration pour eux... Les vrais grands maîtres sont pleins d'un enthousiasme calme et soutenu, appuyé, servi par la science. Aujourd'hui je crains que nous ne soyons que des prestidigitateurs habiles, des saltimbanques adroits, ou des impressionnalistes informes, insuffisants, chez lesquels il y a des lueurs qui passent, mais ne laissent pas de traces profondes. Si j'étais plus jeune de vingt ans, je chercherais à faire quelque chose qui rendît un peu de ce sentiment qui me tourmente intérieurement, et que j'emporterai dans la tombe sans en avoir rien exprimé, si ce n'est pour quelques intimes, qui emporteront, eux, mon souvenir avec eux. »
Mais voyez combien de bon sens et de vrai esprit artistique il apportait dans cette admiration des grands devanciers. Dans une autre lettre au même ami, il écrivait ces lignes, qui sont en même
temps le corollaire du passage précédent et le complément de sa propre pensée : « Ne déplorons pas trop la mort du temps passé, - et surtout, tout en admirant les monuments que les époques antérieures ont laissés, gardons-nous de cet engouement maladroit qui fait tomber dans la copie, dans l'imitation des chefsd'œuvre d'une civilisation morte et enterrée. Cherchons autour de nous, en nous, les éléments d'un art qui nous soit propice, c'est-à-dire qui soit bien l'expression de ce que nous sommes, de ce que nous ressentons. »
On ne s'étonnera plus, après cela, qu'il y ait un tact et un esprit charmants dans toutes les petites copies du Louvre, et une preuve de goût et de finesse jusque dans le choix de leurs modestes dimensions, qui en font des objets d'art plus encore que des reproductions. C'est au portrait de Rembrandt âgé que Cals travaillait pendant l'année du siège, et ce fut sans doute le dernier ouvrage de ce genre qu'il entreprit ou un des tout derniers. La sûreté de main, la science de la peinture s'y affirment d'une façon absolue, et cela n'en rend que plus amusante, pour ne pas dire plus touchante, l'attitude de Cals quand il est au travail pour son propre compte, et les grands soupirs qu'il entremêle d'exclamations sur la difficulté de peindre.
Les dessins sont également d'un grand intérêt et très particuliers dans l'œuvre, et ce serait une lacune que de n'en pas dire un mot. Il en a été reproduit quelques-uns ici, qui donneront une idée de leur curieuse facture. Dans les années d'étude et de début, les dessins de Cals sont simplement consciencieux, appliqués, corrects. Un grand portrait au crayon noir, qu'il avait fait, en 1828, de Léon Cogniet, demeura dans son atelier. Il est maintenant dans la possession de M. Hazard ; c'est un morceau très sage, mais très ferme, qui a tout à fait le cachet de l'époque. Mais déjà, dans certains dessins un peu moins anciens, comme ceux de la collection A. Rouart, gravés ici, il y a de la liberté, une entente certaine et forte de
l'éclairage. Puis, peu à peu, ces dessins que nous aurions voulu reproduire plus nombreux, deviennent d'une liberté et d'un esprit infiniment séduisants. Cals jette sur le papier de couleur maint caprice, mainte scène délicate et spirituelle ; quelques frottis de crayon, quelques rehauts de craie font apparaître sur le fond coloré de jolis tableaux d'intimité, des portraits finement et