‹ A.-F. CalsChapitre 36 sur 56 · I.A MÈRE BÛUDOUX A SA FENETRE · texte numérisé non relu

I.A MÈRE BÛUDOUX A SA FENETRE

largement indiqués. Dans cette collection précieuse de feuilles volantes, principalement de la collection Doria. on revoit éclore d'un jet les idées des principaux tableaux, dans un esprit différent, avec de nombreuses variantes, qui attestent non point un travail pénible, mais le plaisir de caresser et de retourner sous tous les aspects un motif favori.

Les calepins de Cals sont également ravissants à feuilleter. Les paysages, pleins d'espace et de lumière, sont croqués en quelques traits : environs de Paris, vues de l'ancien Montmartre,

puis notes prises à Honfleur. Quantité de croquis à la plume, griffonnages pleins d'esprit et de sentiment, complètent l'ensemble de ce que l'on pourrait appeler l'intimité du travail de Cals. Ils sont très fins, d'une légèreté et d'une discrétion extrême.

Plus tard, surtout à partir de la manière d'Orrouy, Cals fit d'assez nombreux dessins poussés, d'une véritable originalité de facture. Le dessin du grand tableau de La mère sous les arbres, reproduit ici, donnera une idée du procédé qui consiste en un entrecroisement de menus traits, comme égratignés avec une pointe de graveur. Parfois, le papier est presque entièrement noirci de cette sorte de jonchée d'aiguilles de pin ; parfois, au contraire, il est à peine couvert, et les effets sont d'une grâce, d'une douceur indicibles. De la sorte existent divers portraits, un, entre autres, de Marie Cals, de profil, qui est d'une finesse et d'une expression surprenantes.

De tels dessins donnent à regretter que Cals n'ait pas fait des eaux-fortes. Elles seraient très savoureuses et reconnaissablés entre toutes. Mais c'est déjà beaucoup qu'il ait fait tant de travaux en dehors de sa « bien aimée peinture », et qu'il n'ait pas exigé de son crayon des excuses à sa « chère palette ».

La chose la plus rare, la plus surprenante, la plus merveilleuse qui se puisse citer sur cette terre, c'est un rêve de bonheur réalisé.

Eh bien, la vie de Cals nous présente cette merveille, et ses dernières années nous réservaient ce coup de théâtre...

En i<S5<j, Cals écrivait ceci : « Ah ! que je voudrais être établi ici (à Orrouy), dans une petite maison à moi, avec un bon petit atelier, un jardin où il viendrait des choux et de la salade, ma fille avec moi, et Claudine pour nous soigner. Il me semble que j'aurais été heureux si j'avais épousé une bonne femme simple, ayant de l'ordre. J'aurais engraisse un cochon, et les amis auraient mangé chez moi de bonne soupe aux choux. J'aurais fait de bonne peinture, et j'aurais vu ma famille vivre tranquillement près de moi. Mais bast ! c'est un rêve que je fais là. J'ai cinquante ans bientôt et je n'ai pas d'intérieur. »

Quatorze années se passent, au cours desquelles il a vu un instant s'effondrer tout autour de lui, et une désolation bien plus grande s'abattre sur les derniers jours qu'il pense avoir à vivre, et voici qu'en iSy3, il fait part à Martin, non plus d'un rêve, mais d'assez consolantes réalités. Aux détails près, c'est son souhait exaucé : « Je vois mon petit monde heureux autour de moi. Nous avons un petit intérieur rustique, comme je l'ai toujours désiré. Nous avons des pots verts qui font mon bonheur; nous mangeons dans des assiettes à grosses fleurs de couleurs éclatantes ; nous y mangeons de bonne soupe, de bonne viande, de bon poisson. Je travaille librement, souvent à l'air, quelquefois dans des intérieurs, d'où je rapporte bien des inconvénients. Mais il ne faut pas être trop délicat dans la vie. Les gens avec qui je passe une partie de

mon temps ont leurs défauts, leurs vices, mais, en somme, nous vivons bien ensemble, et j'en ai apprivoisé quelques-uns qui sont de rudes sauvages. »

Cals paisible, Cals heureux, Cals finissant dans une vieillesse lumineuse, à la fois exaltée et souriante, cela paraît un peu fait pour nous surprendre, mais c'est bien consolant, comme l'est toujours le spectacle du bonheur.

Après les années de tourmente, après les heures à la fois de soulagement et de profonde tristesse, où il a pu adoucir les derniers moments de la femme qui avait déséquilibré sa vie, il est reparti pour HonBeur, où il avait fait, en 1871, une première excursion, et, à partir de i8y3, il s'y installe tout à fait. 11 n'a rien envoyé au Salon de 1S72; il ne se soucie plus d'exposer. 11 le dit nettement : il est devenu complètement indifférent au genre de succès que cela procure; il est trop tard. De temps en temps, une modeste vente, faite par les soins dévoués de Martin; puis la fidélité de ses vieux amis, de ses anciens défenseurs et collectionneurs, pour lesquels il travaille, au moins autant afin d'obtenir leur suffrage que le peu d'argent qu'il lui faut pour vivre ; une grande joie lorsqu'un amateur nouveau s'ajoute à la petite phalange.

Le bonheur est pour lui de travailler dans le calme, par tous les temps ; il trouve les temps couverts et tristes aussi ravissants que les jours les plus gais ; son voisin, Jules Héreau, s'impatiente que le ciel soit toujours, brusquement, soit trop sombre, soit trop bleu; Cals se raille malicieusement de cette impatience : si Héreau ne prend pas le temps comme il vient, il ne sera jamais heureux. Pour lui, s'en aller dans la campagne avec sa boîte et revenir avec des études — et un pot de cidre, il s'appelle plaisamment le peintre au cidre, — étudier la vie des pauvres rues grouillantes des pêcheurs, entrer dans les maisonnettes, causer avec les loups de mer, les vieilles femmes, les jeunes mamans, jouir des couchers de soleil, des crépuscules, des aurores, que peut désirer de plus un homme et un artiste ?

Tout l'enchante ; il n'y a que les événements de Paris qui, de temps en temps, l'irritent, et la politique qui le passionne encore à distance, et encore il se console de ses impatiences avec sa foi dans une sorte de progrès, et dans la conviction qu'il y a des esprits droits, des cœurs honnêtes et dévoués, — puisqu'il en a

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