‹ A.-F. CalsChapitre 38 sur 56 · I.A PETITE BONNE · texte numérisé non relu

I.A PETITE BONNE

mériter doublement ce nom. Il est pris entre les critiques qui. n'y regardant pas de très près, le considèrent comme un révolution-

nairc, et les jeunes peintres, pour qui il est tout à fait un ancien. Que lui importe ? Il a voulu, à sa façon, manifester pour la liberté en art. Et il recommencera! Il recommence en 1876, en 1877 et en 187g. Il s'en explique avec le comte Doria, dans une lettre vraiment noble et touchante. Il sait d'avance « qu'il ne peut être là que pour faire nombre, écrasé d'avance par ces jeunes talents plus bruyants que lui. Mais enfin, ajoute-t-il, je me suis décidé à envoyer une dizaine de toiles, dont je sais qu'on ne parlera pas, voulant servir comme je le peux le principe de la liberté de L'art, qui pour moi passe avant toute espèce d'intérêt personnel ». Il prend vivement à partie son ami Jules Troubat, l'écrivain bien connu, à qui il s'étonne de ne pas trouver des idées aussi avancées en art qu'en politique. Dans une lettre à M. Hazard, il donne les mêmes raisons d'une manière plus précise et plus énergique encore : « Je sais bien d'avance que je suis perdu, écrasé dans ces expositions, mais je me suis décidé à envoyer, par cette raison suprême qu'il est bon de travailler à émanciper l'art et les artistes de la tutelle de l'administration, ce qui paraît aujourd'hui un rêve irréalisable, vu l'état des choses. Cependant, si personne ne commence, et si, ayant commencé, on ne persiste pas, rien ne se fera jamais. »

Seulement, ce qui donne sa complète saveur à la lettre pour M. Doria, c'est qu'il se hâte d'ajouter, après sa profession de foi, qu'il s'est encore ce matin levé au petit jour pour assister au lever du soleil sur les Ilots.

NON, Cals n'est pas devenu indifférent tout en devenant heureux, ou paisible tout au moins. Il se tient en communication constante avec ses vieux amis; il leur dit ses travaux; il s'exalte à la pensée des bonheurs que lui apporte son métier, comme aussi des peines qu'il lui coûte, des grands petits événements de sa vie rustique.

C'est par cette partie de sa correspondance que nous sommes le mieux au courant de son travail d'esprit, et, en même temps, que nous voyons s'écrire au fur et à mesure l'histoire de quelquesunes de ses peintures les plus importantes, les délicates comme les puissantes.

Il raconte que pour un des tableaux reproduits ici, et qu'il appelle « La petite bonne, contre la fenêtre ouverte sur la mer, raccommodant des bas, avec un panier, une cruche près d'elle, il croit que c'est assez gentil, et il a bien cherché le petit effet doux ».

Ses promenades incessantes au Saint- Siméon, cette fermecabaret qu'il a peinte si souvent, l'inspirent, l'enivrent presque, tant sont puissantes ses contemplations, ses extases, parmi les herbages très verts, et sous les grands arbres noueux et touffus entre lesquels brille au loin et en bas une mer argentée ou finement laiteuse. Quand il aperçoit par hasard, dans ces lieux habituellement dépourvus de promeneurs civilisés, quelques artistes en excursion et « ornés de leurs fâmmes », il fait un sage détour.

Mais les spectacles d'humanité l'absorbent peut-être encore plus, ce n'est pas peu dire, que les spectacles de nature, les vieux que les soleils couchants, les enfants que les aubes.

Son grand tableau du marin avec l'enfant sur ses genoux, le fatigue et le ravit : « J'ai eu de la peine à l'avoir à ma disposition,

mais je crois que je le tiens bien, le brave !... C'est un peu d'argent à dépenser, mais il pose bien, autant du moins que la chose est possible avec le petit enfant. Si vous saviez comme c'est beau, ces deux têtes l'une contre l'autre ! et ces mains qui se touchent ! Que voilà un genre de peinture qui me convient! C'est bien difficile, mais je me sens si heureux au milieu de ces braves gens! C'est une succession continuelle de tableaux superbes. « Quelle description ferions-nous de l'œuvre qui vaille mieux que celle-là ?

Son ardeur au travail est extrême; nous le voyons un peu partout à la fois, comme s'il avait peur de ne pas pouvoir entreprendre tous ces tableaux qu'il voit se dérouler et se renouveler sous ses yeux. Il travaille à une vue de Saint-Siméon, « avec deux bonnes gens attablés sous les arbres ». Mais voilà que le temps se couvre, et vite, il se remet chez lui à une nature morte; à la lin de la journée, il va dans « la cour, au haut de l'escalier de trente-six marches; il travaille à peu près trois quarts d'heure, et termine sa toile, qu'il meuble des naturels de l'endroit. « J'ai fait dans cette même cour un pauvre vieux bonhomme, qui est mort aujourd'hui même. Vous voyez qu'il était temps que je le fasse! »

Innocente plaisanterie, quoique un peu macabre. Cette cour prête d'ailleurs aux jovialités de campagne dont Cals s'amuse en travaillant : » Hier, j'y ai mis une vieille femme rapportant un gros pain sous son bras, ce qui faisait dire aux voisines : « Voilà la mère Laude qui a son pain assuré pour toujours. »

Le travail n'est pas toujours aussi gai : « Il me faut souvent du courage. Ça me prouve bien que c'est une fameuse bourde, de dire qu'il faut attendre qu'on soit en train pour se mettre à la besogne. Encore ce matin, je me traînais chez mon modèle comme un pauvre vieux misérable, et, une fois au travail, j'ai passé là deux grandes heures à peindre, dans une agitation extraordinaire. J'étais dans une grande chambre, au rez-dechaussée, sans feu. La femme se plaignait du froid et moi je ne

voyais que la beauté merveilleuse de la nature. Je suis rentré comme un fou. »

Mais, parmi les œuvres qui l'ont le plus préoccupé, sont ces trois -ci : les Buveurs .sous les arbres du Saint-Siméon, de la collection Rouart ; la Femme avec ses enfants dans le même paysage, et la Rue Varia de la collection Doria, dont celle de M. Hazard, reproduite ici, est une variante prise d'un autre point.

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