JEUNE PAYSANNE I) ' 11 0 N K I. E U K
grandissent ces pauvres enfants ; mais eux-mêmes sont nés et ont toujours vécu dans ces mêmes conditions.
» Il est donc vrai qu'il y a des êtres humains voués au malheur, destinés à être des objets de répulsion et d'horreur. Eh bien ! je me suis toujours senti appelé vers ces pauvres misérables. Ah ! si je pouvais exprimer tous les sentiments que développent en moi les heures que je passe dans ces antres de misère, quels beaux tableaux je ferais ! Moi, pauvre vieil artiste, ils ne se doutent pas de toute la tendresse avec laquelle je les couve, pour ainsi dire, avec quel amour j'étudie ces figures à peine formées et déjà flétries ! Comme je cherche à exprimer leur vie, à caractériser leur condition, le milieu dans lequel ils se développent ! Plus je pratique l'art et plus je suis convaincu qu'il faut y apporter la foi, l'amour. Sous les haillons, sous la crasse, dans l'ordure où naissent, vivent et meurent des millions d'êtres humains, il faut que l'artiste fouille jusqu'à l'âme. Mais il lui faut pour cela une supériorité d'intelligence et surtout de cœur, dont tous ne sont pas capables. Il faut être vraiment miséricordieux, il faut avoir beaucoup souffert et souffrir encore.
» Je sais aussi bien que personne qu'en me livrant avec passion à ma chère et bien aimée peinture, je ne peux pas compter aujourd'hui sur de grands résultats et que ce que je ferai sera toujours, malgré mes efforts, bien loin de ce que je rêve et de bien petite valeur; mais je fais œuvre de conscience, et cette œuvre, qui me rend heureux, ne fait de mal à personne et a toujours une toute petite valeur relative. Il n'y a pas d'art là où il n'y a pas de cœur. La nature est un fonds inépuisable, dans lequel l'artiste doit fouiller incessamment, pour y trouver les moyens d'exprimer ce sentiment qui le tourmente, qui est un témoin de sa nature propre, qui le porte vers tout avec amour. Ah ! quelle vie, malgré tous ces déboires î Je ne désire rien que peindre. Tout est fini bientôt pour moi. Que je meure peintre ! Ma dernière pensée sera pour l'art et les amis qui m'ont tous aidé. Qu'ils conservent mon souvenir et qu'ils parlent
quelquefois de moi entre eux. Moi je me couche et je rêve à eux »
Après cette belle et simple page, si imprégnée de vraie compassion humaine, Cals se met à parler de ses petites affaires, car après s'être allé coucher, il a repris sa lettre le lendemain ; mais au moment de la cacheter, ses petits misérables lui reviennent en tête, et il ajoute ce post-scriptum, où il me semble qu'il a mis en souriant beaucoup de philosophie, et peut-être un secret retour sur ses anciennes années :
« Il faut que je vous parle encore un moment de ces pauvres enfants, dont je cherche à faire un tableau. Ils chantonnent, tout en grouillant dans leur misère : « Poussons-nous de l'agrément ! » Poussons-nous de l'agrément ! »
Le pauvre cher vieux Cals — en vérité, il est devenu notre ami, à force de le connaître seulement par ses œuvres et les pattes de mouches jaunies de ses lettres, — le pauvre cher vieux Cals va bientôt mourir.
Une photographie conservée de lui dans ses toutes dernières années montre amaigri, tout blanchi, avec un regard doucement