‹ A French prose readerChapitre 21 sur 108 · Montaigne · texte numérisé non relu

Montaigne

Dans tous les siècles où l'esprit humain se perfectionne par la culture des arts, on voit naître des hommes supérieurs qui reçoivent la lumière et la répandent, et vont plus loin que leurs contemporains, eu suivant les mômes traces. Quelque chose de plus rare, c'est un génie qui ne doive rien à son siècle, ou plutôt qui, malgré son siècle, par la seule force de sa pensée, se place de lui-même à côté des écrivains les plus parfaits, nés dans les temps les plus polis ; tel est Montaigne.

Penseur profond sous le règne du pédantisme, auteur brillant et ingénieux dans une langue informe et grossière, il écrit avec le secours de sa raison et des anciens. Son ouvrage reste et fait seul toute la gloire littéraire d'une nation ; et, lorsqu'après de longues années, sous les auspices de quelques génies sublimes qui s'élancent à la fois, arrive enfin à l'âge du bon goût et du talent, cet ouvrage, longtemps unique, demeure toujours original, et la France, enrichie tout à coup de tant de brillantes merveilles, ne sent pas refroidir son admiration pour ces antiques et naïves beautés. Un siècle nouveau succède, aussi fameux que le précédent, plus éclairé peut-être, plus exercé à juger, plus difficile à satisfaire, parce qu'il peut comparer davantage ; cette seconde épreuve n'est pas moins favorable à la gloire de Montaigne. On l'entend mieux, on l'imite plus hardiment ; il sert à rajeunir la littérature qui commençait à s'épuiser ; il inspire nos plus illustres écrivains, et ce philosophe du siècle de Charles IX. semble fait pour instruire le dix-huitième siècle.

Quel est ce prodigieux mérite qui survit aux variations du langage, aux changements des mœurs 1 C'est le naturel et la vérité. Voilà le charme qui ne peut vieillir. — VlLLEMAIN.

Page 1