Le Sentiment tf< la Nature dans La Fonia
Rousseau parut découvrir la nature. La Fontaine l'avait découverte avant lui. Il a défendu ses bêtes contre Descartes, qui en faisait des machines. Il n'ose pas philosopher en docteur, il demande permission ; il hasarde son idée,, comme
une supposition timide. C'est le sentiment qui l'attache à ses pauvres héros à quatre pattes, petites gens qu'on dédaigne et qu'on rebute. Il plaide pour eux, il les aime Il s'attendrit, il s'égaye, il prend part à leurs sentiments. C'est qu'il a vécu avec eux. Il allait dans les bois, sur la mousse, dans les sentiers, parmi les terriers et aussi dans les étables, le long de la mare des fermes, dans les poulaillers. Un jour qu'il dînait chez Mme. Harvey, il s'attarda et n'arriva qu'à la nuit. Il s'était amusé à suivre l'enterrement d'une fourmi jusqu'à la sépulture, puis il avait reconduit les gens du cortège jusqu'à leur trou. A force de naturel, il comprenait la nature. La Fontaine était touché des rieurs, des doux sons, des beaux jours. Le monde entier pour lui était plein de délices. Un ruisseau suffisait pour l'occuper et l'enchanter. " Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie !" C'est à ce bonheur qu'il consentait à réduire sa vie. Il a parlé comme un ancien de la saison " où les tièdes zéphirs ont l'herbe rajeunie." Il a tout senti, même l'humble beauté d'un potager rustique et l'agrément d'un jardin propret, bien entretenu, plein de plantes utiles, avec le clos attenant, avec la haie vive et verte, avec la bordure de serpolet. Il y a chez lui des paysages flamands et dis paysages antiques ; sa sympathie suffit à tout. Il voyait, comme Virgile, le port majestueux du chêne, et peignait en vers grandioses son "front au Caucase pareil, bravant l'effort de la tempête." Il lui donnait l'orgueil qui convient a la masse de son tronc, à l'ampleur de son feuillage, au calme et à la force uniforme de sa longue végétation. Il peignait sa chute. — Taine.
FRENCK PROSE READER. 33