La Société en Saxe
Cependant on aurait tort de croire que cette société saxonne fût calquée sur celle des autres capitales européennes. Il s'y trouvait quelque chose de patriarcal que l'on eût en vain cherché ailleurs. On dîne à une heure de l'après-midi, on va au bal à six heures du soir, et l'on en sort entre dix et onze ; il faut une circonstance bien extraordinaire pour que la veillée se prolonge jusqu'à minuit. Chez les gens de classe moyenne, la maîtresse de la maison s'assoit h peine à table avec les invités, ou, si elle le fait, elle se lève à chaque instant, pour les servir, pour aller à la cuisine ; elle est, en un mot, le principal domestique. Chez les gens de cour, cet usage n'est passé de mode que parce qu'on a pris les coutumes étrangères. On n'emploie que le français dans le beau monde ; la langue maternelle est abandonnée aux boutiquiers et aux gens de service. Un soir, à la réception de l'ambassadeur de Kussie, on parlait allemand par hasard ; survient un grand seigneur russe qui s'en étonne : "Je m'en sers si rarement en bonne compagnie !" dit-il ; à quoi une dame d'origine germanique lui répond gaîment : " Vous le parlez si correctement qu'il paraît que vous avez beaucoup de pratique." Tout le monde rit, et personne ne se fâche. Peut-être l'idée de la grande patrie allemande dont on a fait tant de bruit plus tard n'existait-elle alors que pour les professeurs et les érudits, comme Ticknor l'avait constaté vingt ans plus tôt. Quel sentiment de ce genre pouvaient éprouver en ce temps les Saxons, qui s'étaient battus avec les Prussiens jusqu'à la journée d'Iéna, contre eux quelques mois plus tard, avec les Français pendant la campagne de Pussie, et qui, pour finir, étaient venus en France comme ennemis ?— H. Blerzy.
ôi FRENCH PROSE READER.