‹ A French prose readerChapitre 78 sur 108 · Les Géargigues de Virgile · texte numérisé non relu

Les Géargigues de Virgile

Mécène était l'un des ministres d'Auguste, son confident le plus intime. C'est lui, si l'on en croit Dion, qui lui inspira ses réformes. Il est sûr au moins qu'il connaissait ses projets et qu'il travailla autant qu'il put à leur succès. Ce voluptueux, cet elféminé, ne pouvait s'empêcher, comme le paysan Varron, de regretter amèrement la dépopulation des campagnes. Il avait vu, lui aussi, avec la plus vive peine " les pères de famille se glisser dans les villes, laissant la faux et la charrue, et ces mains qui cultivaient le froment et la vigne ne plus s'agiter que pour applaudir au théâtre et au cirque." Il savait tous les dangers qui en résultaient : la campagne donnait à l'empire de vigoureux soldats, la ville ne formait que des oisifs et des débauchés qu'il fallait nourrir. En réveillant dans les cœurs le goût de la vie champêtre, on voulait essayer de refaire ces vaillantes générations par lesquelles Eome était devenue " la merveille de l'univers." Le patriotisme est donc au fond des Géorrjiques, la religion aussi ; les campagnes ont toujours nourri et entretenu le sentiment religieux ; il est partout dans l'œuvre de Virgile. Le poète n'a pas précisément pour dessein de dépeindre les délices de la vie rustique ; il la décrit comme elle est, il la montre rude et laborieuse. L'humanité lui semble, aux champs autant qu'ailleurs, misérable et souffrante, et il nous fait des tableaux assez tristes de sa condition ; mais cette tristesse ne ressemble pas au désespoir amer de Lucrèce. Elle n'est pas de celles qui

ne peuvent se consoler que par les perspectives du néant, qui trouvent un charme divin à songer que les cieux sont déserts, que le inonde doit périr, que l'homme disparaît tout entier, que son existence n'est qu'un point dans le vide, et qu'il n'y a dans toute la nature que la mort qui soit immortelle. C'est une tristesse plus douce, et qui cherche à être soulagée. Il sait que la vie est pénible, " et que les jours les plus heureux sont ceux qui disparaissent le plus vite." Il dit au laboureur que les dieux condamnent l'humanité à la peine ; il lui montre, par une image saisissante, que sa vie n'est qu'une lutte de tous les jours contre la nature : dès qu'il s'arrête de travailler, la nature triomphe de lui et l'entraîne comme une barque qui est emportée à la dérive quand on cesse un moment de ramer. Cependant il ne prêche pas la révolte contre ce pouvoir ennemi qui a fait l'existence si dure ; il veut au contraire qu'on se résigne. "Avant tout, dit-il à son laboureur, adore les dieux, inprimis venerare deos /" Travailler et prier, voilà la conclusion des Géorgiqucs. — Gaston Boissier.

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