La Cour de France au XVIe Siècle
Avec la licence, ce qui fait le cachet spécial du XVIe siècle, c'est Fétourderie du caractère. Les hommes se jettent dans les aventures les plus embrouillées sans se demander comment ils en sortiront. L'exemple vient toujours d'en haut. Le soir, les princes sortent du palais, courent la ville et se battent avec les passants jusqu'à ce que mort s'ensuive. Les trois fils de François 1er perdent la vie comme trois étourdis. Le Dauphin François, encore tout échauffé du jeu de la balle que les Valois pratiquaient avec passion, boit un verre d'eau glacée. Une congestion se déclare : il meurt. Prince insignifiant, il n'aurait pas donné lieu de regretter sa mort, si cet accident n'avait entraîné le supplice de l'écuyer qui lui avait tendu le verre. C'était un Italien de la famille de Montecuculli ; il fut accusé d'avoir empoisonné l'héritier de la couronne.
Henri IL mourut victime de son goût immodéré pour les tournois, dernier reste des mœurs du moyen âge. Montgomery qui le blessa mortellement au front, en engageant par accident le tronçon de sa lance brisée au-dessous de la visière du casque royal, fut puni plus tard de son crime involontaire par un supplice encore plus affreux que celui de Montecuculli. Le troisième des fils de François I., Charles d'Orléans, dont il a été déjà question, périt par fanfaronnade. La peste courait dans les environs de la résidence royale. Le prince fut averti de n'en pas sortir, mais il déclara que cette maladie ne pourrait jamais rien sur un fils de France. 11 quitte le château, il avise la maison d'un pestiféré ; il y entre et aperçoit le lit d'où l'on venait de l'emporter mort. Il tire son épée, et taillade le matelas de manière à faire voler autour de lui de duvet qui le garnissait. Il ne soupçonnait pas, le malheureux, l'existence des microbes. Les microbes, alors inconnus, produisirent leur effet funeste : peu après le fils de France mourait de la peste. — Francis Décrue.
10. — Enthousiasme d'Augustin Thierry à la Lecture des Martyrs de Chateaubriand.
En 1S10, j'achevais mes classes au Collège de Blois, lorsqu'un exemplaire des Martyrs circula dans le collège. Ce fut un grand événement. Nous nous disputions le livre ; il fut convenu que chacun l'aurait à son tour, et le mien vint un jour de congé. Je lisais, ou plutôt je dévorais les pages, assis devant mon pupitre, dans une salle voûtée qui était notre salle d'études, et dont l'aspect me semblait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un charme vague, et comme un éblouissement d'imagination ; mais quand vint le récit d'Eudore, cette histoire vivante de l'empire à son déclin, je ne sais quel intérêt plus vif et plus mêlé de réflexion m'attacha au tableau de la ville éternelle, de la cour d'un empereur romain, de la marche d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et de sa rencontre avec une armée de Franks.
Eien ne m'avait donné d'idée de ces terribles Franks de M. de Chateaubriand, parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des urochs et des sangliers, de ce camp retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs, de cette armée rangée en triangle, où l'on ne distinguait qu'une forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus. A mesure que se déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du guerrier sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi de plus en plus vivement ; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des Franks eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé : " Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l'épée." — Augustin THIERRY.