Bonaparte
Ce fut dans l'intervalle entre le retour de Bonaparte et son départ pour l'Egypte, c'est-à-dire vers la fin de 1797, que je le vis plusieurs fois à Paris ; et jamais la difficulté de respirer que j'éprouvais en sa présence ne put se dissiper. J'étais un jour à table entre lui et l'abbé Sieyès : singulière situation, si j'avais pu prévoir l'avenir. J'examinais avec attention la figure de Bonaparte ; mais, chaque fois qu'il découvrait en moi des regards observateurs, il avait l'art d'ûter à ses yeux toute expression, comme s'ils fussent devenus de marbre. Son visage était alors immobile, excepté un sourire vague qu'il plaçait sur ses lèvres à tout hasard, pour dérouter quiconque voudrait observer les signes extérieurs de sa pensée. L'abbé Sieyès, pendant le dîner, causa simplement et facilement, ainsi qu'il convient à un esprit de sa force. Il s'exprima sur mon père avec une estime sentie. C'est le seul homme, dit-il, qui ait jamais réuni la plus parfaite précision dans les calculs d'un grand financier à l'imagination d'un poète. Cet éloge me plut, parce qu'il était caractérisé. Le général Bonaparte, qui l'eutendit me dit aussi quelques mots obligeants sur mon père et sur moi, mais en homme que ne s'occupe guère des individus dont il ne peut tirer parti.
Sa figure, alors maigre et pâle, était assez agréable ; depuis, il s'est engraissé, ce qui lui va très mal : car on a besoin de croire un tel homme tourmenté par son caractère, pour tolérer un peu que ce caractère fasse tellement souffrir les autres.
Comme sa stature est petite, et cependant sa taille fort longue, il était beaucoup mieux à cheval qu'à pied ; en tout, c'est la guerre, et seulement la guerre qui lui sied. — Mme, de Staël.