‹ A French prose readerChapitre 80 sur 108 · La Fleur bit · texte numérisé non relu

La Fleur bit

Un soir, après un bal chez l'un des seigneurs de la contrée, le baron d'Oldenbourg prend Oswald dans sa voiture pour le ramener à Gremvitz. Chemin faisant, la conversation devient familière: "Vous offrirai- je un cigare? — Merci, je ne fume pas. — Vraiment? voilà qui est singulier. — Pourquoi cela? — Je ne comprends pas qu'un homme du xixe siècle puisse vivre sans fumer du tabac ou de l'opium, sans mâcher du haschich, sans affaiblir enfin à quelque degré et de quelque manière que ce soit le triste sentiment de cette misérable existence. Et de vous en particulier, je le comprends moins que de tout autre ; parce que, si tous les indices ne me trompent pas, vous êtes mortellement atteint d'un mal terrible, le désir de la fleur bleue, et que de ce désir inassouvi vous mourrez un beau matin. Ah ! la fleur bleue ! savez-vous ce que c'est ? C'est la fleur que nul œil humain n'a encore vue et dont le parfum remplit le monde. Toutes les créatures ne sont pas assez finement organisées pour sentir ce parfum ; celles qui le sentent en sont ivres. 11 est ivre, le rossignol, lorsque, sous la clarté de la lune ou dans le crépuscule du matin, il chante, il pleure, il sanglote ; ils sont ivres, tous ces insensés qui en prose et en vers poussent au ciel leurs gémissements, oui tous, ceux d'autrefois, ceux d'aujourd'hui, et avec eux ces millions de créatures humaines à qui aucun dieu n'accorda le don d'exprimer leurs souffrances, et qui, dans un muet désespoir, s'en vont regardant le ciel, dont la

pitié ne s'émeut pas. Hélas ! à cette maladie il n'y a aucun remède, — aucun, si ce n'est la mort. Qui a respiré une fois le parfum de la fleur bleue ne goûtera plus dans sa vie un seul instant de repos. Comme s'il était un infâme assassin, comme s'il avait repoussé le Seigneur du banc de sa maison, une force mystérieuse le pousse plus loin, toujours plus loin, bien que ses pieds saignent, bien qu'il aspire à l'heure de reposer enfin sa tête fatiguée. Dévoré par la soif, il demande à boire dans la première cabane qui se présente ; mais il rend la cruche sans remercier son hôte. Il y avait une mouche qui nageait dans l'eau, ou bien — que sais-je ? — le tonneau d'où on l'avait puisée était malpropre ; enfin il avait bu sans se désaltérer. Se désaltérer ! Où sont les yeux dans lesquels nous avons plongé les nôtres sans vouloir jamais les plonger dans d'autres yeux plus brillants, plus enflammés 1 Où est le cœur sur lequel nous nous sommes reposés sans désirer jamais entendre le battement d'un autre cœur plus chaud, plus brûlant d'amour 1 Où est-il 1 je vous le demande, où est-il 1" — St. René Taillandier,

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