I.E DEUIL
Vénus Ijrille annonçant les lieures de l'amour, La bienfaisante nuit qui berce et qui féconde. Et, dans le cercle d'or que son rajon parcourt. L'attente du bonbeur fait tressaillir le monde.
L'un de l'autre éloi<j:nés par les œuvres <bi jour. Tous les cœurs entr'épris en qui le désir gronde, Rendu plus inquiet par l'espoir du retour. Vont être réunis dans sa douceur profonde :
Les yeux se cberclieronl, les mains se presseront, Les baisers déposés sur le marbre du front Descendront sur les yeux, frémiront sur les lèvres,
Les bras impatients entoureront les tailles,
Les corps s'enlaceront dans les cris et les lièvres.
Les femmes concevront le fruit de leurs entrailles.
Mouette solitaire et plaintive perdue En tes cercles sans fin où tu semblés captive. Quel espoir dans les airs te relient suspendue V Ou suis-tu quel([ne joie à jamais fugitive ?
Sur la crête d'un ilut à peine descendue. Tu repars. Que fuis-lu, pauvre bête craintive, Dans ce vol incessant de ton aile éperdue , Qui toujours se reprend et qui jamais n'arrive ?
Tout le jour, ton coi'ps gris traverse le soleil, Toute la nuit, ton cri, que le vent répercute, Hante le douanier assoupi dans sa hutte ;
Tu voles d'un lent vol, toujours, toujours pareil. Tant qu'épuisée enfin et morte dans ta chute. Tu tombes dans la mer et l'éternel sommeil.
LE DEUIL
Le soleil est tombé dans les flots ; une barre De lourds nuages gris qui pèsent sur la nier S'allonge à riiorizon, et lentement s'empare Du ciel où disparaît un retlet pâle et vert.
■Un âpre vent se lève, annonçant que l'hiver Avec ses ouragans et ses froids se prépare ; La houle dure a pris une teinte de fer, Sauf où blanchit un Ilot (pii se dresse et s'elfare.
Sur Timmense surfare où tondie ia nuit froide, Egaré, seul, perdu. Hotte un canartl sauvage ; Tantôt, battant de Paile, il lève son cou roide
Comme pour voir au loin, puis in(piiet il nage, Ou plonge et reparaît pour se dresser encore ; Les siens Pont oublié ; la mer se décolore.
A L AMIIO l'KlîDlE.
Doux air mélancoliciue et, suave (|ui passes y.n lambeaux déchirés épai's dans ces o'rands vents. A leurs rufi;isseinents monstrueux tu t'enlaces. Kl g-lisses dans leur voix tes soupirs décevants ;
Car à peine on saisit, dans leur fureur, les traces De tes frtMes frag-ments, éjdorés ou fervents, Va ta pauvre douceur, nuMée à leurs menaces. Fuit à peine entendue en leurs torrents mouvants.
1^1 pourtant elle est ])lus fjue la tempête énorme Oui Ta prise en chemin, la dis|)erse et l'enlève, Car elle donne une âme à sa clameur informe.
Elle en fait la délrcsse où se déhat un rêve ; Et cet accent humain rpTil eiuj)orte transforme Eu chayrin l'ouragan qui hurle sur la grève.
LE DEUII,.
Le g-rand cerf pourchassé dans les plaines de nei^-e Fiiil, liondit par élans désespérés, laissant Sni- rininiense blancheur les taches do son sang-, Que suivent les limiers donl la clauiiMir Tassièn-e.
Haletant, il débouche, après un long manège
Sur un lleuve gelé, où son sabot glissant
Xe peut mordre et trahit chaque bond impuissant ;
Sur ce champ sans obstacle il est pris comme au piège.
11 entend approcher les almiements des chiens,
11 meurtrit ses genoux, se relève, retombe.
Et voici que la meute accourt comme une trombe.
Il revoit ses amours sous les chênes anciens,
11 sent les premiers crocs s'enfoncer dans ses chairs,
Et meurt, les yeux levés vers les deux froids et clairs.
17"2 A I,"amIE l'ERDlE.
Vin
« Où es-tu ? » (lisail-elle. errant sur un rivag-e Où (les saules tremjiaient leurs feuillages tremblants ; Fit (les larmes d"arirent coulaient dans ses doig-ts l)lanes, Quand elle s'arrt^tait, les mains sur son visage.
Kt*lui. errant aussi sur un sable sauvage Où des jon(^s exbalaient de longs soupirs dolents, Sous la mort du soleil, au bord des flots sanglants, S'écriait : « Où es-tu ? », tordant ses mains de rage.
Les écbos qui portaient leurs appels douloureux Se rencontraient en l'air, et les mêlaient entre eux En une plainte unirpie à la fois grave et tendre ;
Mais eux, que séparait un seul pli de terrain. Plus désespérément se cherchèrent en vain. Sans jamais s'entrevoir et sans jamais s'entendre.
LE DEUIL
Éternelle nature aux aspects infinis, Nos cœurs trouvent un miel fait de lis ou d'absintlie Dans les spectacles doux ou tragiques, fournis Par ton mélange obscur d'allégresse et de plainte !
Où sont les jours heureux où, dans ta vaste enceinte, Je n'entendais partout que la chanson des nids ? Une incommensurable et divine hyacinthe Fleurissait dans les cieux sans cesse rajeunis ;
Partout où se posaient mes yeux, j'apercevais Des rayons plus légers que ceux que je rêvais Se jouer dans la brise en remuant des roses ;
Les êtres bondissaient dans la force et la joie ; Je voyais seulement les fils d'or et de soie Dans la trame profonde et diverse des choses.
174 A 1,'amie perdue.
Mais depuis le cliaji'rin d»nl mon âme est atteinte, Mes jeux se sont onverts : dans les eieiix embninis L'étincelante fleur de Taziir s'est éteinte. Et même les rayons du matin sont ternis.
Dans un monde pétri de tristesse et de crainte. Plein de nids dévastés et de cœurs désunis. Je vois, sous une horrible et criminelle étreinte. Tous les êtres souffrir, injustement punis ;
Je vois que la douleur sort d'éternelles causes ;
Je vois les long-s tourments trembler sous chaque joie,
Les pétales fanés dans les ileurs entr'éeloses.
Et dans la fin des jours, dont la clarté flamboie. Les triomphes sanglants et les apothéoses De la Mort dont la Vie a préparé la proie.
Le hameau a"est qu'un tas soml)i'e dans la l'alaise ; L'océan, sur la <^ve\e où flotte une liuMir, Kxlialt' un 1(111^- soupir (|ui monte et (]ui s'apaise, Comme un ('Ire oppressé (Piin éternel malaise ;
Ce rvtlime tout-]iuissant pénètre dans mon cieni', l']t d'un si fi-rave [xiids sur ma détresse pèse Qu"il me semble à présent que ma faible douleur Ne soit plus qu'une voix en un immense chœur
Où montent la souiïrance et Tan^'oisse du monde, l"]t que mon pro[)i-e ennui, de lui-même oublieux. Dans ces vastes ehag-rins se mêle et se confonde .
Mais tout à coup se rompt l'accord mystérieux,
Kl mon âme se sent aussitôt si profonde
Que tout ce bruit s'y perd comme un cri dans les cieux.
A I, AMIK PERUUK.
L'année a ramené le triste anniversaire De cette nuit d'adieu dans la petite église, Et sur ce souvenir mon cœur navré se serre. S'y déchirant toujours à la même surprise.
Dans les griffes du soir le jour ])àle agonise, Saignant comme un oiseau grisa Ire que lacère Un immense oiseau noir qui grandit dans la Inse ; Sous ce meurtre la mer gémit avec colère.
Sur ce cap où, parmi les coups sourds de l'écume.
L'aigu cri des oiseaux de passage tournoie,
Je veux passer la nuit, jusqu'à ce que je voie.
Dans le ciel inquiet et tourmenté d'alarmes. Se lever, à travers son lourd voile de lirume. Une aurore meurtrie et déjà tout on larmes.
LE DEUIL
Je m'en suis venu seul revoir notre vallée ; Elle est déserte, elle est muette, c'est l'hiver. Dans ses l)ois dépouillés comme elle' est désolée ! La crête des coteaux dans le lirouillard se perd ;
Les talus ont à peine un peu de gazon vert ;
La petite rivière au flot vif est gelée ;
La cascade est un bloc de glace amoncelée
Sous son vieux pont de l)ois, de givre recouvert :
Les oiseaux sont blottis ; seul un martin-pèclieur, Venu près du moulin chercher une eau courante. S'envole r des corbeaux traversent le ciel froid ;
Xul bruit que le fusil éloigné d'un chasseur ; Déjà le soir étreint de tristesse navrante Le paysage nu qui semble plus étroit.
L'air froid vilire ; le sol sonne durci ; la lune Surg-it étinrelante et froide dans le ciel ; Les li-aits des asires clairs sriul aig:iis. cl le ^^-cl Mcl un morceau d'acier dans cluKjue ornière brune.
L'église du hameau jette à travers la dune Les appels l)ondissants des cloches de Noël, Et son porche s'emplit des clartés de l'autel, Auquel pense le mousse engourdi dans la hune.
Ah ! si cette soirée où tous sont réunis Pouvait nous rapprocher en ses instants bénis. Et si je te voyais, tout à coup ramenée.
Descendre en souriant le massif escalier.
Et l'asseoir sous la vieille et vaste cheminée
Dont les (diarbons ardents auraient Pair d'un rosier !
Le vieil aven<4-le assis sur le liord de la roule, La niaiu du même ^-esfe iuulile leudue, Répétait la cliaDson (|ue personne n'écoute, Et je faillis passer sans Tavoir entendue.
Mais un mot m'arrêta ; c'était une (dianson D'un cœur des temps jadis, maintenant en poussière. Où ton nom revenait constamment comme un son De pieuse, pudicpie et proConde prière.
Un instant j'écdufai , puiN je vidai ma bourse Dans la main du vieillard, en lui disarU la cause Afin qu'en son esprit ténébreux, où la source
Des lumineux rajons à jamais sera close, Ton nom soit le bienfait suprême, la lionté. Et ce qui peut le mieux remplacer la clarté.
A L AMIE PERDUIi;
Parfois dans un vieux cœur d'où le souvenir fuit, Plus pauvre, chaque jour, de toutes les pensées Qui s'éloig-nent de lui, par troupes empressées De l'abandonner seul au vide et à la nuit,
S'entend encor, lointain et faible, un joyeux bruit ; Quelques émotions de ses amours passées Chantent soudain parmi ses chambres délaissées. Dans l'obscure stupeur qui se répand en lui ;
Pareilles à l'horloge épuisée et qui sonne Faiblement les coups lents de ses dernières heures. Dans un manoir désert par l'exil ou la mort ;
Sur les perrons disjoints croîtra la belladone. L'eau suintera verdàtre au bord des chantepleures, Le dernier son du Temps dans les couloirs s'endort.
Qu'est-ce, hélas ! (jue raniour (roù ne soii puiul reiifauL ? Que reste-l-il de lui (juaiul l'àg'e Ta fané '? Ce qu'il reste des ors du matin triomphant. Lorsque le soir hléniit, par la nuit entraîné.
Mais les cieux immortels. qu"un li'ail de ])Ourpre l'end, Rendront la jeune aurore au monde illuminé ; De quel Levant viendra le ravon réchanirant A l'amour qui vieillit stérile et consterné ?
Aussi nous passerons tous les deux comme un son5i,-e : Quand l'un de nous sera dans l'Obscur où tout plong-e, Il ne restera plus [lendant un court espace,
Qu'un cœur en deuil pleurant d'une secrète plainte Le rêve évanoui, la vision éteinte.
Jusqu'à ce que lui-même anéanti s'effa<'e.
AMIE l'ERDUE.
Mon front est soucieux et mes tempes blancliisseut, Je marche mon chemin d'un pas moins assuré, Mes yeux, toujours pensifs, à présent réfléchissent Devant ce qu'autrefois ils auraient admiré ;
Plus d'un coin de mon cœur demeure inhabité, l'it la mélancolie a pris dans mon sourire La place qu'autrefois y tenait la gaîté, Quelque chose de moi chaque jour se retire.
L'habitude de vivre a soustrait de leur force
Aux fêtes du cerveau comme aux chagrins du cœui
Le mystère du monde a perdu sa terreur.
Pour en frémir encore il faut que je m'efforce ; L'arbre sent s'épaissir et durcir son écorce, Et pénétrer en lui le cercle de torpeur.
LE DEUir,.
Heureux les morts, heureux les cadavres paisibles Lentement emmenés dans un cliariot noir Vers les profonds logis de glaise inaccessibles Aux flots tumultueux de cliao-rin et d'espoir !
A travers tous les temps ils seront impassibles, Ayant tout oublié, ne voulant plus rien voir; Et la terre, craquant de tremblements horribles, Pourra les remuer mais non les émouvoir.
Surtout ils sont guéris des passions humaines, Leurs cœurs sont arrêtés, leurs moelles refroidies. Le pendule est brisé des amours et des haines.
Eteints à tout jamais les cruels incejidies Qui dévoraient leurs os, et leurs sens apaisés Ne tourmenteront plus leurs corps décomposés.
Faut-il que ma douleur aussi soit égoïste ?
Faut-il que par instants je tressaille surpris
De trop souffrir pour moi ? — Dans quelle pose triste,
Près de quelle fenêtre ouvrant sur des flots gris,
Au fond desquels un peu de lumière résiste Au noir déchirement de ses derniers débris. Songes-tu, cependant que ton regard assiste A cette mort du jour dans les cieux défleuris ?
Quel livre de chagrin et d'angoisse soufferte
Tient sa page la plus désespérée ouverte
Sous tes yeux pleins de pleurs, entre tes doigts tremblants?
Sous quels grands arbres nus traînes-tu tes pas lents ? Sur quel banc laisses-tu tomber ton corps inerte ? Dans quel miroir vois-tu tes premiers cheveux blancs ?
Dans quels calmes regrets ton esprit résin-né Krre-t-il, y portant une tristesse auguste ; Ou, frémissant de haine envers le sort injuste, De quels âpres regrets ressort-il indigné V
De quels secrets efforts, sans cesse triomphants Et sans cesse repris, nourris-lu ton supplice? Et dans quels longs liaisers aux fronts de tes enfants C,rois-tu pouvoir trouver le pi'ix du sacrillce V
Ah ! }>eul-tMre au moment où ta lèvre les touche, Exécralile penser dont mon cœur s'effarouche Plus (pie de tes sanglots les plus désespérés.
Peut-être le haiser s'arrête sur ta bouche. Et trouve une amertume à ces fronts adorés, A ces fronts innocents qui nous ont séparés !
AMIK PERIME.
Ainsi que ma douleur est au cœur de ma vie, Ta douleur, hien-aimée, est au cœur de la mienne ; Kt, comme mou cliajj::rin saig-ne au fond de moi-même, Au fond de mon clia^-rin saigne encor ta pensée.
Quand ma peine paraît de souffrir assouvie, Il naît en elle une autre angoisse ])Ius lointaine, Dont elle n'est qu'un faible écho, (]u"uu pâle emhlême, Comme elle est elle-même en ces vers retracée.
Mais cette angoisse est trop profonde pour les mots, Elle gît au delà des plus jirofonds sanglots. Dans les gouffres obscurs de mou être abîmée.
Et noyée en mon sang qui la roule en ses flots ; Et la douleur de ma douleur, ô bien aimée. Doit pour toujours en moi rester inexprimée.
Comme on s'assied au bord d'un lac sombre dont Tonde Reçoit le long reflet de bois charg-és d'iiorreur, Sans songer à la source invisible et profonde, Qui, naissant sous ses eaux, lui donne sa noirceur.
Parfois je ne connais que ma propre douleur.
Sans que ton souvenir un instant s'y confonde ;
Je crois que c'est de moi, de moi seul, de mon cœur,
Que sort tout ce regret infini qui m'inonde,
Sans qu'aucun autre flot vienne s'y marier ;
Et je t'oublie alors ou semble t'oublier !
Mais, surpris tout à coup que mon âme contienne
De quoi fournir sans cesse à ce chagrin immense, Je deviens attentif, et je sens ta soufi^rance Sourdre confusément tout au fond de la mienne.
A I. AMIE PERni'E.
Que je sois le premier pai' la Mort entraîné. Mes yeux déjà voilés toujours idui'nés vers toi. Va mon être expirant, on la clialeur décnùl, Kel'usanl de péi'ir. à faiiiier nli^liué :
Ou que, sans avoir pu marrlier dans ton convoi, J'aille auprès de ta tombe, en secret prosterné, Portant mon amour fier et jamais profané, Y verser la douleur qu'il fait saiji'uer en moi ;
L'un de nous restera dans la vaste lumière, ]*;t criera, vers raltsenl en son étnùt asile, Son deuil, ses j)leurs, son cœur ù jamais solitaire.
Mais celui (pii ^-lacé dormira dans l'arg-ile
Gardera sans émoi son repos immobile.
Car aucun bruit liumain ne retentit sous terre.
Ainsi nous resterons séparés dans la vie, Et nos cœnrs et nos corps s'a[)pelleront en vain Sans se joindre jamais en un instant divin D'humaine passion d'elle-même assouvie.
Puis , quand nous gagnera le suprême sommeil , Ils t'enseveliront loin de mon cimetière ; Nous serons exilés l'un de l'autre en la terre, Après l'avoir été sous réclatant soleil ;
Des marbres différents porteront sur leur lame Nos noms, nos tristes noms, à jamais désunis, Et le paissant amour qui brûle dans notre àme,
Sans avoir allumé d'autre vie à sa flamme.
Et laissant moins de lui que le moindre des nids,
Tombera dans la nuit des néants infinis.