VI
¥A, tandis qu'alternaient dans leur retour su])til La chanson de la flûte et cet ajipel d'amour. ¥.\\e dit à Voix haute: << 0 Vénus, m'ainie-t-il, Le poète qui vit près de la vieille tour V
Pour me donner à lui je veux (|u'il nie désire. Je connais sa tristesse. e( je veux (ju'il l'oublie Dans l'ardente fureur de l'anioui- (jue j'inspire, Et mes baisers versés sur sa tète pâlie. >■>
VA\e ouvi'it ses bras blancs, frémissante d'émoi. Et ses bras en s'ouvrant ouvrirent sa tuni(jue, Et son corps de déesse aux invincibles (diarmes
Resplendit tout entier. Je vis entre elle et moi Luire tes pauvres yeux tout fatig-ués de larmes, Et je m'éloignai vers le bois mélancolique.
YIII
Que la lanijie d'arj^-eut, témoin de nos amours, D"amours que leur ardeur a faits divins et courts, Brûle dans le sépulcre où maintenant repose Ton corps dont le destin fut celui de la rose ;
Qu'à travers les barreaux de fer sombres et lourds Qui dessinent ton nom en croisant leurs contours, l'allé brille à jamais ; et qu'aucune main n'ose Y toucher, que la main qui de l'huile l'arrose ;
Pour que, dans des milliers de siècles, quand l'éveil De tous les endormis brisera ton sommeil. Tes yeux, par leur azur d'autrefois ranimés,
Retrouvent, en s'ouvrant, un doux éclat pareil A celui qu'ils voyaient quand ils se sont fermés, Et que ton cœur s'attende à nos baisers aimés.
Au pied des temples blancs étages eu terrasse, Vers la plaine s'épand la claire Tanagra, Dont les maisons, qu'un art élégant décora. Sont peintes de festons où le mvrte s'enlace ;
Une femme au marcher d"un rjtlime plein de grâce, Comme un voile drapant sa rose calyptra Que borde un bandeau noir, traverse Tagora, Dans sa tunique blanche aux plis droits, que dépasse
Son étroit soulier jaune à la rouge semelle, Si finement; lacé (jiie le pied semble nu ; Un simple eordelet serre sa souple taille.
Sur ses cheveux se pose un plat chapeau de paille. Et son éventail bleu palpite comme une aile ;
I Ainsi la trouva belle un artiste inconnu.
112 A i/amIK l'ERDlK
11 est inorl ; sa maison, sa cité ne sont plus ; Le corps qu'il chérissait, vagabonde poussière, PJnlevé par les vents aux tombeaux vermoulus, Poudroie aux creux mouvants d'une lointaine ornière :
Et pour lui, son nom même a coulé dans l'oubli. Mais du moins ce (ju'il eut de plus rare en lui-même. Son amour, ne fut pas, comme eux deux, aboli, Et vit toujours exquis en sa grâce suprême.
rSous rêvons immortel le visage adoré.
Soudain Timmense voix des choses est muette, La mort calme se clôt sur la vie inquiète,
Notre rêve n'est plus qu'un rien évaporé. Heureux, heureux celui qui, par son art sacré, Fait durer son amour dans une statuette !
LES RKVERIES.
Frêle et pudique sœur des vierges au corps pur Qui s'isolent sur une immortelle métope , Ou dont le f^roupe blanc marche et se développe Sur la frise d"uu temple environné d'azur,
Toi que Tamour encor de ta mère enveloppe, Et qui t'en vas, le cœur ravi, vers le futur, Vierg-e, tu n'entends pas le Centaure âpre et dur Qui vers (on innocence et tes rêves g'alope.
Et cependant, ce soir, meurtrie entre ses bras, Tu te tordras en vain d'une horreur convulsive, Vers son antre odieux, demain, tu le suivras,
Et là, tu resteras à jamais sa captive ;
(^ar l'Hercule n'est plus (jui perçait de ses traits
Ces brutaux ravisseurs fujant vers leurs forêts.
114 A l/.VMIE l'ERDlE.
0 dur (léchiremenl quand ramoui- malernel Ne naît point simplement de ramour de la femme Il faut fermer son cœur ou diviser son âme, l'Jt souiïrir d'un partag-e ou d'un refus cruel !
Bienheureuse trois fois en sa fécondité La femme qui conçoit de l'homme qu'elle adore, I"]t qui sent lihrement de sa tendresse éclore L'harmonieuse fleur de sa maternité !
Pour celle-là, la vie a crû droite en sa sève, Le même sentiment se complète et s'achève De Tattrait des désirs à la yloire des fruits.
Le même amour g-randit dans Teufanl (jui s'élève, Ses angoisses même ont la douceur de son rêve, Et la fierté des jours sort du bonheur des nuits.
A combien peu de vous, hélas ! il est donné, 0 femmes, que le sort saisit et qu'il rudoie. Et dont rame, meurtrie en s'ouvrant, se reploie En un chagrin muet, pensif et résigné,
De sentir un amour chèrement incarné.
Et de porter, avec une ineffable joie,
Un enfant convoité que tout votre être choie
Avant même qu'il ait dans vos flancs frissonné ?
L'amour de vos enfants naît sur votre poitrine.
C'est en les allaitant que vous devenez mères.
Et leurs chairs jusqu'alors vous étaient étrangères ;
Votre maternité n'en est que plus divine !
Mais qui de vous ne songe, en ses heures amères.
Au fils plus tôt aimé que votre cœur devine ?
A I. AMIE l'E
Vain rêve de verser une âme en une autre âme, D'être unis comme l'eau se mêle avec le vin, Ou comme deux sarments brûlent en une llamme, Ah ! rêve inaccessible et trop doux, rêve vain !
Les plus foug-ueux élans, les plus désespérés. De deux coeurs éperdus du vœu de se confondre N'attirent que deux corps qui restent séparés. Et dont l'effort d'amour en un instant s'efTondre.
Hélas ! les longs baisers, les caresses étroites Qui mêlent follement des membres nus et moites. Lassés de se saisir et meurtris de s'étreindre.
Ne sont que des, signaux, sur des écueils lointains, De naufragés cherchant en vain à se rejoindre, El so jetant dans l'air des appels incertains.
LES RKVERIES. 117
Les premières amours sont des essais d'amour, Ce sont les feux lég-ers, les passag-ères fêtes De ccpurs eneor confus et d'ùmes imparfaites, Où commence à frémir un éveil vague et court.
Pour connaître l'amour suprême et sans retour. Il faut des cœurs surgis de leurs propres défaites. Kt dont les longs efTorts et les peines secrètes Ont, par coups douloureux, arrêté le contour.
Il n'est d'amour réel que d'âmes achevées. D'âmes dont le destin a fini la sculpture. Et qui, s'étant enfin l'une l'autre trouvées.
Se connaissant alors dans leur pleine stature. Echangent gravement une tendresse sûre.
Et des forces d'aimer par degrés éprouvées.
Ah ! détestez l'erreur toujours inassouvie De vouloir pénétrer vos passés jusqu'au fond, Amants, ô douloureux amants au pâle front ! Vous n'en retirerez que lïncurable envie
De savoir des secrets dont vos bonheurs mourront ; Dans le présent étroit ayez Tàme asseme. Acceptez-vous tous deux tels que vous fit la vie. Aimez-vous en vos sens et vos cœurs tels qu'ils sont
Echangez vos baisers sans songer que vos lèvres Avec une autre bouche ont connu d'autres fièvres, El ([ue vos corps se sont unis à d'autres corps ;
Car peut-être ce sont l'ivresse, les remords. Et jusques aux regrets des amours consommés, Qui vous ont créés tels que vous vous entr'aimez !