‹ À l'amie perdueChapitre 9 sur 19 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Ail bord du quai désert nous vînmes nous asseoir, Sans presque nous parler, et ta main dans la mienne Nous écoutions la mer, sous la chute du soir, Se plaindre sur la grève à présent incertaine :

« Les vagues en sanglots disent leur désespoir Aux rochers loin desquels le reflux les entraîne ; Elles ne pourront plus, jamais plus les revoir ; D'autres vagues viendront vers eux à la mer pleine ;

Elles se traînent loin du rivage effacé ;

Ecoute quel chagrin presque humain les tourmente,

Et quel adieu gémit dans leur cri dispersé ! »

Je te sentis trembler dans les plis de ta mante,

Je soulevai ton front obstinément baissé.

Tu sanglotais aussi, triste, ô si triste amante.

"28 A I.'amIE l'ElîUrE.

Le hrotiillard s'épnissit sur la mov douce et molle, Les flots semblent (rétaiii fondu tant ils sont lourds Agrandi d'une épaisse et rougeàtre auréole, Descend un suleil morne, éteint et sans contours ;

L'énorme g-oëland (jui sur nos tètes vole ¥A dont soudain les cris se font lointains et sourds, Se dissipe et se perd à l'instant (ju'il nous frôle , Kt l'œil ne peut fermer ses cercles, lents et courts ;

Pourtant j'écoute encor l'air frémir sous sa ])lume ! Sans qu'on discerne rien fpfun fantôme, on entend, Coupés d'un bruit de fer stir les crans tressautant,

Et pareil à celui de marteaux sur l'enclume. Les chants des matelots tournant. le cabestan Sur un bateau pêcheur suspendu dans la brunie.

Lorsijue nous revenons par la rude falaise,

A l'heure où Teau qui bat à ses pieds devient noire,

Tandis que, plus avant, la houle qui s'apaise

De grands rellets mouvants et livides se moire,

Et que sur l'horizon, comme un reste de «gloire, Dans les cendres du jour meurt un amas de braise ; Tu farrèles souvent au bout du promontoire Où glissent des rochers sur les pentes de glaise,

Et tu cherches, debout dans le jour ijui déi'aille. Quel forgeron puissant qui dans Toudire ti-availie. Quel forgeron puissant au labeur éternel.

Dont la forge invisible à la nuit se rallume.

Fait, sous son lourd marteau, jaillir de son enclume

Les flammèches de feu qui volent dans le ciel.

I.orsqu'après de longs mois qui nous ont séparés, Nous sommes réunis pour quelques heures brèves. Soit dans les bois déserts par l'automne empourprés, Ou sur le triste bord abandonné des grèves,

Tu veux, dans ces instants longuement espérés,

Et dans ces fleurs du Temps qui sont de courtes trêves

Sur la fuite des jours par l'exil dévorés,

Tu veux, dans ces instants qu'ont tant rêvés nos rêves.

Que je dise ma vie et (jue je te raconte

Quel espoir me soutient, quel effort je surmonte.

Quel travail ont repris mes soirs laborieux.

Que m'importe ma vie et ses morceaux brisés ? Que veux-tu que je voie en dehors de tes yeux. Quels mots veux-tu que j'aie autres que des baisers ?

Dans le jmir affaibli des grises cathédrales, Quand l'ombre sort des murs et s'étend sur les dalles. Kn effaçant les noms des morts couchés sous elles, Tandis que la clarté, fuyant au fond des ailes.

Monte vers les vitraux où des initiales. Dans leur enlacement de lettres nuptiales, S'allument tout à coup parmi les branches ii'rèles De rosiers transparents tout fleuris d"étincelles.

Que de fois nous avons, assis près d'un pilier. Sans parler, dans ce g-raud silence hos|)italiei-. Mieux senti notre exil sous ces derniers rayons.

Puis il fallait gagner, par quelque morne rue. Aux volets déjà clos, d'une ville déchue, La station obscure où nous nous séparions.

Nous avons fait de nos deux cœurs un seul tissu, Unis comme le sont la chaîne avec la trame ; Ils se sont lentement mêlés à notre insu. Tremblants au même vent comme un seul oriflamme

Ainsi cliacun de nous dans son àme a l'eçu, Jusqu'au profond de lui, les filtres de l'autre âme : Il n'est pas un clia|2:rin, pas un espoir déçu. Qui ne blesse les deux d'un même trait de lame ;

Et, comme on ne saurait faire luire une soie

Sans un même reflet des fils entrecroisés,

Xos cœurs n'ont qu'un éclat dans une même joie.

Ils ne seront par rien ni jamais divisés :

A les frapper tous deux un seul coup peut suffire,

Comme tout est atteint dans le drap qu'on déchire.

Notre amour a vécu de laiit de sacrifices,

Il a tant immolé de désirs et d'espoir,

11 a derrière lui laissé tant d'édilices

Où sur le banc de marbre il avait cru s'asseoir,

Rej)ris tant de chemins sous de nouveaux cilices. Conduit tant de matins aux tristesses du soir, Cueilli tant de douleurs dans le champ des délices. Tant vu sans arriver, tant vnulu sans pduvoir.

Et devant lui s'étend une si longnie grève,

Menaçante, blafarde, à la joie interdite,

Et dont le sol méchant de rocs mornes se crève,

Que si, de la nuée où la clarté })alpite,

Une voix nous criait : << Votre bonheur se lève ! »

Nous nous regarderions pris de terreur subite.

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