‹ A l'assaut des pays nègresChapitre 10 sur 45 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Beaucoup d'entrain. — Les ministres anglicans. — Tembés. — Population , aspect et cultures de Mpouapoua. — Beaucoup de boulangers et pas de pain. — Tirikéza. — Le Marenga Mkaali. — Mort de soif. — Un pays de curieux et de rapaces. — Type de reine mère. — Le Hongo et ses origines. — Hyènes et corbeaux faméliques.

Vendredi 26 juillet. — Grand entrain dans le chargement des ânes et l'enlèvement des paquets. Dès cinq heures, nous reprenons, dans la direction du N. 0., la route tracée par les Anglais.

Le pays que nous traversons semble abondant en gibier; mais nous n'avons contre lui aucune intention hostile, et préférons nous hâter vers un repos bien désiré.

Vers dix heures, nous commençons à apercevoir quelques cultures, mais pas encore d'habitations; çà et là quelques troupeaux de chèvres et de moutons à grosse queue broutent l'herbe rare et desséchée qui tapisse le sol.

Nos pagazis, se voyant près d'arriver, hâtent le pas; quelques huttes apparaissent enfin à l'horizon , puis le drapeau anglais, dominant un groupe de maisons dans la colline : ce qui nous confirme la présence habituelle dans ces parages de missionnaires anglais, que l'on nous avait annoncée en chemin, et que nous ignorions à notre départ de Bagamoyo.

Nous avançons toujours; nos gens, dans leur allégresse,

ne manquent pas une si belle occasion de décharger leurs fusils avec force clameurs. Le Kirangozi s'avance gravement avec la bannière du Sacré-Cœur, tandis que les Zanzibarites au service des protestants viennent serrer la main de leurs compatriotes. Nous suivons le lit sablonneux et à sec d'un petit ruisseau (Mtoni), que Ton prendrait presque pour une avenue. A mesure que nous avançons, l'eau se montre, et atteint bientôt trois pieds de largeur, sur un demi pied de profondeur. Nous le traversons, non sans y étancher quelque peu notre soif dévorante, et établissons noire camp sous un énorme figuier sycomore, au pied des collines qui ferment Mpouapoua du côté nord. De grandes et fortes branches qui s'étendent en tous sens nous mettent à couvert des rayons brûlants du soleil, et la brise qui souffle de la montagne rafraîchit nos poumons desséchés.

Après nous être installés au camp, nous envoyâmes un billet à ces messieurs, pour leur dire que dix missionnaires français venaient d'arriver, et que, voulant leur faire visite, ils leur demandaient l'heure qui serait la plus opportune pour eux. Il nous fut immédiatement répondu qu'on nous recevrait avec le plus grand plaisir, et à l'heure que nous aurions nousmêmes choisie.

A quatre heures donc, les PP. Livinhac, Pascal et Deniaud montèrent à la mission anglaise, dont nous étions distants d'environ un kilomètre. Les trois visiteurs furent très bien reçus par les deux clergymen, qui leur apprirent, entre autres choses, que M. Thompson et ses deux compagnons, après avoir perdu la plupart de leurs bœufs en route (ils en avaient emmené trois cents) et laissé leurs charrettes en différents villages, devaient être en ce moment rendus à Oujiji.

Mpouapoua, que l'on regarde comme à mi-chemin de Tabora, peut être distant de la côte d'environ dix-huit journées de marche sérieuse , soit trois cent soixante kilomètres ; mais il a fallu compter avec les retards et les lenteurs inséparables d'une nombreuse caravane. C'est beaucoup moins une ville qu'un ensemble de fermes ou petits villages carrés, éparpillés dans la plaine, et auxquels on donne le nom de tembés. Ce terme sert aussi à désigner parfois une simple habitation et une bourgade entière.

Le lion généreux. (P. 118.

Le tembé consiste en une série de constructions étroites, basses, à toit plat, formant généralement un quadrilatère dont l'intérieur est occupé par les animaux domestiques des diverses familles qui l'habitent. Cette sorte de logis nous semble très incommode : le séjour continu des animaux domestiques est une source d'infection et doit contribuer puissamment à la malpropreté, parfois révoltante, que nous remarquons chez les noirs habitants de ces demeures.

Les frais de construction sont des plus simples : pour murs, quelques perches juxtaposées verticalement; pour toit, un lit de grandes herbes, reliées comme les murs par un mortier de terre, et sur lequel citrouilles, patates et céréales semblent bailler au soleil.

Du haut d'un mamelon qui domine la plaine, nous avons compté cinquante-sept de ces fermes. En admettant que chacune d'elles renferme cinq familles (c'est le minimum), et que chaque famille compte cinq membres, nous estimons que la population de Mpouapoua est d'un millier et demi d'individus. Toutes ces habitations n'ont qu'une seule ouverture extérieure, mais plusieurs sont doubles.

Ces tembés éparpillés un peu au hasard , la forêt qui couvre la moitié de la plaine, le ruisseau qui serpente au pied de la colline et les montagnes qui bordent l'horizon , présentent un spectacle qui n'est pas sans agréments, et doit être des plus poétiques dans la saison des fleurs.

Le terrain est sablonneux et ne produit guère en céréales que du moutama et un peu de maïs, pas de froment ni de canne à sucre. Toutes les caravanes montantes et descendantes passant par ce district, véritable oasis au milieu du désert, puisque pour y entrer ou en sortir il faut faire tirikésa, nous ne fûmes pas très étonnés d'y voir régner une assez grande pénurie de vivres.

A une quinzaine de kilomètres nord se trouve un petit lac fort poissonneux , dont les environs possèdent de belles prairies et de frais ombrages, délices de l'antilope et de la pintade, mais aussi repaire de nombreux animaux féroces.

Samedi 27 juillet. — Séjour à Mpouapoua.

Une de plus . grandes privations, sans contredit, c'est le

manque de pain; aussi avons-nous résolu d'employer cette journée à expérimenter tous les systèmes découverts ou préconisés par les explorateurs pour faire du pain ou de la galette. Les résultats ne firent pas grand honneur aux panetiers improvisés; mais ils eurent au moins pour effet de distraire nos malades et de leur faire passer quelques moments de franche gaieté.

Nous conseillons à ceux qui marcheront sur nos traces de faire quelques provisions de biscuit servant de nourriture aux troupes en campagne : avec quelles délices on croque un morceau de pain sec quand on en a été privé depuis plus d'un mois! Sans pain, plus d'appétit. Que notre ordinaire se compose de viande ou de moutama, l'estomac se fatigue vite, et arrive le moment où, ne pouvant supporter sans nausées la moindre nourriture, il fait de nous une proie facile pour la fièvre.

Une autre principale cause de maladie, ce sont les coups de soleil. Nos chapeaux de liège et nos parasols nous sont d'une grande utilité sans doute; mais impossible de tenir une ombrelle ouverte au milieu de fourrés épineux comme nous avons dû en traverser; nos chapeaux eux-mêmes ne s'en sont pas tirés sans grand dommage. D'ailleurs, la réverbération des rayons solaires est presque aussi funeste que faction directe de ces mêmes rayons, et il n'y a pas d'autre moyen de s'en préserver que de marcher à ses heures : moyen impraticable lorsqu'on voyage en caravane, continuellement à la merci d'hommes entêtés et récalcitrants.

Dans l'après-midi, les missionnaires anglais nous rendent notre visite. Ils se chargent gracieusement de notre courrier pour Zanzibar : ils ont, nous disent-ils, des gens qui ne mettent que douze jours pour porter leurs lettres de Mpouapoua à la côte.

Entre neuf et dix heures du soir, ces messieurs vinrent nous dire que nos pagazis avaient volé du bois et commis des dégâts jusque près du tembé du sultan. Ils ajoutèrent qu'on s'apprêtait à aller nous attaquer en route, le lendemain, si prompte justice n'était faite. Nous prîmes la chose au sérieux, et nous nous engageâmes à aller trouver le sultan de grand matin, pour lui porter un présent, et essayer

ainsi de le calmer. Les ministres s'offrirent à nous accompagner : ils paraissent être avec lui en très bons termes.

Dimanche 28 juillet. — Nous sommes sur pied de très grand matin pour célébrer la sainte Messe et faire nos exercices de piété ordinaires.

Avouons ici qu'au milieu de toutes nos peines nous avons eu, de la part de Celui qui ne se laisse jamais vaincre en générosité, une vraie prodigalité de consolations sensibles, tantôt dans la récitation du saint Bréviaire, tantôt dans la célébration de l'auguste sacrifice. Quelquefois c'est une simple parole des Ecritures rappelant la Providence du Seigneur, la magnificence des récompenses qui nous attendent dans le ciel, ou encore l'ineffable tendresse du Sauveur Jésus, qui vient exciter dans nos cœurs des sentiments d'un amour sans bornes et d'une indicible confiance. N'est-ce pas déjà le centuple promis à ceux qui ont tout quitté pour le suivre?

Après avoir attendu vainement l'arrivée des deux ministres, deux d'entre nous prirent le parti de se diriger vers leur demeure. En chemin, ils rencontrèrent l'un des missionnaires; il descendait vers notre camp, mais ne semblait plus disposé à nous accompagner chez le sultan. De notre côté, nous commençâmes à comprendre que la chose n'était pas aussi sérieuse qu'on nous l'avait représentée la veille. Nous dîmes donc au ministre anglais que nous allions faire partir notre caravane, en lui recommandant toutefois de marcher lentement et en ligne serrée. Nous ajoutâmes qu'après tout le sultan de Mpouapoua ne pouvait pas certifier que c'étaient nos pagazis à nous, ou ceux d'une autre caravane qui campait dans le village, qui s'étaient rendus coupables des méfaits dont on les accusait. Et enfin, qui sait si Leucolé (le sultan) n'avait pas inventé à plaisir cette petite histoire pour effrayer les Wasoungou, afin de tirer d'eux quelques belles pièces d'étoffes? Nous faisons donc battre le départ1.

1 Le vendredi 12 septembre '1879, arrivait à Mpouapoua la seconde caravane des missionnaires d'Alger. Elle y fut reçue avec la plus grande cordialité par M. Last, un des deux ministres dont il est ici parlé, et qui s'y trouvait seul à ce moment. Nous sommes heureux de reconnaître publiquement les bontés et pré-

Nous suivons la direction de l'O., et nous avançons lentement, par un des chemins les plus fatigants que nous ayons rencontrés, contournant la montagne de plus de 6,000 pieds d'altitude qui donne son nom au district.

La caravane qui était partie de Bagamoyo à peu près en même temps que nous, se mit à notre suite afin sans doute de pouvoir passer l'Ougogo en ne formant qu'une caravane avec la nôtre.

Après quatre grandes heures de marche, nous arrivons à Ghunyo. En chemin, près du village de Kisokoueh, nous avions perdu un âne.

Lundi 29 juillet. — Nous restons à Chunyo. Gomme à Mpouapoua, les Pères ont presque tous la fièvre. L'eau que nous buvions contribuait sans doute à nous rendre malades, elle était saumâtre ; Ghunyo, en effet, signifie amer.

Mardi 30 juillet. — Pour la première fois depuis notre départ de la côte, nous allons entreprendre une vraie tirikéza : mot lugubre, qui rappelle aux caravanes de l'intérieur

venances dont cet honorable gentleman entoura nos confrères, dans lesquels il ne voulut voir que des compatriotes et des frères d'armes.

Voici, d'après le journal du Père Ruellan, quel était alors l'état de la mission protestante:

« M. le ministre m'a fait visiter la maison qu'il est en train de construire : ce sera un édifice superbe ; il occupe plus de cent ouvriers venus de Zanzibar, et on estime qu'il reviendra à plus de cent mille francs. C'est la Church Missionary Society qui en fait tous les frais.

« La mission se divise en deux parties ; la plus rapprochée de la demeure du ministre contient six chrétiens, baptisés à la côte, et des catéchumènes; la seconde, séparée de la première par un espace d'une cinquantaine de mètres, se compose des noirs musulmans ou fétichistes. Les terres concédées par Saïd Bargache sont considérables, et si la mission fait des prosélytes (ce qui n'a pas encore eu lieu), il pourra se fonder à Mpouapoua un magnifique établissement.

<• M. Last m'apprit, lors de la réception de son courrier, qu'une somme de deux millions cinq cent mille francs venait d'être laissée par testament aux deux missions protestantes de l'Ouganda et du Tanganika. Avec de pareilles richesses, l'hérésie devrait, ce me semble, en peu de temps courber sous son joug le monde entier : il n'en est rien. La grâce seule de Jésus-Christ peut opérer la conversion des cœurs, et cette grâce est l'apanage de la vérité. »

On annonçait au mois d'avril 1881 le mariage de M. Last à Zanzibar, où sa fiancée l'avait rejoint. Il aurait repris ensuite avec elle le chemin de Mamboia, nouvelle station protestante établie à soixante kilomètres est de Mpouapoua.

Tout récemment le Church Missionary Inlelligencer a fait savoir que Mme Last, qui s'était courageusement dévouée à la civilisation des femmes nègres, est morte d'une insolation le 10 mars 1883.

leurs plus dures privations et leurs labeurs les plus rudes. Une tirikéza est une marche forcée à travers un espace désert et privé d'eau. On en trouve ainsi plusieurs avant d'atteindre l'Ounyamouézi, et comme il est impossible aux pagazis, avec les charges qu'ils portent déjà, de faire des provisions d'eau, il faut, pour ne pas les laisser mourir de soif, précipiter et continuer sa marche, presque sans arrêter, jusqu'à ce qu'on arrive dans un lieu où l'on retrouve une source. Il y a de ces marches qui durent vingt, trente et même quarante heures, à peine interrompues par quelques moments de repos. Je laisse à penser si une marche semblable doit mettre tout le monde sur les dents ; elle est particulièrement pénible pour les malades, déjà épuisés ou fatigués par la fièvre; elle l'est aussi pour tous les conducteurs de la caravane, qui, outre les difficultés ordinaires, doivent supporter encore les caprices et les découragements de leurs nègres.

Nous partons du camp vers six heures, emportant avec nous l'eau nécessaire jusqu'au lendemain vers midi, et nous marchons sur un terrain uni et toujours sablonneux. Nous avons devant nous la plaine du Marenga Mkali (plaine amère), qui s'étend jusqu'à l'Ougogo; on n'y trouve pas une goutte d'eau sur un espace de douze lieues en largeur.

Çà et là quelques buissons épineux rompent un peu la monotonie du voyage, en nous gratifiant de quelques écorchures au visage et aux mains. La marche est rapide dans ce désert; nos pagazis semblent avoir des ailes.

Vers dix heures, le Père Barbot, fatigué depuis la veille, eut une faiblesse et fut obligé de s'arrêter : il lui était impossible de se tenir sur son âne, tant il était brisé. Malheureusement nous étions à l'arrière de la caravane, nous n'avions autour de nous qu'un petit nombre de soldats, et nous ne disposions pas du hamac destiné au transport des malades. Le Père Livinhac resta donc avec le Père Barbot, et nous nous empressâmes de rejoindre le gros de nos gens, afin d'envoyer sans retard ce qui était nécessaire pour soulager notre confrère et le faire transporter.

Un moment après, nous passions auprès du cadavre d'un enfant d'une dizaine d'années qui accompagnait ses parents, porteurs Wanyamouézi ; épuisé de fatigue et de soif, il était

tombé mort au milieu du sentier. Nous ne pûmes nous empêcher de verser quelques larmes sur le sort de cette pauvre âme: puisse-t-elle avoir trouvé grâce, dans son innocence, auprès de Celui qui est le juge souverain et miséricordieux des vivants et des morts !

A midi, la caravane s'arrêta pour respirer un instant; une demi-heure après elle se remit en marche. Les PP. Deniaud et Girault restèrent à la halte pour attendre les PP. Barbot et Livinhac. Ils ne tardèrent pas à les voir arriver presque aussi fatigués l'un que l'autre.

On prit un peu de repos sous un baobab; puis, les forces étant revenues peu à peu, on réenfourcha les coursiers à longues oreilles.

Toujours la terre nue ou les épines, et au milieu un petit sentier étroit et tortueux des plus pénibles. Nous nous croyons, revenus aux sables de la mer Rouge et aux rochers d'Aden ; car nous sommes aussi sous un ciel de feu. Cependant la vie n'est pas absente de ces déserts monotones, où la girafe, le zèbre et l'autruche n'ont guère à redouter la poursuite du chasseur. Les plantes jaunies et calcinées qui couvrent le sol semblent attester que, pendant la saison des pluies, on y trouve encore quelque verdure; mais, l'humidité disparaissant promptement, cette végétation languit et meurt.

Ce ne fut qu'à sept heures du soir que la caravane suspendit sa marche, pour coucher à la belle étoile auprès de grands feux. Nous étions tous brisés de fatigue; après avoir fait une courle prière et pris un maigre souper, nous nous étendîmes sur nos burnous ei nos imperméables. Nos pagazis n'ayant point fait de khambi (petites huttes élevées à la hâte et formant un camp), nous ne fîmes point dresser nos tentes.

A une heure du matin, tout le camp est en mouvement : les pagazis, pressés par la soif, veulent partir, mais les Kirangozis trouvent qu'il est trop grand matin, et nous ne partons qu'à cinq heures.

Mercredi 31 juillet. — Peu à peu les buissons sauvages, qui faisaient notre seule perspective depuis Chunyo, disparaissent un à un pour faire place à de grands défrichements. La vue de quelques champs de moutama nous arrache un

soupir de soulagement, et ramène la joie sur nos fronts assombris : nous touchons à la fin de la tirikéza.

Quantités de tembés apparaissent échelonnés dans la plaine , où bœufs à bosse , vaches, chèvres et moutons broutent en foule le chaume desséché des moissons.

A neuf heures, nous arrivons au premier village de l'Ougogo. Il est appelé Déboué, ou bien Mvoumi oriental. Nous campons sous un énorme baobab. Tout autour sont des trous remplis d'une eau blanchâtre et amère, que nous ne manquâmes pas de trouver délicieuse, parce qu'elle était trop désirée.

Jusque-là nous avions été obligés d'envoyer des gens dans les villages pour acheter ce qui nous était nécessaire ; dans TOugogo, il ne devait plus en être ainsi. A peine arrivés au camp, nous sommes entourés par une multitude d'hommes, de femmes, d'enfants, qui nous présentent haricots, farine, citrouilles, pastèques, lait, beurre, etc.

Nous commençons déjà à constater la justesse de ce que l'on nous avait annoncé, et de ce qu'ont constaté les voyageurs qui ont traversé avant nous cette province mal famée, sur la rapacité et la curiosité inouïes de ses habitants. Tous nous regardent sous le nez, en poussant des cris, en se montrant l'un à l'autre nos vêtements, nos figures, en éclatant de rire. Nous avions beau faire, il était impossible de les repousser; nos soldats eux-mêmes n'y arrivaient qu'à grand'peine; les Wasoungou étaient pour eux un sujet de curiosité inépuisable. Dans nos tentes mêmes , ils ne nous laissaient pas un instant en paix. Nous tâchions de tout supporter avec patience, sans y réussir entièrement toutefois. La seule compensation était l'abondance et la bonté des vivres qui nous étaient offerts. Il est vrai qu'il fallait tout payer un prix assez raisonnable. Voici un aperçu des prix: une poule, soixante-quinze centimes; une petite chèvre, quatre francs; un veau, treize francs; un âne, un rouleau de fil de laiton, soit trois piastres1 (quinze francs).

A notre arrivée à Déboué, on nous avertit que deux de nos pagazis avaient été attaqués par des voleurs dans la forêt

1 Ces prix sont cotés au taux des marchandises achetées à Zanzibar; mais dans l'Ougogo elles ont déjà triplé de valeur.

que nous avions traversée la veille, après notre halte de midi. Fatigués, ils avaient voulu se reposer et s'étaient ainsi attardés au milieu des bois. Ils furent dépouillés des mzigos dont ils étaient porteurs, et qui heureusement n'étaient pas d'un grand prix; puis ils disparurent.

Nous essayâmes de nous procurer des œufs ; malheureusement, ils étaient rares en cette saison. J'en dirai autant du lait, dont nous nous serions cependant volontiers payé un régal.

Jeudi 1er août. — Repos à Mvoumi. Vers midi, une vieille femme qui pouvait bien avoir quatre-vingts ans, toute ridée, sale et couverte de guenilles, comme toutes les femmes de ce pays, s'approche de notre tente au moment où nous nous disposions à dîner. Elle nous offre en présent un peu de lait et du pombé. Nous acceptons ce cadeau.

Ayant appris que cette vieille femme était la mère du sultan du Grand Mvoumi, l'un des chefs les plus puissants de l'Ougogo, et voulant répondre de notre côté à son présent, qui cependant n'avait rien de royal, nous lui offrons une étoffe qui certainement valait dix fois le prix de ce qu'elle nous avait apporté, et qui, au dire des commerçants de Zanzibar, est très recherchée par les habitants de ce pays. Elle la refuse avec dédain et s'en va.

Immédiatement un autre de ses fils, qui se trouve en ce moment à Déboué, fait cerner notre camp par des Wagogo en armes, et menace de tuer quiconque en veut sortir. Les réservoirs d'eau sont gardés également, et défense est portée d'y puiser. « Une insulte, dit-on, a été faite à la mère du grand sultan de Mvoumi par les blancs. La nouvelle va lui en être portée immédiatement, et, lorsque demain ils arriveront dans son village, ils seront fortement rançonnés. »

Nous ne pouvons comprendre comment nous avons fait un si grand outrage à cette vieille , par le seul fait de n'avoir pas accédé à tous ses caprices. Cependant, désireux d'en finir et ne voulant pas, pour une affaire de si peu d'importance, nous exposer à subir l'effet d'une partie au moins des menaces que ces furieux nous avaient faites, nous faisons venir Adamou, le chef de la caravane qui voyageait avec nous. Cet homme a une certaine expérience des pays que nous traver-

sons et des gens avec lesquels il nous faut traiter ; il possède bien la langue des Wagogo.

Réunis alors en conseil, en présence de la bonne femme cause de ce malentendu, et de son fils, nous débattons la question, et tout s'arrangea l'amiable. Les satellites sont renvoyés des abords du camp, les gardes des réservoirs; tout rentre dans l'ordre.

Vendredi 2 août. — La route que nous suivons est assez belle : elle traverse un pays plat, très peuplé et coupé par de nombreux noullahs dont la pente méridionale semble faire des affluents du Roufidji.

Après trois heures et demie de marche O.-N.-O. , nous arrivons au Grand Mvoumi ou Mvoumi occidental ; c'est là que nous devons payer le premier hongo.

L'origine de ce droit de passage , qui se retrouve aussi aux approches de la côte occidentale, devrait être attribuée, d'après Livingstone, à la traite des esclaves. Les négriers, Portugais ou Arabes, qui furent assez osés pour s'aventurer les premiers dans l'intérieur de l'Afrique, ne manquèrent pas, pour se concilier les chefs indigènes, dont la puissance aurait pu mettre obstacle à leur trafic , de leur faire quelques cadeaux, cadeaux qui consistaient quelquefois en étoffes ou verroteries, le plus souvent en esclaves. Peu à peu, ce commerce permettant de réaliser d'énormes bénéfices, les caravanes se multiplièrent, et les affaires se firent sur une plus vaste échelle; les roitelets nègres comprirent, de leur côté, que les traitants ne pouvaient se passer de leur protection, tout au moins de leur neutralité : le hongo, qui au commencement était purement volontaire, est devenu ainsi une taxe à laquelle on ne peut se soustraire, et dont le montant varie suivant le caprice des chefs, ou plutôt de leurs ministres Wanyamouézi ; car ceux-là ne connaissent généralement que deux occupations : dormir et boire.

Vers midi, le représentant du sultan vint nous voir. Nous fûmes prévenus un peu trop tard de cette visite; il repartit sans que nous ayons pu le saluer. Son but était sans doute d'examiner combien nous étions d'Européens, et quelle était

la quantité de nos marchandises, afin de pouvoir se baser làdessus pour fixer le hongo.

Nous envoyons deux de nos hommes vers le sultan pour savoir s'il consentirait à accepter nos présents. Il leur fut répondu que la chose se traiterait le lendemain.

Pendant la nuit, nous sommes plusieurs fois réveillés par les cris sinistres de nombreuses hyènes en quête de leur proie. Les 'naturels mettent leurs troupeaux à couvert des atteintes de ces féroces carnassiers en les faisant rentrer chaque soir dans leurs tembés, dont la porte est barricadée avec grand soin.

Les corbeaux paraissent aussi affectionner beaucoup ce district ; à voir leur voracité et leur audace , on serait tenté de croire qu'ils viennent de jeûner, plusieurs carêmes.

Le ministre du sultan vint au camp réclamer le hongo. (P. 131.)

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