CHAPITRE VIII
Un premier ministre désintéressé. — Tarif des douanes dans l'Ougogo. — Bonne journée pour deux fripons crasseux. — Ane escamoté. — A la poursuite d'un verre d'eau. — Brandons de discorde. — Gens sur lesquels il n'est pas bon de porter la main. — Mgogo en grande tenue. — Esclavage. — Maladie du R. P. Pascal.
Samedi 3 août. — Dans la matinée, le ministre du sultan revient au camp en compagnie d'un autre personnage qui7 lui aussi, sans doute est constitué en dignité.
Au premier abord, ce vizir nous fait à tous la plus fâcheuse impression. C'est un homme petit de taille, au nez court et un peu retroussé , au regard cupide et méchant , au sourire faux. Cet ensemble de qualités n'était point rehaussé en lui par l'accoutrement. Ses cheveux, en désordre, ruisselaient d'une forte couche de beurre rance; son corps, enduit de terre rougeâtre et d'huile également rance, exhalait une puanteur insupportable. Un vieux pagne, tout enduit de graisse, flottait sur ses épaules et composait tout son costume ; personne n'aurait pu deviner si cette étoffe avait été jadis du mérikani (blanc) ou du kaniki (bleu) : tel était le prince avec lequel nous devions traiter le hongo.
Après nous avoir promis qu'il ferait en sorte que le sultan, son maître, ne fût pas trop exigeant, il nous quitte, emportant une pièce d'étoffe de couleur pour remplacer sans doute
le chiffon dont il est à peine couvert. Les deux hommes chargés par nous de traiter le droit de passage le suivent de près. Hélas ! il reviennent bientôt en disant que Mavala {étoffe précieuse, c'est le nom donné au sultan à cause de son goût prononcé pour les étoffes de prix) ne consentait pas à recevoir le hongo ce jour-là, vu que c'était un jour néfaste.
Cette nouvelle n'avait rien de consolant pour nous. Nous savions ce que nous coûterait un jour de retard, pagazis et askaris devant recevoir leur paye, même les jours d'arrêt. Ce fut donc pour nous aussi un jour néfaste.
Dimanche 4 août. — Nous offrons à Notre-Seigneur cette nouvelle journée et tous les ennuis qu'elle pourra nous apporter.
Dès sept heures du matin, les hommes chargés de traiter le hongo vont, en compagnie de Jean -Baptiste, notre interprète, trouver le sultan et lui portent vingt dotis d'étoffes assorties. Une heure après, ils reviennent demander un rouleau de fil de cuivre rouge, un baril de poudre, des perles blanches. Nous leur remettons tout cela; seulement, au lieu d'un baril ordinaire, nous en envoyons deux petits de cinq livres chacun. Le sultan refuse ces deux barils et en demande un plus gros. Nous lui envoyons un baril de dix livres. Il le refuse encore en en demandant un plus grand. N'en ayant pas, nous avons recours à Adamou, et nous envoyons à Mavala un tonnelet de vingt livres. Cette fois la poudre ne revint pas. On penserait que le sultan fut satisfait de ce présent. Nullement. Il demande à nos envoyés de lui porter immédiatement soixante dotis d'étoffes qu'il détermine lui-même, sinon il ne laissera pas partir la caravane le lendemain matin. On lui porte les soixante dotis. Cela ne le satisfait pas. Il renvoie vingt- quatre dotis qu'il trouve être des étoffes trop communes, et en demande le même nombre d'un plus grand prix. On les lui donne.
La journée commençait à s'avancer ; car, avant de revenir au camp, nos envoyés discutaient pendant des heures entières les exigences du sultan , ou plutôt de son trésorier.
A six heures et demie du soir, voyant que nos hommes ne
reviennent pas, nous commençons à craindre que l'affaire ne se termine pas encore ce jour-là.
Ils reviennent enfin, nous disant que le sultan exigeait, comme bénédiction, trois pièces d'étoffes précieuses.
Nous nous exécutons, et à huit heures du soir on nous annonce que tout est terminé, que le sultan est satisfait, et que nous pourrons partir quand nous voudrons.
Je donne tous ces détails afin de faire connaître tous les ennuis et toutes les tracasseries que causent aux caravanes les roitelets de l'Ougogo.
Tout ce qui vient d'être dit pour ce lieu en particulier pourrait être raconté également de tous les endroits où les caravanes sont obligées de s'arrêter en traversant cette province. Les sultans exercent un empire tyrannique sur les voyageurs, qui sont obligés de subir leurs exigences. Toute résistance est impossible : résister serait s'exposer à perdre toute la caravane; car les Wanyamouézi, qui ont une peur terrible des Wagogo, prendraient la fuite en voyant bander un arc, et laisseraient là leurs paquets. Du reste, le pays est très peuplé, et nous pouvons dire , avec Stanley, que nous avons constaté plus d'une fois l'impuissance des caravanes les plus fortes en face de ces populations.
Dès que l'on apprit dans le camp que le hongo était entièrement payé, ce fut une liesse générale. Malgré toutes les dépenses que nous venions de faire, malgré la perte de ces belles étoffes qui demain seront badigeonnées avec de la terre rouge et plongées dans un bain d'huile rance, nous ne laissions pas de ressentir une certaine satisfaction à la pensée de quitter un lieu où nous avions éprouvé tant de dégoûts et d'ennuis.
Je ferai remarquer que, depuis le premier voyage de Stanley, le tribut a plus que quadruplé.
Lundi 5 août. — En partant de Mvoumi, deux routes se présentent devant nous : l'une au sud, plus longue et moins fréquentée, mais où, dit-on, les hongos sont moins forts; l'autre plus au nord, où les hongos sont, au contraire, plus considérables. Nous étions décidés à suivre la première, lorsqu'on nous apprit que la guerre existait entre les tribus du sud ;
ce fait nous décida à prendre la seconde. Du reste, au seul bruit de guerre nos pagazis auraient certainement refusé de nous suivre, et pris la fuite1.
Trois heures de marche nous conduisirent à Matambourou. Là encore se renouvelèrent pour nous les tracas de la veille ; le sultan montra même de plus grandes exigences.
Le jour de notre arrivée, il nous fut impossible de rien traiter, quoique ce ne fût pas un jour néfaste.
Mardi 6 août. — H y a quelques jours, nous avons commencé une neuvaine à saint Joseph. Nous prions mal sans doute, ou bien* Dieu veut encore nous éprouver, en permettant que de nouvelles peines et de nouveaux ennuis fondent sur nous.
Le sultan de Matambourou demande deux cent cinquante dotis d'étoffes, cinq fusils, dont trois à piston et deux se chargeant par la culasse, plusieurs rouleaux de cuivre, enfin de la poudre.
Nous répondons à son ministre qu'il nous est impossible de payer un pareil hongo.
Sur ces entrefaites, le sultan lui-même vient nous visiter dans notre camp. C'est un gros nègre, au front et aux épaules larges, paraissant très habitué à boire le pombé. Nous essayons de lui parler du tribut énorme qu'il exige de nous , et de lui faire rabattre quelque chose de ses prétentions. Il nous répond qu'il ne s'occupe pas de ces choses, et que c'est l'affaire de son vizir. Puis il nous quitte.
A la fin de la journée, le ministre n'exige plus que cent cinquante dotis d'étoffes, un fusil à piston, un baril de poudre, et six rouleaux de fil de cuivre. L'affaire est renvoyée au lendemain.
Mercredi, 7 août. — Le sultan s'en tient toujours à ses prétentions de la veille.
1 Cette guerre était livrée par le sultan de Kanyenyé à son propre frère , qui lui disputait le pouvoir. L'année suivante, au passage de la seconde caravane, elle s'était terminée à l'avantage du sultan, qui avait brûlé le tembé de son compétiteur et l'avait obligé de s'enfuir misérablement au loin. Les hongos exigés par la route du sud, qui fut aussi suivie par Cameron, sont, à partir de Mvoumi, comme par la route du nord, au nombre de six; à savoir: Mounia-Nzaga, Maponga, Kanyenyé, Oussékhé, Khokho, Mdabourou.
Je ne veux pas rentrer dans le détail des tracasseries qui se reproduisent ici encore pendant qu'on débat le hongo. Le ministre exige tant de dotis , renvoie une partie des étoffes, en demande d'autres, refuse le fusil qu'on lui donne et en réclame un d'une autre sorte, que nous ne possédons pas, etc. etc. Enfin le hongo s'élève à cent quarante dotis d'étoffes, précieuses pour la plupart, et ayant à Zanzibar un cours moyen de quatre à cinq francs le doti, ou les quatre mètres, un fusil que nous avons acheté à l'un de nos pagazis au prix de vingt dotis de merikani , six rouleaux de fil de cuivre, et dix livres de poudre. Qu'on juge de là combien la journée avait été belle pour le sultan de Matambourou ! Comme il devait bénir les Wasoungou qui lui apportaient de si belles choses !
Pour nous, nous déplorions sans doute nos pertes. Mais nous eûmes soin aussi de les offrir au Dieu bon et miséricordieux qui sait faire tourner toutes les épreuves à sa plus grande gloire.
Par surcroît d'ennui, Adamou se faisait toujours prier longtemps avant de payer sa part de hongo.
Jeudi 8 août. — Pendant la nuit, un de nos porteurs a déserté.
En quittant Matambourou, nous entrons dans une forêt; là, point de ces grands et magnifiques arbres, mais des fourrés très épais, composés en grande partie de gommiers et d'acacias épineux.
A peine avons-nous fait deux kilomètres, que des coups de feu retentissent à l'arrière de la caravane. Des voleurs! des voleurs! tel est le cri qui passe de bouche en bouche et arrive jusqu'au Kirangozi. Tous s'arrêtent, chargent leurs fusils, et se précipitent vers l'endroit où semble être le danger. Que se passe-t-il donc?
Faute de vigilance de la part du capitaine, qui avec un certain nombre de soldats doit garder la queue de la caravane et ne jamais laisser un porteur derrière lui, un pagazi s'est attardé. Un Mgogo, caché dans les fourrés, se jette sur lui, s'empare de son bagage et prend la fuite. On a alors tiré des coups de fusil pour avertir la caravane de ce qui venait de se
passer. Nos pagazis ont fait les braves parce qu'ils savaient bien qu'ils avaient affaire avec un ou deux hommes seulement.
Nous mettons trois heures à traverser la forêt, et nous marchons encore pendant une heure à travers une plaine , dans la direction du N.-O., avant d'arriver à Bihahouana.
Le chef de ce village se montre modéré et n'exige que vingt-sept dotis.
Vendredi 9 août. — Après trois heures de marche vers le N.-O., nous arrivons à Kididimo. L'eau y est très mauvaise : elle rend nos ânes malades, et chez nous elle produit des douleurs d'entrailles, des nausées et une irritation de tous les organes.
Le hongo exigé par le sultan consiste en quatre-vingthuit mètres d'étoffe, dont quarante de mérikani, cinq livres de poudre, un fusil à pierre, deux rouleaux de cuivre.
Sur le soir, voyant qu'un de nos ânes a disparu , nous envoyons quelques askaris à sa recherche. Nous apprenons qu'il a été capturé par des Wagogo , et conduit au tembé du sultan. Celui-ci ne veut le rendre que moyennant deux dotis; nous mesurons l'étoffe, et en attendant notre baudet nous prenons notre frugal repas.
Au bout d'une heure, les messagers reviennent avec les deux dotis : le sultan étant plongé dans les bras de Morphée , on ne pouvait, avant son réveil, terminer une affaire aussi importante.
Samedi 10 août. — Dès le matin, nous envoyons réclamer notre âne; mais la nuit ayant porté conseil, on exige maintenant dix dotis d'étoffes précieuses pour sa rançon. Quoique nous tenions fortement à nos montures, nous préférâmes abandonner celle-là que de passer par de telles exigences; d'ailleurs nous pouvions en avoir dans le pays une meilleure pour le même prix.
Nous partons donc de Kididimo, et pendant deux heures et demie nous marchons dans la direction du N.-O., à travers des bois qu'habitent l'éléphant, le rhinocéros, le zèbre, le daim, l'antilope et la girafe. Puis nous nous arrêtons auprès
d'un étang (zihoua) d'eau douce, pour y prendre repos et nourriture; car nous allons faire une tirikéza.
A onze heures, nous remplissons nos gourdes, la corne du Kirangozj résonne avec fracas, et nous nous mettons en route , malgré la mauvaise humeur très apparente des pagazis.
Le soleil au zénith nous frappe de ses rayons les plus ardents , que le sable blanc du sentier reflète encore avec une intensité qui nous brûle les yeux ; pas la moindre brise pour tempérer de tels feux ; sur nos ânes nous semblons tous accablés et mourants. Dévorés par la fièvre, la gorge en feu, le gobelet à la main, nous demandons à chaque moment de l'eau à notre escorte, eau chaude, hélas! mais qui calme néanmoins nos souffrances. Il faut voyager au milieu d'une pareille fournaise pour comprendre le prix d'un verre d'eau froide, et pourquoi Notre -Seigneur a attaché à cette œuvre de miséricorde, qui nous paraît si minime, la vie éternelle, lorsqu'elle est faite en son nom.
Cœur de Jésus, si torturé au jardin des Oliviers, acceptez aussi notre agonie, nos sueurs et notre sang, pour hâter la régénération des pauvres nègres qui nous entourent !
Le Père Dromaux est tellement fatigué , qu'il ne peut plus se tenir sur son âne ; il faut préparer le hamac et choisir quatre askaris des plus robustes pour le porter. La chaleur accablante ajoute encore à toutes les souffrances du bon Père.
La marche aussi est plus pénible et plus difficile que celle du matin : nous pouvons à peine passer à travers les fourrés épineux de la foret.
A cinq heures du soir nous tombons plutôt que nous ne descendons de nos bêtes, et nos porteurs s'étendent le long du sentier, sans autre abri que la voûte étoilée du ciel. Cette marche forcée a beaucoup affaibli tous nos malades ; pour surcroît de peine , après une pareille journée nous n'avons pas une goutte d'eau. Nous avons beau, malgré l'obscurité de la nuit, faire battre les environs, on ne trouve pas le plus petit étang.
Dimanche 11 août. — Il ne fallait pas songera rester dans ce lieu désert pour y passer, en la sanctifiant tout entière, la journée du dimanche, et nous reposer un peu des fatigues de
la veille. Quelques gouttes d'eau tenues précieusement en réserve permirent aux plus valides d'entre nous de monter au saint autel. Ceux qui furent privés de ce sublime bonheur voulurent prendre néanmoins leur part de ce pain des forts, céleste viatique, consolation suprême inventée par l'amour d'un Dieu mourant. Pauvres frères égarés, qui ne voulez voir là qu'un signe, que vous êtes à plaindre! N'y aurait-il que dans les choses surnaturelles que la cause ne serait pas proportionnée aux effets?
Dès cinq heures et demie nous partons tous au pas de course. La soif a singulièrement délié les jarrets de nos hommes, et pas n'est besoin de les exciter. Après trois heures de marche effrénée, nous arrivons à Nyamboua, chez le fameux sultan Pembira Péreh. Nous établissons notre camp dans une grande plaine, sous un immense baobab, à distance des tombés.
Nous n'étions pas encore installés que d'épouvantables clameurs retentissent autour de nous, accompagnées du sifflement d'une grêle de balles : la guerre se déclarait encore une fois entre les askaris et les pagazis. Voici quel en était le motif : en arrivant au campement, les premiers n'avaient rien eu de plus pressé que de s'emparer des meilleures huttes et d'enlever même la paille de celles qu'ils dédaignaient; les pagazis, trouvant celte façon d'agir un peu trop leste, avaient murmuré, et on en était venu aux coups. Heureusement il n'y eut dans la bagarre d'autre accident qu'un enfant blessé à la cuisse, accident qui nous valut une amende de dix dolis, payés au sultan pour le sang versé sur son territoire.
Si la sainte Vierge, que nous avions tous invoquée au milieu du combat, ne fût venue à notre secours, nous aurions encore laissé là plusieurs charges de bonne étoffe.
Nous sommes toujours assaillis par une foule compacte et hurlante de Wagogo. Ils viennent nous examiner de si près qu'ils nous touchent; ils inspectent tout, ils rient de tout. Lorsque, après une longue course, on est accablé de fatigue et qu'on ressent les atteintes de la fièvre, on comprend Stanley prenant son fouet et faisant ainsi le vide autour de lui. Nous ne l'avons pas fait; mais je dois avouer que ce n'est pas faute d'envie. Après tout, peut-être avons-nous été mieux
inspirés en suivant les conseils de la prudence, car un de nos askaris ayant voulu seulement repousser un de ces curieux avec la main, il s'ensuivit une clameur générale qui nous fit croire à une attaque imminente. Le Mgogo prétendu insulté réclama huit dotis de dédommagement ; mais tout finit par s'arranger à l'amiable, et nous n'eûmes rien à débourser pour cette fois.
De plus, les Wagogo exhalent tous une odeur de beurre rance presque insupportable. Il y en a, et c'est le plus grand nombre, sur le corps desquels l'huile et le beurre coulent, pour ainsi dire. Leur vêtement consiste, je l'ai déjà dit, en une petite peau de chèvre ou de mouton, qu'ils suspendent en bandoulière, par une corde, sur l'épaule gauche. Quelquesuns même ne portent absolument rien.
Ils se percent les oreilles d'une manière horrible ; lorsque le trou est fait, ils y enfoncent de grosses chevilles pour l'agrandir, puis y suspendent toutes sortes de bijoux, souvent une tabatière à la mode du pays en guise de pendant. Il y en a qui portent ainsi, de chaque côté de la tête, de vrais fardeaux. Aussi, chez quelques-uns, le lobe prend-il des proportions telles, qu'il tombe jusque sur l'épaule.
Leurs bras sont enduits d'un badigeonnage de terre rouge et de beurre fondu et ornés de spirales en fil de laiton ou en clinquant. Ils ont toujours à la main quelques javelines ou un long arc et des flèches à pointes ferrées ; quelques-uns même s'enorgueillissent d'un bouclier en peau d'éléphant ou de rhinocéros, badigeonné de noir, de blanc et de rouge; enfin aux jambes encore une telle quantité de ferraille, que lorsqu'ils passent ils font songer involontairement à des chevaux de poste.
N'oublions pas la plus originale des coiffures : cheveux tordus, relevés de cent manières à l'aide de ficelles en écorce de baobab, ou retombant sur les épaules, avec addition de de grains de verre, de fil de cuivre et de péças : têtes qui auraient mérité de servir de types aux diablotins dont on se sert chez nous pour l'amusement des enfants et la tranquillité des parents.
Les femmes ont en outre des rangs de perles aux jambes; mais l'ensemble du costume laisse quelque peu à désirer.
Le jour de notre arrivée à Nyamboua, il nous fut impossible d'aborder la question du hongo.
Lundi 12 août. — Le sultan se montre d'abord très exigeant : il réclame deux cents dotis (huit cents mètres) d'étoffe, vingt barils de poudre, et une foule d'autres marchandises.
Nous débattons ces exigences, et nous parvenons finalement à ne donner que cent dotis et un rouleau de cuivre.
Dans la soirée, le sultan nous fait visite. C'est un nègre, petit de taille, mais énorme, et comme tous ses pareils grand buveur de pombé. 11 était ivre à ne pas se tenir sur ses jambes. 11 réclame, à titre de cadeau, une pièce d'étoffe précieuse et un rouleau de cuivre. Puis il nous quitte.
Depuis quelques jours le nombre de nos malades augmente.
Mardi 13 août. — Nous quittons le camp de Nyamboua à l'heure ordinaire. Après trois quarls d'heure de marche, nous sommes arrêtés par des envoyés de Pembira Péreh. Nous croyons un instant à un nouveau hongo. Mais on vient réclamer autre chose.
Quelques esclaves du sultan se sont enfuis pendant la nuit. A notre insu l'un d'eux s'est joint à notre caravane. Les soldats du roitelet le saisissent et le ramènent au tembé.
La vue de ce malheureux esclave ainsi repris par la force nous cause une émotion profonde, et nous rappelle que l'un des buts principaux de notre mission est de détruire, dans l'intérieur de l'Afrique, cette plaie affreuse et dégradante. Nos esprits sont pleins de tout ce que nous avons lu sur les horreurs de l'esclavage au centre de l'Afrique, de ce que nous en avons appris depuis le commencement du voyage, de ce que nous en voyons enfin nous-mêmes. Il est vrai que la traite publique est abolie à Zanzibar. Mais il y a d'autres ' points de la côte où l'on vend encore le bétail humain, et d'où on l'exporte sur tous les points du monde musulman.
Ce sont, en effet, les musulmans seuls qui font de ce côté le commerce d'exportation des esclaves africains ; ils les transportent jusque dans les profondeurs de l'Asie. Mais à l'intérieur même de l'Afrique l'esclavage n'est point aboli.
Les sultans ou roitelets du pays, tous les chefs de quelque importance ont leurs esclaves, et ceux-ci sont au moins aussi maltraités par leurs compatriotes que par les Arabes. On voit ces malheureux enchaînés l'un à l'autre avec une sorte de cangue qui leur entoure le cou. Quelques-uns semblent avoir, il est vrai, pris leur parti de leur triste situation et la traiter avec indifférence. D'autres, au contraire, ont l'air sombre, morne, désespéré : ce sont ceux qui ont été le plus récemment réduits en esclavage et qui ont encore présentes à l'esprit les scènes sanglantes où ils ont perdu la liberté.
Il n'est que trop vrai, dans l'intérieur du continent africain, de peuplade à peuplade, d'abord sous l'influence directe des Arabes musulmans, et ensuite à cause des gains réalisés dans cet affreux commerce, il se passe tous les jours des scènes que la plume ne peut décrire. Pendant que la population d'un village inoffensif et paisible se livre à ses travaux ou à ses jeux, tout à coup elle voit des bandes d'hommes armés se précipiter sur elle et la traquer comme des bêtes fauves. Pour achever de jeter l'effroi et de paralyser toute résistance parmi ce troupeau humain déjà effaré, les agresseurs déchargent leurs armes sur lui, même lorsqu'il ne songe point à se défendre. Des centaines d'hommes, de femmes, sont quelquefois tués ainsi. Tout le reste, saisi d'effroi, est pris et enchaîné. On met le feu aux habitations après les avoir pillées, et la troupe des assassins et des voleurs d'esclaves s'en retourne, fière de son butin sacrilège, dans le pays d'où elle est venue, où elle vend sa marchandise à d'autres qui la mèneront plus loin pour la revendre, et la feront marcher à force de coups, laissant partout le long de la route , sans même songer à les ensevelir, les tristes victimes de la faim, des mauvais traitements, et quelquefois de l'assassinat *.
L'introduction des armes à feu dans l'intérieur du continent, qui s'est faite de proche en proche par l'initiative des marchands arabes, n'a fait qu'entretenir et augmenter cette plaie hideuse. Dans le principe, les Arabes seuls se livraient à la chasse aux esclaves. Ils arrivaient armés; ils trouvaient les populations noires sans autres armes que leurs flèches, leurs jave-
1 Voir pour plus de délails le Dernier Journal de Livingslone.
lots, leurs lances, qui ne pouvaient rien contre les fusils et les revolvers. C'est ainsi qu'ils formaient leurs troupes d'esclaves. Peu à peu ils ont pris des auxiliaires parmi les noirs pour augmenter leur infâme commerce. Ils les ont armés, ils ont vendu des armes à d'autres même que leurs auxiliaires; et alors il s'est passé dans l'intérieur de ce malheureux continent un phénomène semblable à celui de l'incendie qui gagne de proche en proche et ravage tout sur son passage. Les tribus armées les premières se sont jetées sur celles qui ne l'étaient point, parce qu'elles étaient plus éloignées de la côte , et ont exercé contre elles les mômes cruautés qu'elles avaient apprises des Arabes. Elles l'ont fait avec encore plus de sauvagerie. Avec le défaut de toute prévoyance qui caractérise le sauvage, elles ont réduit, elles réduisent encore en solitude, parla destruction complète des populations et des villages, des pays autrefois riches et heureux.
C'est en vain que les puissances de la terre se sont liguées pour abolir ce commerce inhumain qui ensanglante l'Afrique. La lèpre continue ; que dis-je? elle étend ses ravages. Soit que les mesures se trouvent insuffisantes parce qu'elles n'atteignent que ceux qui vendent et ne s'adressent pas à ceux qui achètent, soit que le mal ait des racines trop profondes pour être guéri par la main de l'homme, l'esclavage est toujours debout, et les récits des derniers explorateurs des régions équatoriales sont remplis de ses fureurs.
On nous dit qu'au delà du lac Tanganyka des provinces considérables sont ainsi réduites à l'état de désert. Tout le monde a été tué, ou a fui, ou a été mené en esclavage.
Les Arabes sont bien encore en partie mêlés à ces sauvages entreprises. Mais le fond des acteurs appartient aujourd'hui à la race nègre elle-même.
Plus loin commence l'œuvre des Portugais ou de leurs métis. Je n'en dirai rien, car ils sont chrétiens, du moins de nom, et le seul désir que nous puissions avoir est de réparer un jour, nous missionnaires, par notre influence, les maux que quelques-uns font encore aux peuples dont nous devenons les apôtres.
Après quatre heures de marche nous arrivons à Mizanza- Nord. Le sultan de ce village refuse de recevoir le hongo le
jour même, selon l'usage antique et solennel, et le remet au lendemain, sous prétexte que nous devons être fatigués et avoir besoin de repos : c'est du suprême bon ton.
Mercredi 14 août. — Dans l'après-midi nous payons le hongo, qui s'élève à soixante et dix dotis, ou trois cent quatrevingts mètres d'étoffes.
Le Père Pascal passe de très mauvaises nuits, et a presque continuellement la fièvre ; mais il supporte ses souffrances avec une douceur et une sérénité angéliques.