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CHAPITRE VI

DE LA MAKATA A MPOUAPOUA

Ponts et chaussées. — Fourches caudines. — Supplice du feu. — Chi va piano va sano. — Missions protestantes et ressources dont elles disposent. — Bassin du Vouami. — Infirmes et infirmiers. — Vallée de la Moukondokoua. — Ane en détresse. — Pluie de viande. — Lac Ougombo. — Lion généreux. — Rêves pantagruéliques. ,

Vendredi 12 juillet. — Après une heure et demie de marche, nous traversons le lit d'un ruisseau qui est à sec, probablement la Petite-Makata ; une demi-heure après nous étions sur les bords de la Grande-Makata, une des branches du Vouami.

Celte rivière a de vingt-cinq à trente mètres de largeur, et trois à quatre de profondeur, à l'endroit où nous l'avons traversée ; son courant est très rapide.

Dans la saison des pluies , la Makata , ainsi que la Moukondokoua, que nous rencontrerons bientôt, envahit toute la plaine et y forme des étangs sans nombre. La marche devient alors presque impossible, et la fièvre ne tarde pas à clouer le voyageur dans son hamac. Cameron et Stanley, qui ont traversé ce pays pendant la masika, en ont rapporté les plus noires impressions; aussi, malgré les gais rayons du soleil, qui nous enveloppent et nous pénètrent, nous ne sommes pas sans appréhender les marais de la Makata au moins autant que ceux du Kingani.

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Un pont, composé de troncs cTarbres, de lianes et de branches entrelacées, nous offrit, à nous et à nos pagazis, un passage, sinon plein de sécurité, du moins très utile. Mais nous avions une vingtaine d'ânes incapables de franchir le pont et de traverser à la nage une rivière aussi rapide. Du reste, les crocodiles auraient bien pu en arrêter plus d'un au passage. Voici comment nous avons opéré.

Une longe corde était attachée au cou de l'animal. L'extrémité de cette corde était tenue par une dizaine d'hommes sur l'autre rive. A un signal convenu, on précipitait dans le courant, d'une hauteur de sept à huit pieds, le pauvre animal, qui d'abord disparaissait entièrement sous les eaux et était ensuite halé le plus rapidement possible vers l'autre bord. Tous nos ânes furent ainsi passés un à un sans aucun accident ; mais cette opération nous prit trois grandes heures.

Pour faciliter le passage des rivières, les nègres choisissent ordinairement un endroit où deux arbres situés vis-à-vis l'un de l'autre sur chaque rive, étendent leurs rameaux au-dessus du courant. Si les branches sont élevées, une échelle composée de sept ou huit piquets reliés entre eux par trois ou quatre traverses au moyen d'écorces d'arbres, sert à y atteindre. Celles-ci sont ensuite réunies à celles de l'arbre opposé, par une série de claies assez solides, soutenues de loin en loin par des pieux fichés dans le torrent. Malgré deux fortes lianes qui font l'office de garde-fous, les chèvres mêmes ne s'aventureraient pas sur ces appuis branlants. Les chefs de villages, possesseurs de ces ponts rustiques, exigent un petit droit de passage pour couvrir sans doute les frais. d'entre tien.

Nous allâmes camper à quelques centaines de mètres de l'autre côté du fleuve.

Samedi 13 juillet. — La sainte Vierge nous avait protégés d'une manière toute particulière jusque-là. Nous avions eu des souffrances et nous devions sûrement en avoir encore ; nous avions tour à tour tous été malades; mais ce n'était pour nous qu'une preuve de plus que Dieu nous bénissait et que Notre-Dame d'Afrique nous couvrait de sa protection.

Aussi demandions-nous chaque jbur à cette tendre mère de continuer à nous protéger et à nous bénir. Le samedi surtout était spécialement consacré à honorer Marie.

Après six heures de marche, direction S.-O., à travers une plaine toujours monotone comme est celle de la Makata, nous arrivons au petit village de Kombirenga.

Peu de temps avant d'y entrer, nous avons quitté le sentier fréquenté pour passer entre trois piquets dressés comme le montant d'une porte. C'est un des nombreux signes qui servent aux kirangozis à reconnaître le chemin. Il nous a fallu tous passer sous ces nouvelles fourches caudines , autrement nos pagazis n'auraient pas manqué de nous accuser de vouloir leur jeter un sort.

L'eau que nous avions trouvée jusque-là, sans être bonne, était potable. Celle que nous trouvâmes à Kombirenga ne l'était certainement pas : elle avait un goût nauséabond et détestable; un cuissot d'antilope que nous procurèrent nos chasseurs adoucit un peu cette amertume.

Au sortir de ce village, nous entrerons dans l'Ousagara. Devant nous se dressent les montagnes de ce district salubre et fertile. Nos porteurs sont enchantés d'entrer dans cette seconde phase de la route.

Depuis quelques jours on méprise le satini. Une poule se vend deux coudées de merikani ou de kaniki. Pendant la nuit, quatre de nos askaris, poussés par la faim, intimident le porteur de notre biscuit, et le contraignent de les laisser puiser à notre caisse de provisions. Le pagazi les dénonce dès le matin, et nous décidons qu'un ballot de trente kilogrammes sera mis sur le dos des coupables, en punition de leur faute.

Dimanche 14 juillet. — A quatre heures, célébration du saint sacrifice de la Messe, et consécration à Notre-Seigneur de la semaine qui commence.

Trois heures après le départ, nous traversons une petite rivière très limpide qui va se jeter dans le Vouami.

Avant d'arriver au lieu du campement, nous passons près du grand village de Dévoua, qui nous parut plus considé-

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rable que Simbamouéni. Comme cette dernière ville, Dévoua est entouré d'un mur à demi détruit '.

Nous campons à quelque distance, sous un bouquet de palmyras (borassus flabelliformis). Notre marche avait duré cinq heures.

Voyant près de là un arbre à demi calciné, nous en demandâmes la cause. Il nous fut répondu que le sultan du village avait fait brûler vif , quelques jours auparavant, un noir accusé d'adultère. Sa complice avait eu le même sort. Cette punition sévère n'a rien d'étonnant, tous ces petits roitelets ayant droit de vie et de mort sur leurs sujets, disons mieux, sur leurs esclaves.

Mardi 16 juillet. — Nous avons eu hier de la pluie toute la nuit. Nos tentes de chanvre n° 5 faisaient eau de toutes parts, faute d'avoir été bien tendues la veille. La pluie continuant, nous sommes restés au camp, emmitouflés dans nos imperméables.

Aujourd'hui, comme l'avant-veille , nous marchons dans la direction du S.-S.-O.; puis nous nous dirigeons vers le N.-O. quelques instants avant d'arriver à Ronga, village qui est plus communément appelé Ferhani, du nom de son chef. Nous avions fait trois heures de marche. Nous désirerions parfois que nos pagazis fissent des étapes un peu moins courtes ; ils ne marchent jamais plus de six heures par jour et s'arrêtent souvent après trois et quatre heures : ces braves gens ont leur routine. Arrivés au campement qu'ils ont choisi, il est absolument impossible de leur faire faire un pas de plus.

Quant au détail de nos journées, c'est à peu près la vie de nos communautés, sauf que le matin nous ne pouvons dire que la prière en commun. Pour l'oraison, nous sommes obligés de la faire en route. Ce n'est pas que nous restions trop longtemps au lit. Dès quatre heures et demie nous sommes

1 Dévoua est un charmant village d'une soixantaine de huttes rondes fort bien construites. Les débris d'une muraille de circonvallation indiquent qu'autrefois le village fut fortifié. Dans l'intérieur il n'y a pas de rues proprement dites ; l'espace laissé entre chaque hutte offre un passage suffisant pour la circulation. De temps en temps l'espace s'agrandit, un palmier ou deux ombragent une petite place publique destinée au maneno (assemblée) des habitants, qui sont nombreux et paraissent très affables. {Journal de la troisième caravane.)

sur pied , pour plier les tentes et lever le camp, de manière que, aux premières lueurs du jour, qui commence ici vers six heures en toute saison, la caravane puisse s'ébranler, pour être au prochain campement avant les ardeurs du soleil.

La sainte Messe, hélas! nous ne pouvons la célébrer que bien rarement ; c'est là notre plus grande privation. Pour comble de malheur, la chaleur a fait ouvrir les quelques petits barils devin que nous avions apportés de Maison-Carrée; presque tout a coulé. Il ne nous en reste que quelques litres que nous avons pu sauver en le recueillant dans les bouteilles que nous avions sous la main.

Nous campons dans une plaine splendide, très cultivée, et d'une fertilité vraiment incroyable, au pied de hautes montagnes qui rappellent celles du Rouergue. Le moutama, le manioc, les bananes, la canne à sucre, abondent ; il y a beaucoup de poules et de chèvres. Malheureusement les Anglais ont passé par là il n'y a pas longtemps. Selon leur coutume, ils ont payé sans marchander; aussi, malgré l'abondance du pays, nous n'avons pu nous procurer une seule poule, tant on voulait nous les vendre cher. Nous ne voulions pas sanctionner pour l'avenir de tels précédents.

A Ronga, nous trouvâmes une grosse charrette qui avait été confiée à la garde du chef. Elle avait été conduite en ce lieu parla mission protestante de l'Oujiji, dont M. Thompson est le chef, et qui se proposait d'ouvrir une voie carrossable jusque dans l'Ougogo et plus loin, s'il était possible. A cet effet, elle avait fait confectionner plusieurs charrettes semblables et avait fait acheter des bœufs pour les attelages. Mais les bœufs avaient succombé l'un après l'autre sous les coups de la maladie, et sous ceux plus terribles encore de la mouche africaine tsetsé, dont parlent tous les voyageurs, et qui désole certains districts. Les bêtes de trait étant mortes, il était impossible à la mission protestante de conduire plus loin ses chars, et elle les avait laissés, de village en village, à mesure que les bœufs lui manquaient. Pour nous, il nous eût été impossible de nous livrer à des dépenses aussi coûteuses; les Rév. Ministres disposaient, en effet, de ressources immenses qui nous font défaut.

Quelques Wangouana attachés aux missions anglaises nous

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donnèrent sur leur compte des renseignements intéressants. Entretenues par la London- Missionary - Society et la Church- Missionary- Society, elles ont déjà fondé en Afrique plusieurs établissements. En ce moment même elles dirigent des missionnaires sur l'Oujiji, près du lac Tanganyka. Elles ont un établissement à Mpouapoua, à peu de distance du lieu où nous nous trouvons. Elles s'occupent aussi de fondations entre les lacs Albert et Victoria Nyanza , précisément dans tous les lieux où nous devons, d'après les instructions de la sacrée congrégation de la Propagande, nous établir nous-mêmes. Ces missions protestantes ont à leur disposition des sommes énormes et créent les établissements les plus dispendieux là où notre pauvreté nous permet à peine de nous transporter avec nos seuls bagages. L'établissement de deux ou trois clergymen anglais, à mi-route du lieu où nous nous rendons, a coûté à ces sociétés 50,000 livres sterling, c'est-à-dire près de 1,200,000 francs. Nous devons reconnaître que c'est là un très grand obstacle à nos œuvres.

Nous avons bien besoin de réveiller notre confiance en Dieu et dans la charité des catholiques pour ne pas nous décourager '.

Mercredi il juillet. — Peu de temps après avoir quitté le camp, nous passons à quelque distance de Rehenneko, que nous laissons à notre droite.

Nous marchons pendant trois heures. Nous avons rencontré sur notre route un grand nombre de villages, dont les habitants, à en juger par les étoffes dont ils sont revêtus, paraissent à leur aise. Les champs que nous avons traversés sont assez bien cultivés.

Enfin, après une succession de montées et de descentes, nous nous arrêtons au village de Toupa, à une faible distance de la Moukondokoua. -

D'après le traducteur de Cameron, la Moukondokoua n'est, à proprement parler, que la partie supérieure de la Makata, et celle-ci est une des branches mères du Vouami, qui s'appelle,

1 Entre Ronga et Rehenneko se trouve le village de Condoua, où une slalion scientifique et hospitalière a été établie au nom de la France par M. le capitaine Bloyet, deux ans après le passage de la première caravane.

suivant les lieux, en remontant de l'embouchure à la source : Vouami, Roudehoua, Makata et Moukondokoua.

Cette assertion aurait besoin d'être contrôlée ; car la 'Moukondokoua, tout en ayant un courant assez rapide, est loin de déverser autant d'eau que la Makata.

Le Vouami a son embouchure dans la mer des Indes, audessus du Kingani, entre Saadani et Vouindé. Stanley avait donné l'idée de le remonter avec un petit vapeur pour abréger le pénible voyage de l'Ounyanyembé. Nous ne croyons pas que ce projet ait jamais été mis à exécution : le cours du Vouami est encore peu connu; on sait que sa partie inférieure est obstruée par une végétation exubérante ; mais cet obstacle pourrait être facilement vaincu.

Gomme la veille, vivres abondants, mais très chers.

Un soldat malade est resté en arrière; il demande à s'arrêter dans un village voisin où il a des amis.

Notre capitaine nous donne de plus en plus la preuve qu'il n'a aucun dévouement pour nos intérêts; au contraire, il a pris, en plusieurs circonstances, parti contre nous.

Nous avons essayé de tous les moyens pour secouer sa nonchalance ; mais nous avons dû y renoncer et prendre le parti de tout faire par nous-mêmes.

Nos pagazis sont aussi parfois très exigeants; et quand nous leur faisons le moindre reproche, ils nous menacent tout bas de déserter après l'Ougogo.

Jeudi 18 juillet. — Nous sommes contraints de rester un jour encore au camp de Toupa. Les miasmes de la Makata nous ont donné, comme nous le craignions, une recrudescence de fièvre. Il est bien rare que, au moment du repas, nous soyons à table tous ensemble. Mais ces épreuves sont loin de nous abattre, et nous continuons notre route avec la même gaieté et le même courage qu'au départ.

Les Pères qui sont malades sont soignés aussi bien que possible par ceux qui sont bien portants ; et si ceux-là tombent malades à leur tour, comme il arrive ordinairement, ils sont soignés avec le même empressement et la même charité par les autres que le bon Dieu a déjà rendus à la santé. Les choses étant ainsi, nous ne pouvons que nous estimer heureux et

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bénir le Seigneur des petites épreuves personnelles qu'il nous envoie; puissent toutes ces misères profiter aux pauvres âmes vers lesquelles nous sommes envoyés.

AToupa, comme dans tous les villages que nous avons traversés les jours précédents , on rencontre beaucoup de Wangouana.

Jusqu'ici nous n'avons pu nous servir de nos perles ; elles ne passent plus comme monnaie courante. Plus tard, il faut l'espérer, elles nous seront utiles.

Vendredi 19 juillet. — Après une demi-heure de marche vers l'O., nous arrivons à la Moukondokoua, que nous côtoyons pendant deux heures. Le chemin est un peu difficile, mais très agréable ; nous marchons sous un berceau de verdure, formé par d'énormes lianes qui s'attachent de toutes parts aux troncs et aux branches des arbres. La vue de ce spectacle, nouveau pour nous depuis notre départ, nous empêche un peu de sentir la fatigue de la route. Les acacias, les mimosas, les tamaris, et une quantité d'autres arbres dont nous ignorons le nom, nous protègent de leur magnifique feuillage pendant toute notre route.

Après trois heures de marche, nous campons près du village de Missonghi, sur une petite éminence qu'entourent plusieurs collines.

Depuis trois jours les indigènes ne veulent plus accepter pour les échanges que des étoffes de couleur.

Les vivres sont très chers. Une chèvre ne se vend pas moins de quatre dotis de merikani ; c'est presque le même prix qu'à Mohalé, il y a quinze jours.

Samedi 20 juillet. — Nous côtoyons encore la Moukondokoua pendant deux heures. Chemin très accidenté et mêmes difficultés que la veille, mais aussi mêmes arbres, même verdure.

Puis nous traversons la rivière à un endroit où les deux rives s'abaissent et n'offrent plus qu'un escarpement de deux à trois pieds. Le courant était assez rapide, mais nous n'avions qu'un pied d'eau à peu près. Sur l'autre rive, nous traversons plusieurs villages dont le premier, Kiora, est le

plus grand et le plus populeux. Là encore six charrettes ont été laissées par l'expédition anglaise à la garde du chef.

Nous allâmes camper à Mouini Ousagara. Nous rejoignions ainsi la route de Cameron, que nous avions laissée depuis Rehenneko, afin d'éviter la montagne sur le flanc de laquelle ce village est bâti.

A Mouini, nous campons dans une plaine entourée de toutes parts par de nombreux pics qui offrent par leur variété une vue charmante. Notre marche avait duré trois heures et demie.

Lundi 22 juillet. — Après avoir sanctifié le dimanche par un repos absolu, au grand contentement de nos pagazis, nous levons le camp. Une marche de quatre heures dans un chemin très accidenté et partout très difficile nous amène à la Madété, affluent de la Moukondokoua.

Nous avions tantôt suivi le cours de cette rivière, tantôt marché, à travers les rochers, sur le flanc des collines.

Avant d'arriver au gué, nous avions aperçu, à quelques kilomètres sur notre gauche, une maison qui se distinguait des habitations ordinaires et que surmontait un pavillon rouge. Deux hommes que nous rencontrâmes nous dirent que c'était la demeure d'un blanc, d'un Français. Grande fut notre surprise. Enfin, après force questions, nous apprîmes que la maison appartenait à un Suisse, M. Philippe Broyon, qui est en relations commerciales avec Mirambo ; que cette maison lui servait de point de relâche, et qu'il y avait là des marchandises confiées à la garde de quelques soldats.

A côté, sur la rive gauche de la Madété, est le village d'Okilassa, qu'une forte palissade préserve de l'attaque des animaux féroces.

Un accident nous arriva au passage de la rivière.. L'âne du Père Girault ne put garder son équilibre en traversant le pont, et disparut sous l'eau. Le courant, qui était rapide, l'emporta, et, malgré nos soins, l'animal était noyé quand nous pûmes le ramener à terre.

Get accident nous fit songer à employer le moyen dont nous nous étions servis au passage de la Makata. Il nous réussit comme la première fois.

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Une heure après nous campions à Kidété, encore sur les bords de la Moukondokoua, qui contourne plusieurs fois les collines que nous avons à traverser.

Pendant qu'à l'abri d'un petit bois le cuisinier prépare notre bouillon Liebig, le Père Girault va prendre la largeur de la rivière. En revenant il aperçoit une pintade posée sur une branche et à bonne portée de fusil. Elle fut bientôt à terre, à la grande joie de nos malades , pour lesquels un plat de moutama était chose peu réconfortante.

Nos askaris, enthousiasmés à la vue de ce succès, prennent leurs fusils, et la forêt entend bientôt avec fracas parler la poudre. A la fin de la journée, six de ces gros oiseaux se trouvaient embrochés, cuisant à la flamme de nos foyers; et, comme Éiie dans le désert, nous rendîmes d'abondanjes actions de grâces à Celui qui pourvoit aux besoins de toutes ses créatures et donne à manger à ceux qui le craignent.

A partir de Kidété, on ne rencontre plus de villages jusqu'à Mpouapoua, qui est encore à trois jours de marche. Aussi faut-il, avant de partir, s'approvisionner de vivres pour toute la caravane. Ce n'est pas encore une tirikéza que nous alions entreprendre, puisque nous trouverons de l'eau sur la route, mais c'en est la préface peu intéressante. Les indigènes donnent le nom de poris (déserts) à ces grands espaces dépeuplés.

Depuis notre départ de Rehenneko , nous avons suivi la direction N.-O.

Mardi 23 juillet. — Nous marchons au pied des collines du Roubeho, et remontons, vers le N., une petite plaine d'où paraît sortir la Moukondokoua. Sur la droite, les pics du Ngourou dressent toujours leurs cimes altières.

Bientôt nous disons adieu à cette vallée pour gravir les escarpements d'une colline admirablement boisée.

Au bout de deux heures, le bruit d'une chute d'eau venait nous avertir de la proximité d'un torrent. L'horizon s'ouvre à gauche sur un petit ravin qui se prolonge au S.-O. Beaucoup de beaux emplacements pour les caravanes, mais pas de villages.

Après avoir marché par des chemins difficiles, entre les

rochers et dans des broussailles épineuses , nous avions rencontré la route qu'avaient faite les missionnaires anglais pour le passage de leurs chariots à boeufs.

Vers dix heures, nous arrivions sur les bords d'un petit affluent de la Moukondokoua qui n'offrit aucune difficulté pour le passage. Son eau claire et limpide coule sur un lit rocailleux d'un pied et demi de profondeur.

Nous campâmes à deux kilomètres environ de la rivière. Notre marche avait duré trois heures.

Le Père Delaunay eut la fièvre toute la journée.

Mercredi 24 juillet. — Pendant trois heures et demie , nous avons suivi, en marchant dans la direction du N.-O., la route qu'ont tracée les missionnaires anglais. Je dis tracée, car les arbres et les broussailles seuls ont disparu ; il n'a été fait aucun nivellement. Ce chemin est dès lors assez difficile à la marche, à cause des pierres et de tous les accidents de terrain qu'on y rencontre.

A mesure que nous avançons , le sol a des ondulations de plus en plus marquées ; et le sentier prend la direction d'un pic de trois à quatre cents mètres d'élévation, détaché de toutes les montagnes environnantes.

Suivant ensuite la crête d'une petite colline s'inclinant vers le N., nous découvrons vers midi le lac Ougombo, plus communément appelé par les indigènes Gombo. Nous le tournons au N., pour aller camper à TO., au pied du pic qui lui donne son nom.

L'Ougombo a quatre kilomètres de l'E. à l'O., et deux kilomètres du N. au S. Il est presque partagé au milieu par deux promontoires qui semblent vouloir se donner la main. Nous ne pouvons pas constater, du lieu où nous sommes, s'il a un canal de déversement vers la Madété.

Le tour du lac, au moins la partie que nous avons parcourue, n'est qu'un marais fangeux dont l'eau répand une odeur infecte à la moindre agitation.

De nombreux hippopotames se jouent dans ses eaux. Sur ses bords, nous remarquons les traces d'une foule d'animaux sauvages de toute sorte, qui viennent s'y abreuver la nuit. Nous apercevons quelques gazelles et quelques antilopes qui

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s'enfuient à notre approche, et des myriades d'oiseaux d'une variété surprenante, qui animent la surface de Tonde.

Nous nous étendons sur un lit moelleux d'herbe fraîche et donnons carte blanche aux chasseurs pour nous procurer une tranche de venaison.

Une caravane avec bœufs et ânes de l'Ounyamouézi s'est aussi arrêtée en cet endroit, bien que l'eau saumâtre que l'on y trouve soit la plus détestable qu'il soit possible de rencontrer. Nous regrettons, mais trop tard, de n'avoir pas fait notre provision d'eau en traversant la Madété.

Jeudi 25 juillet. — Nous continuons de marcher au N.-O. dans une plaine dénudée qui s'étend du côté de Mpouapoua.

Au bout de deux heures , nous rencontrons un petit ruisseau limpide qui va se décharger dans la Madété, que nous avons laissée sur notre droite, et nous faisons rencontre d'une bande de chasseurs indigènes. Deux coups de feu se font entendre, et un troupeau de sept ou huit zèbres défile à notre droite. Nous apercevons aussi un vol de pintades. La contrée étant des plus giboyeuses, les chasseurs ont fait bonne capture; nous leur achetons un cuissot d'antilope et deux pintades, et leur souhaitons toute sorte de prospérités.

Côtoyant ensuite une forêt de mimosas, refuge favori de nombreux éléphants, nous traversons le Matamombo, dont les eaux sont à peu près identiques à celles du lac Ougombo, et nous allons camper à une petite distance de cette rivière. L'endroit est appelé Simbo par les uns et Matamombo par les autres. . »

Le Père Delaunay a encore la fièvre, et le Père Girault souffre beaucoup des yeux. La chaleur est, en effet, devenue accablante, et la réverbération du soleil sur les roches luisantes et les plaines desséchées constitue un danger dont nous n'avons pas assez tenu compte. Le bon Dieu, qui a veillé sur nous jusqu'ici, continuera, nous l'espérons, de nous couvrir de son égide, et nous fera arriver quand même au terme de notre mission.

Sur ces entrefaites arriva un incident qui aurait pu avoir des suites fâcheuses : un Père s'étant un peu écarté du camp pour réciter son office, se trouva tout à coup en face d'un lion

tapi à l'affût derrière un buisson épineux. Le roi des animaux, en cette circonstance, voulut-il faire preuve de générosité, ou bien le bon Ange qui veillait sur nous le frappa-t-il d'épouvante? Dieu seul le sait. Toujours est-il qu'il prit la fuite au petit trot et alla se remiser dans la jungle, où nous nous gardâmes bien de le poursuivre.

Le fauve n'avait pas de crinière et pouvait mesurer quatre pieds de la tête à la naissance de la queue.

Le souper est plus que maigre, mais demain de bonne heure nous serons à la fin de cette rude étape. Nous nous endormons en rêvant « aux pentes admirablement boisées de Mpouapoua, à la pureté de ses ruisseaux, à ses prairies verdoyantes, à ses flots de lait et à ses masses de beurre. »

Puissent ces paroles de Stanley être des plus véridiques , ainsi que leur conclusion : « On se sent renaître sur ces hauteurs rafraîchies par la brise ; on redevient fort en buvant cet air pur, en se repaissant de la vue de ces plateaux, non moins verts que des pelouses, de ces vallées dont les retraites séduiraient un ermite, de ces ravins profonds, et de cet ensemble dont les grandes lignes enserrent tout ce que la nature a de sauvage et de poétique *. »

1 Stanley, Comment j'ai retrouvé Livingstone.

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