MORT DU R*. P. PASCAL. — SORTIE DE L OUGOGO
L'Assomption. — A demain les affaires sérieuses. — Bienheureux ceux qui meurent dans le Seigneur. — La passion de la charité. — Une tombe au fond des bois. — Commerce de sel. — Pratiques et croyances religieuses des Wagogo. — A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère !
Jeudi 15 août. — Nous fêtons de notre mieux par la célébration des saints offices la solennité de l'Assomption de la très sainte Vierge. C'est la première fois, depuis le commencement du monde, que les chants du triomphe de Marie retentissent au milieu des forêts de l'Afrique équatoriale. Nous sommes tous pénétrés d'une sainte joie à cette pensée.
Nous confions aussi d'une manière toute spéciale à Marié , qui est « le salut des infirmes » , la santé de notre cher malade.
Comme nous avons hâte de quitter l'Ougogo , où les tributs nous ruinent, nous nous remettons en marche dans l'aprèsmidi. Nous traversons, en nous dirigeant vers le N.-O., une immense plaine de sable qui, à la saison des pluies, se change en un vaste marais d'où les Wagogo tirent du sel en abondance.
Après quatre heures de marche, nous arrivons à Mhumpa. Aussitôt le sultan vient nous voir. Il nous apporte deux fusils et deux pistolets, et nous demande de les réparer. Nous fai-
sons tout notre possible pour répondre à ce désir, espérant qu'ainsi nous pourrons arriver à obtenir des conditions plus favorables pour le hongo et être admis à le payer le jour même. Il n'en est malheureusement rien; le sultan refuse de nous laisser partir et remet au lendemain les affaires sérieuses. Dans la nuit, huit de nos pagazis prennent la fuite.
Vendredi 16 août. — Le sultan de Mhumpa exige deux barils de poudre et quarante-six dotis d'étoffe.
Le Père Pascal est de plus en plus fatigué; quand on lui adresse la parole, il répond souvent d'une manière incohérente.
La curiosité des habitants nous assiège ici comme partout ailleurs. Les Wagogo entrent dans nos tentés; ils examinent notre malade, mais sans troubler un instant sa charité et sa patience; ils approchent si près de nous, que nous pouvons à peine faire un pas ; ils épient nos gestes, nos moindres mouvements ; ils nous contrefont ; ils rient de tout. Toutefois je ne crois pas qu'ils aient l'intention de se moquer de nous : ils agissent en vrais sauvages qui n'ont pas même la pensée qu'ils peuvent nous être à charge.
Samedi 17 août. — Le Père Pascal a passé une très mauvaise nui" : il a eu continuellement le délire. Mais, lorsqu'il s'est agi de repartir, il a refusé absolument de se laisser porter en hamac, pour ne pas en priver un autre de ses confrères, malade comme lui , et il a voulu à toute force monter sur son âne.
Nous marchons pendant deux heures dans la direction du N.-O., et nous arrivons au camp de Moukondoukou. Ce district est un des plus populeux de l'Ougogo ; notre arrivée y occasionna naturellement, un branle-bas général ; mais nous commencions à nous habituer à ces bruyantes démonstrations, et nous nous contentions d'avoir l'oeil sur nos moindres ballots, aûn d'éviter à nos hôtes de succomber à la tentation de les prendre.
Le Père Pascal est d'une faiblesse extrême ; tout nous fait craindre un dénouement prochain.
Notre marche n'est cependant pas rapide, puisque à chaque
hongo nous sommes obligés de stationner pendant deux à trois jours ; mais nous manquons totalement de ces mille riens agréables qui flattent les malades, les distraient, les soulagent et les guérissent.
Dimanche 18 août. — Nous consacrons à Notre-Seigneur la journée et la semaine, qui commencent par l'offrande du saint sacrifice de la messe.
Les missionnaires du lac Tanganika font ensemble un vœu à Notre-Seigneur pour lui demander la guérison du Père Pascal, leur bon supérieur. Quant à lui, sa résignation est parfaite, ses sentiments de piété admirables. Dans les intervalles que lui laisse son mal, il ne cesse d'offrir à Notre-Seigneur le sacrifice de sa vie et de nous exhorter à la soumission aux saintes volontés de Dieu.
Grâce à la bonne volonté du vizir qui seconde ici le sultan, nous évitons la plupart des avanies que nous avions essuyées chez les autres roitelets de l'Ougogo ; le petit cadeau personnel que nous lui avions offert tout d'abord nous avait concilié ses bonnes grâces.
Le hongo est fixé à quarante dotis d'étoffe, un rouleau de fil de cuivre et un baril de poudre de cinq livres.
Les vivres sont abondants, mais peu variés.
Lundi 19 août. — Bien que le hongo eût été payé la veille, nous continuons à camper à Moukondoukou; car notre caravane doit se procurer des vivres pour les jours suivants. Il serait d'ailleurs impossible au Père Pascal de se remettre en route. Il est si faible, qu'à chaque instant nous pensons le voir mourir. Il le pense lui-même, et il nous fait ses dernières recommandations pour ses chers supérieurs, pour ses parents, pour ses confrères, offrant à Dieu sa peine de mourir ainsi loin de tous. Il répond toujours avec la plus grande édification aux paroles que nous lui adressons.
Après midi, le Père Livinhac administre à notre cher malade les derniers sacrements et fait les prières de la recommandation de l'âme. Il semble que notre cher supérieur n'attendait plus que ces dernières bénédictions de la sainte Église pour quitter cette terre : à trois heures et demie, il expirait.
Son agonie avait été douce. Etendu sur sa natte, sous la tente de voyage, il semblait prêt à s'endormir. Il s'endormit, en effet, du sommeil de la paix entre les bras de Notre-Seigneur. avec le calme et la joie d'un saint, donnant sa vie avec des transports admirables de charité pour cette mission qu'il avait tant désirée.
Nous n'en pouvions croire nos yeux; quoique nous l'eussions vu souffrir chaque jour, quoique nous eussions assisté à toutes les phases et aux progrès foudroyants de sa maladie, nous n'avions pu nous faire à l'idée de sa mort. Nous pensions que le bon Dieu l'aurait conservé à notre mission naissante. Il ne Ta pas voulu. Que sa sainte volonté soit faite! Notre consolation est de penser que du haut du ciel il continuera à veiller sur l'œuvre qu'il aurait tant voulu accomplir sur la terre. Il priera pour notre mission, pour ses anciens confrères. Les prières d'un saint comme lui nous obtiendront les grâces qui nous sont nécessaires, et surtout celles de bien souffrir et de gagner des âmes. Pour nous, nous n'avons qu'un désir, celui de marcher en tous points sur ses traces, et c'est ce que nous avons promis à Notre-Seigneur auprès des restes mortels de notre cher et vénéré confrère.
Ce bon Père s'attendait à mourir, et je crois qu'il en avait eu comme la révélation. Il m'a dit plusieurs fois, lorsque je lui présentais quelque chose à boire : « C'est inutile, c'est fini! » Il avait annoncé au R. P. Livinhac, son confesseur, l'époque de sa mort. Sur la demande que lui fit le Père : « Comment pouvez-vous le savoir? » Le Père Pascal répondit simplement : ce Ne m'interrogez pas; vous allez trop loin. »
Pauvre confrère! depuis le commencement du voyage, il n'avait cessé de nous édifier par sa douceur, sa patience, son esprit de foi. Vraiment c'était la victime la plus digne d'être immolée la première sur cette pauvre terre !
Au pied de son lit de mort, nous nous rappelions, en admirant les secrets jugements de Dieu, sa vie si sainte, et les traits les plus édifiants nous revenaient en mémoire.
Le caractère particulier de la vertu du R. P. Pascal était la sagesse , l'humilité et la charité. Jamais nous ne lui avons entendu dire une seule parole où ne respirât le mépris le plus absolu de lui-même. 11 n'était jamais plus heureux que lors-
qu'il trouvait une occasion de s'abaisser au-dessous des autres. Sa joie était de rendre à tous, et particulièrement aux pauvres et aux malades, les offices les plus humbles et les plus dégoûtants.
Un jour, dans les environs de Géryville1, il trouva un pauvre enfant indigène dont le corps ne formait, pour ainsi dire, qu'une affreuse plaie; il avait été abandonné de tous, même de ses parents. Le bon Père ne s'en effraya pas : il le prit, il l'emporta dans sa maison, heureux, comme il l'a dit lui-même dans une de ses lettres, de soigner de semblables malades pour l'amour de Notre-Seigneur. Le mal était trop profond pour pouvoir être guéri ; mais par ses soins maternels le Père adoucit les derniers jours de cette pauvre petite créature. Il fit plus : il gagna son cœur. L'exemple de cette charité ouvrit les yeux de l'enfant à la lumière, et si le Père ne lui conserva pas la vie de la terre, il eut du moins la joie de lui donner celle du ciel.
Pendant que le Père Pascal était à Notre-Dame d'Afrique, chargé du pèlerinage, il manifestait sa patience d'une manière non moins admirable. Le jour, la nuit, il était constamment au service de tous, prêt à se rendre au premier appel. Sa charité allait jusqu'à se dépouiller complètement lui-même. En voici deux exemples.
Un jour de fête, l'un des orphelins arabes de la maison n'avait pu changer de linge; on était trop pauvre alors, même pour avoir le strict nécessaire. Le Père Pascal s'en aperçut. Aussitôt il pria l'enfant de le suivre, et lui remit une de ses chemises en disant : « Allez vous changer sans que personne vous voie, et surtout n'en dites rien. » Le jeune Arabe, comme on pense, ne garda point le secret, et un autre missionnaire ayant dit au Père qu'il devait être bien riche sans doute, pour pouvoir faire ce cadeau : « J'ai trois chemises, répondit-il en souriant, je puis bien en donner une pour l'amour de Notre-Seigneur. »
Une autre fois, à Notre-Dame d'Afrique encore, un pauvre d'Alger se présenta pour solliciter l'aumône. Il rencontra le
1 Les Missionnaires d'Alger occupèrent quelque temps ce point du Sud-Oranais, dans l'espoir de nouer parmi les indigènes des relations qui leur permissent de pénétrer plus avant, avec chance de succès, au Maroc ou au Sahara.
Père Pascal, qui quittait la maison conventuelle pour aller dans l'église confesser les pèlerins. Le Père n'avait point d'argent; mais ne voulant pas renvoyer, sans l'avoir soulagé, un pauvre dans lequel sa foi vive lui montrait Notre-Seigneur vivant et souffrant, il monta rapidement dans sa cellule et y prit une paire de draps, la seule qu'il possédât (caries missionnaires couchent d'ordinaire sur une simple natte, revêtus de leurs habits); puis il descendit et la donna au pauvre. Comme celui-ci s'éloignait , il fut aperçu et on le poursuivit, parce qu'on le soupçonnait coupable de vol; il expliqua ce que venait de faire pour lui le Père Pascal et celui-ci, appelé, confirma le récit du mendiant. Le Père Supérieur lui ayant fait un reproche de sa prodigalité, le Père répondit simplement que la seule chose qui lui eût coûté dans cette circonstance, était que cette paire de draps lui venait de sa bonne mère.
A Saint-Laurent-d'Olt *, on le surprit plusieurs fois, durant les nuits d'hiver, couchant, par mortification , sans couverture sur le plancher nu. Et comme un confrère lui en fit l'observation, en disant que c'était à peine s'il pouvait dormir, sans grelotter de froid, sur une paillasse et avec deux couvertures, le Père répondit simplement : « C'est que nos tempéraments ne sont pas les mêmes; je n'ai aucun mérite à cela. »
Le courage du Père Pascal était à la hauteur de sa mortification et de sa charité. Un jour, dans sa mission, on vint l'avertir que deux Arabes en étaient venus aux mains et menaçaient de se tuer :1e Père accourut aussitôt, les vit, le couteau à la main, prêts à fondre l'un sur l'autre. Il se jeta aussitôt entre eux; puis, se tournant vers le plus furieux, se mit à genoux devant lui, en criant en arabe: « Frappe-moi, si tu en as le courage! » Devant un pareil héroïsme, l'indigène recule, tandis que l'intrépide missionnaire saute sur lui et l'embrasse. .
1 Sous les auspices de Me* Bourret, évêque de Rodez, dont le grand cœur, ouvert à toutes les œuvres de zèle, a manifesté en maintes circonstances le plus vif et le plus tendre intérêt pour la mission d'Afrique , les Missionnaires d'Alger dirigent, dans la gracieuse vallée de Saint-Laurent-d'Olt (Aveyron), une école apostolique et un noviciat de Frères coadjuteurs pour les jeunes gens qui se destinent à l'apostolat.
C'est en nous consolant par ces pensées et par ces souvenirs que nous fîmes auprès de notre cher défunt les prières des funérailles. Eu égard aux dispositions superstitieuses d'une partie des sauvages qui nous entouraient alors, et qui n'auraient pas manqué d'exiger de nous, à cause dexette mort, un tribut de plusieurs centaines de dotis, nous résolûmes, après nous être consultés, de transporter le corps vénéré du défunt hors de la frontière de l'Ougogo, et de l'ensevelir dans l'immense forêt qui commence après la dernière plaine de cette province. Mais, afin de le faire avec plus de recueillement et de paix, nous attendîmes le milieu de la nuit. Nous nous réunîmes alors pour réciter auprès de lui une dernière prière; et un Père, accompagné de huit soldats et de deux guides qui connaissaient parfaitement le pays, partit, emportant le précieux dépôt. C'était un spectacle plein de solennité et d'émotion que celui de leur petite troupe s'éloignant dans les ténèbres. Leur voyage se fit sans aucun accident fâcheux. Ils franchirent avant le jour la frontière de l'Ougogo, et pénétrèrent dans la forêt d'au moins sept à huit kilomètres. C'est là qu'ils ensevelirent notre cher défunt; c'est là qu'au milieu du silence et de la paix, sous une petite croix de bois, le corps de notre saint et vénéré confrère attend l'heure de la résurrection.
Mardi 20 août. — Nous offrons tous le saint sacrifice pour le Père Pascal, ce premier martyr de l'Afrique équatoriale. Ensuite, vers six heures, nous levons le camp.
Trois pagazis manquent à l'appel : ils ont fui pendant la nuit.
Après une heure de marche, nous arrivons au dernier village de l'Ougogo. Il se compose de quelques tembés seulement, et dépend entièrement du sultan de Moukondoukou , dont il porte le nom.
Dans l'après-midi, trois chefs viennent nous accuser de cacher dans nos tentes le corps d'un de nos confrères défunt. Nous le nions, et pour preuve nous invitons le sultan à venir visiter toutes nos tentes. Il refuse et s'obstine à demander cinquante dotis. Nous parlementons longuement : tout est inutile. Nos pagazis ont, sans aucun doute, révélé la mort de
Une tombe au fond des bois. (P. 150.