‹ A l'assaut des pays nègresChapitre 15 sur 45 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

EPREUVES. — L OUNYANYEMBE

Suspects. — Chaîne d'esclaves. — Ruines et déserts. — Forêt de Bondy. — Portrait d'un Rouga-Rouga. — Touchante unanimité. — Importance de Toura. — Ambassadeurs. — Un peu de mousica. — Fusillade obligatoire. — Timeo Danaos. — La carte à payer. — Vive la croix !

Samedi 24 août. — Nous constatons avant le départ que des désertions ont encore eu lieu pendant la nuit. Nous croyons devoir profiter de la présence des gens qui suivent notre caravane et nous les engageons. Ces désertions multipliées diminuent considérablement nos étoffes ; car ceux que nous sommes obligés d'engager ainsi profitent de notre embarras pour demander plus qu'il ne convient. Que faire en présence de ces difficultés? Menacer ceux qui voudraient fuir de la colère du gouverneur de l'Ounyanyembé? Ils riraient de nos menaces. Nous montrer durs envers eux et les .maltraiter? Ils fuiraient en bien plus grand nombre. Ici point de justice possible; la justice, la loyauté pour ces pauvres noirs, c'est l'intérêt. Si Dieu leur faisait un jour la grâce de connaître la loi de l'Évangile, ils sauraient alors se plier sous le joug de l'obéissance, non plus en esclaves, mais en chrétiens, et ils déposeraient leur caractère sauvage pour devenir des enfants, des serviteurs plus soumis et plus fidèles.

Après deux heures et demie de marche , nous arrivons à un village appelé Kirounda, qui est assez considérable et entouré

de palissades. Nous campons à quelque dislance sur une petite colline. Les habitants de Kirounda, venus en grand nombre dans notre camp, les uns pour vendre, les autres pour voir des blancs, nous parurent très suspects.

Dimanche 25 août. — Nous restons à Kirounda par la mauvaise volonté des pagazis. Avec les blancs surtout, les Wanyamouézi font ce qu'ils veulent , et quand on les mène avec quelque rigueur, ils s'enfuient. Avec les Arabes, leur conduite est bien différente; ils savent que, s'ils fuient, ceux-ci sauront les retrouver dans leur propre pays, les mettre à la chaîne et en faire leurs esclaves. Aussi le Mnyamouézi a-t-il une crainte servile de tout Arabe qui est chef de caravane. C'est du moins ce qui arrive ordinairement.

Adamou, qui avait passé l'Ougogo avec nous, voyant que nous ne nous remettons pas en route aujourd'hui, nous quitte à Kirounda et prend les devants.

Le Père Lourdel est bien faible depuis deux jours.

Lundi 26 août. — Dix-huit pagazis manquent encore à l'appel. Ainsi en quelques jours nous comptons plus de cent vingt désertions, et nous sommes obligés de contracter autant d'engagements nouveaux.

Nous marchons dans la direction du N.-O. pendant quatre heures. Nous étions partis depuis une heure à peu près , quand le Père Lourdel , qui était à l'arrière de la caravane , se sentant trop fatigué pour la suivre, fut contraint de descendre de son âne et de se coucher sous un arbre. Le Père Livinhac, qui le suivait de près, resta avec lui pour lui prodiguer ses soins.

Dès que nous fûmes arrivés au camp, nous leur envoyâmes une litière et des porteurs, avec quelques provisions. A cinq heures du soir ils ne nous avaient pas encore rejoints, et nous commencions à être inquiets sur leur sort. Enfin les deux Pères arrivent à la tombée de la nuit.

Le matin, pendant notre marche, nous avons rencontré une riche caravane chargée d'ivoire. Elle conduisait en outre vers la côte vingt-cinq esclaves, la chaîne au cou, exténués du voyage, et ployant néanmoins sous de lourds fardeaux; il y avait des hommes et des femmes; ce cruel spectacle fait saigner le cœur. Ah! si les catholiques de France étaient là!

Mardi 27 août. — Nous partons du camp à onze heures et demie, et nous faisons une tirikéza ou marche de l'aprèsmidi. Trois porteurs se sont encore enfuis pendant la nuit. Le Père Lourdel, toujours très fatigué, est porté en litière; il a beaucoup à souffrir en route, car nous sommes toujours dans la forêt aux sentiers étroits et tortueux. C'est dans ce bois que nous campons après six heures de marche environ.

Mercredi 28 août. — Nous quittons le camp de bonne heure. Pendant la première partie de notre marche, nous traversons de grands bois, puis nous arrivons dans une plaine où l'on trouve de nombreuses traces de culture. Autrefois il devait y avoir là des villages prospères. Voici ce qu'en dit Cameron :

« Lorsque, en 1857, Burton et Speke arrivèrent dans le Mgounda Mkali, îe défrichement n'était qu'au début, l'eau était rare, et de Mdabourou à Tabora on ne trouvait des provisions qu'à une seule place. Les caravanes ne passaient guère qu'à force de tirikézas, et il n'était pas une d'entre elles qui pût franchir ce lieu embrasé sans y perdre beaucoup de porteurs.

« C'est maintenant tout autre chose : les Wakimbou, gens de l'un des districts de l'Ounyamouézi , ont attaqué la jungle, trouvé de l'eau, défriché de grands espaces qu'ils ont mis en culture; et aujourd'hui, sous la domination de l'homme, cette plaine brûlante est fertile. Quelques-uns des champs les plus féconds, des lieux les plus paisibles de l'Afrique, se rencontrent là où naguère on ne trouvait qu'un hallier, repaire des animaux sauvages. »

Qu'est- il advenu de cette prospérité? Il est facile de le deviner : régis par des chefs indépendants les uns des autres, et répartis en petites communes éloignées, les Wakimbou n'ont pas pu se mettre à couvert des incursions des brigands (Rougas-Rougas) qui peuplent la forêt. Ceux-ci se sont faits les auxiliaires de Mirambo dans sa lutte avec les Arabes de l'Ounyanyembé, et ils ont entouré Tabora, chef-lieu des traitants, d'un vaste désert, en détruisant tous les tembés cir-

1 Caméron, A travers l'Afrique, p. 91.

convoisins : c'est pour cela que depuis l'Ougogo nous avons rencontré si peu d'habitations.

Les Wakimbou, qui au moindre bruit de guerre changent de résidence avec leurs troupeaux et leurs familles, reviendront sans doute, et rebâtiront peu à peu leurs tembés, car le pays paraît assez fertile ; mais Mirambo ne les ruinera-t-il pas une seconde fois?

Ou ne voit plus aujourd'hui dans cette plaine qu'un petit tembé à peine terminé et habité probablement par des brigands, ou tout au moins par des gens dont l'apparence n'a rien de rassurant. Ils ont rôdé toute la journée dans notre camp, cherchant à se rendre compte de ce que nous possédions.

Jeudi 29 août. — Six pagazis ont encore disparu. Nous partons à onze heures et voyageons toujours au milieu d'épaisses broussailles, où nous campons vers sept heures du soir. Le Frère, n'ayant pu faire le chemin sur son âne, est porté en hamac.

Vendredi 30 août. — Même chemin qu'hier. Après avoir pris quelques instants de repos sur le bord d'un marécage, nous repartons à une heure de l'après-midi. Nous côtoyons alors l'étang de Tchaïa. A cette époque les eaux sont très basses, ce qui n'empêche pas les hippopotames d'y pulluler. Une troupe d'autruches se lève à notre approche et disparaît dans les fourrés. Vers trois heures nous faisons halte dans une clairière.

Soudain des coups de feu répétés se font entendre à l'arrière de la caravane, qui n'avait pas encore atteint le lieu de la halte. Les pagazis accourent vers nous en tumulte et criant : « Les Rougas-Rougas ! De 1a poudre! Nous allons soutenir les askaris. » Connaissant leur bravoure et ayant affaire à des gens fous de peur, nous nous gardâmes bien de faire droit à cette demande. Nous courûmes vers le lieu d'où partaient les coups. Nous arrivâmes trop tard. Deux cadavres rougissaient le sol de leur sang, tandis qu'à côté des débris de caisses encombraient le sentier. Les Rougas-Rougas s'étaient enfoncés dans la forêt, nous emportant trois ballots d'étoffe et un

grand nombre de colis divers. Les pagazis qui les avaient vus de près évaluent leur nombre à soixante. S'ils disent vrai , nous devons remercier Dieu de ce que l'idée ne leur est pas venue de s'emparer de toute notre caravane ; assurément, s'ils avaient poursuivi leur attaque jusqu'à la clairière, pagazis et soldats auraient pris la fuite, et nous-mêmes aurions pu tomber sous les coups de ces bandits.

Nous nous hâtons de prendre des mesures contre une nouvelle attaque. Les bagages sont rassemblés au centre de la clairière, et un immense abatis d'arbres nous met dans une sécurité au moins relative. Askaris et pagazis courent d'un bout à l'autre du camp et plongent de temps en temps leurs regards dans la jungle à travers les interstices de l'estacade, jusqu'au moment où le capitaine adresse le manéno (harangue) obligatoire pour calmer les esprits *.

Je viens de nommer les Rougas-Rougas. En voici le portrait fidèle : figurez-vous un noir de bonne taille pour qui le travail est un supplice, la tête orgueilleusement coiffée de plumes de coq , le front ceint d'un bandeau de perles ou d'étoffe aux couleurs vives , portant un arc avec un carquois rempli de flèches, ou bien deux ou trois lances et un mauvais fusil. En voilà certes plus qu'il ne faut pour mettre en fuite une escouade de pagazis, même accompagnés d'une escorte d'askaris ou soldats nègres ; mais aussi quels soldats !

Ces émules de Cartouche ont leurs demeures habituelles dans les bois. Ils ne vivent que de meurtres et de rapines, tombent à l'improviste sur les villages et les caravanes, les

1 Moins d'une année plus tard, un Anglais, M. Penrose, parli de Zanzibar avec une forte caravane, mais une escorte tout à fait insuffisante (six askaris et un capitaine), fut attaqué dans cette même forêt, que personne ne traverse sans crainte. Au premier coup de fusil tiré par les Rougas-Rougas, capitaine, askaris et pagazis prirent la fuite avec une touchante unanimité. M. Penrose, resté seul, " ne put faire une longue résistance; il tomba percé de coups. L'année suivante, c'étaient MM. Carter et Cadenhead, de l'association internationale belge, qui étaient massacrés pareillement entre Tabora et le Tanganika. La seconde caravane des missionnaires d'Alger perdait aussi un excellent frère coadjuteur dans le trajet de Tabora au Nyanza. .

Le sultan de Zanzibar s'est ému à ces tristes nouvelles, et a envoyé, dit-on, contre les Rougas-Rougas une expédition militaire sous les ordres d'un colonel anglais. 11 est permis d?espérer que cette expédition donnera un peu plus de sécurité aux voyageurs; mais la plus grande protection pour eux sera encore dans une ligne non interrompue d'établissements commerciaux ou religieux traversant l'Afrique de part en part.

pillent, et, lorsqu'ils se croient supérieurs en force, massacrent tous ceux qu'ils rencontrent.

Voilà déjà trop longtemps qu'ils sèment la désolation et la mort depuis fOugogo jusqu'aux rives du Tanganika et du Nyanza ; malheureusement les Arabes manquent des ressources nécessaires pour les anéantir.

Samedi 31 août. — Comme aux jours précédents, marche le matin et l'après-midi. A cinq heures et demie, nous campons au milieu de grands arbres. La veille nous avions subi de lourdes pertes ; nous allions encore aujourd'hui tremper nos lèvres au calice de l'adversité.

Sur le soir le deuxième Kirangozi, selon son habitude, monte sur le tas de ballots et adresse un discours aux pagazis. Il parlait le kinyamouézi. Nous croyions qu'il avertissait ses hommes de marcher en bon ordre, afin d'éviter une attaque. Nullement; voici lé résumé de son discours :

« Hommes de l'Ounyanyembé, demain nous arrivons à Toura. Là, vous le savez, nous rencontrons deux routes: l'une qui se rend à Tabora, l'autre à Ouyouy (premier village de Mirambo). Les Wasoungou veulent prendre la première; nous prendrons la seconde. (Applaudissements bruyants.) Ainsi, hommes de l'Ounyanyembé, en arrivant à Toura, que chacun jette là le paquet du blanc et me suive ! »

Que faire en pareille circonstance? User de la force n'était pas possible : les porteurs se seraient tous enfuis pendant la nuit. Du reste qu'auraient pu faire nos soldats contre tant de gens? Si nous devions perdre tous nos pagazis, nous devions du moins aviser à sauver nos ballots. Nous ordonnâmes à quelques-uns de nos soldats de précéder la caravane le lendemain , afin de se trouver à Toura quand les pagazis jetteraient là les paquets des blancs, comme ils l'avaient promis.

Dimanche 1er septembre. — Ce qui avait été annoncé fut exécuté à la lettre. Après une marche -de quatre heures nous arrivâmes à Toura. Grâce aux soldats qui avaient été envoyés en avant, tout se passa avec ordre. Chaque pagazi déposa sa charge en passant devant le village de Toura et enfila prestement le chemin de Ouyouy. Si nous n'avions pris nos pré-

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cautions, un grand nombre d'entre eux se seraient enfuis avec leurs charges, et nos pertes étaient considérables1.

Nous nous trouvions encore à plus de cent kilomètres de Tabora, et nous n'avions pas un seul porteur! C'était le cas de nous rappeler que nous étions missionnaires et que nous devions nous remettre entièrement entre les mains de Dieu. Nous dîmes donc du fond du cœur le fiât voluntas tua, et nous nous résignâmes complètement à cette volonté sainte.

2, 3, 4, 5 septembre. — Toura ou Itoura est marqué sur les cartes en grands caractères. Nous nous attendions à y trouver une réunion de tembés assez considérable , mais nous n'en apercevons qu'un du lieu où nous sommes. Il y en a, nous dit-on, un second à deux heures de marche; chacun d'eux contient en moyenne une cinquantaine de ménages.

Quoi qu'il en soit, l'important est que les caravanes puissent s'y ravitailler dans le besoin, et nous n'en manquâmes pas l'occasion.

Les PP. Delaunay, Girault, Augier et Dromaux sont très fatigués. Les autres Pères s'occupent à réviser les ballots d'étoffe et les caisses, tâchant de tout réduire au plus petit nombre de charges possible. Puis nous nous réunissons en conseil pour voir ce qu'il convient de faire dans la situation où nous nous trouvons. Il fut décidé que, vu la rareté des pagazis de Toura et les prix élevés qu'ils nous demandaient, trois d'entre nous iraient trouver le gouverneur de l'Ounyanyembé et le prieraient d'envoyer des porteurs à Toura pour emmener nos bagages.

Achevant alors de mettre nos paquets en ordre, nous essayons d'enrôler quelques pagazis pour accompagner les trois Pères. La chose n'était pas des plus aisées. Enfin nous parvenons à en louer quatorze à raison de cinq dotis chacun jusqu'à Tabora. Nous désignons aussi douze soldats qui accompagneront la députation jusqu'à l'Ounyanyembé. Les

1 Pour éviter une semblable détresse, les Pères de la seconde caravane usèrent d'un expédient auquel leurs devanciers n'avaient pas songé : ils firent ramasser et garder dès la sortie de l'Ougogo, par le capitaine des askaris , tous les petits paquets personnels des porteurs. L'intérêt contint ainsi dans le devoir ceux que la reconnaissance et les bons traitements n'avaient pu vaincre.

trois Pères désignés, les PP. Livinhac, Barbot et Deniaud, se disposent à partir avec leurs ânes.

D'après toutes les indications que nous avions reçues à Zanzibar, nous devions nous rendre directement à l'Ounyanyembé ; nous avions des lettres pour le gouverneur. Du reste nos pagazis étaient engagés pour Tabora, et si nous les avions suivis jusqu'à Ouyouy, ils auraient pareillement refusé d'aller plus loin. D'un autre côté, Ouyouy est sur le territoire de Mirambo, et à cause de l'inimitié qui existe entre ce sultan et le gouverneur arabe, nous aurions eu de nombreuses difficultés pour gagner de là l'Ounyanyembé.

Vendredi 6 septembre. — A six heures et demie nous disions à nos confrères un cordial au revoir, et nous mettions notre petite caravane en marche d. Nous laissions les PP. Girault et Augier dans un état vraiment inquiétant : la fièvre ne les quittait plus, et l'un et l'autre avaient presque continuellement le délire.

0 Providence de Dieu, que nous comprenions bien la nécessité de nous abandonner entre vos mains!

Après deux heures de marche nous arrivions au tembé appelé Toura oriental. Nous campâmes au milieu dans une sorte de cage à poules assez bien couverte, ce qui nous dispensa de dresser notre tente. Nous fîmes des vivres pour deux jours ; car le lendemain nous entrions dans une forêt et nous ne devions point trouver de village jusqu'au surlendemain.

Samedi 7 septembre. — Partis à six heures, nous arrivons au campement à midi et demi. Le lieu où nous nous arrêtons se nomme Kouala Mtoni.

Notre marche est plus facile et beaucoup plus rapide avec ce petit nombre de pagazis qu'avec notre nombreuse caravane.

Çà et là on aperçoit un tembé dans la forêt.

Les indigènes seraient-ils assez rapprochés de Tabora pour se croire en sûreté contre les attaques des voleurs? Il faut le

1 II n'est peut-être pas inutile de faire remarquer ici que c'est le Père Deniaud, à peu près seul valide, qui rédigeait alors le journal de voyage.

penser, puisqu'ils ne cherchent pas à se défendre mutuellement ; il est vrai que chaque tembé est lui-même une pelite citadelle qui défie l'attaque de plusieurs hommes, et les Rougas-Rougas préfèrent d'ailleurs piller une riche caravane qu'une misérable hutte.

L'eau se conserve longtemps dans le lit profond et encaissé du Kouala; aussi pûmes nous nous désaltérer à notre aise.

Dimanche 8 septembre. — Fête de la Nativité de Marie. Nous avions, en ce saint jour, bien des demandes à faire à notre bonne Mère. Aussi ce fut un bonheur. pour nous de pouvoir offrir le saint sacrifice de la Messe avant notre départ. Nous remîmes entre les mains de Marie le résultat de notre mission dans l'Ounyanyembé, nous lui confiâmes tous nos intérêts, et nous lui demandâmes surtout une meilleure santé pour nos confrères restés à Toura.

Partis à six heures , nous faisons halte dans un lieu nommé Niahouah. A une heure de l'après-midi, nous reprenons notre course, qui cette fois est plus intéressante. Plus de buissons épineux, mais de grands bois, peu épais, qui n'embarrassent pas la marche. De temps en temps nous rencontrons d'immenses rochers de granit superposés, et offrant un aspect des plus variés; on dirait que ces masses énormes ont été placées là par la main de l'homme, ou que ce sont les ruines colossales de monuments antiques.

Avant d'arriver à Roubouga, nous rencontrons de nombreux villages ruinés et des traces de cultures.

Vers six heures, nous entrons dans Roubouga pour y passer la nuit. Eau abondante.

Lundi 9 septembre. — A notre grand regret nous sommes obligés de rester encore un jour à Roubouga; les pagazis, fatigués par les tirikézas des jours précédents, réclament un peu de mousica (repos).

Mardi 10 septembre. — Le départ a lieu un peu avant six heures. A onze heures et demie, nous arrivons au village de Kigoua, dans lequel nous campons.

Comme nous approchions de l'Ounyanyembé, nous en-

voyâmes le capitaine et un soldat annoncer notre arrivée au gouverneur, c'est toujours ce qui se pratique avant d'entrer dans un établissement arabe.

Mercredi 11 septembre. — Nous marchons jusqu'à dix heures au milieu des bois, et nous faisons halte auprès d'un noullah nommé Wala, qui marque la frontière de l'Ounyanyembé. Aune heure de l'après-midi, nous repartons. Nous traversons un pays où l'on découvre beaucoup de traces de culture. Maintenant la forêt repousse, et tend à faire disparaître les sillons de maïs ou de moutama.

A la sortie du bois, l'aspect change complètement. La vue s'étend au loin, et nous traversons une belle plaine assez bien cultivée jusqu'au village de Goudou, au milieu duquel nous campons. Ce village a une double enceinte : l'une se compose d'une haie très épaisse; l'autre est formée par les murs du tembé. Les maisons sont assez bien bâties en grosses briques non cuites.

Jeudi 12 septembre. — Dès la pointe du jour, notre capitaine est de retour au camp; il nous apporte le salem (bonjour) de la part du wali (gouverneur), et nous apprend que celui-ci destine à notre logement une maison à Kouihara.

Nous quittâmes de bonne heure le camp de Goudou. Vers huit heures une belle plaine, qui s'étendait devant nous, nous permit d'apercevoir Kouikourou, résidence du gouverneur de l'Ounyanyembé.

Alors commença la fusillade accoutumée; tous ceux qui portaient un fusil, tenant à se faire entendre jusqu'au village, c'était à qui mettrait le plus de poudre dans son arme et tirerait le plus souvent. Ce jeu dura jusqu'à notre arrivée aux portes de Kouikourou. Là était réunie une foule de gens, en grand costume, accourus pour nous voir; quelques-uns des spectateurs, nous prenant pour des Anglais, nous saluèrent par un good morning chaleureux.

Un noir fantoche décoré du titre de sultan de l'Ounyamouézi nous reçut à l'entrée du village et nous y introduisit. Le sultan réel, Abdallah benNassib, vint aussi au-devant de nous , nous serra la main avec attendrissement , et nous con-

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duisit dans une petite salle de réception où il s'informa si notre voyage avait été heureux. Après avoir échangé quelques mots de politesse, nous lui donnâmes les lettres de recommandation dont nous étions porteurs, puis nous gagnâmes Kouihara, distant d'environ une heure de Kouikourou. Notre escorte, ne s'étant point arrêtée, nous avait précédés à notre nouveau gîte.

A peine y étions-nous arrivés nous-mêmes, que le frère du gouverneur, qui demeurait aussi à Kouihara, envoya un esclave pour nous emmener dîner chez lui. Nous ne pûmes accepter l'offre de Cheik ben Nassib, car le wali, son frère, venait de nous dire qu'il nous suivait afin de nous rendre visite. Nous n'y perdîmes rien; on nous apporta chez nous le dîner auquel nous avions refusé de prendre part. Il venait très à propos; l'heure était avancée et nous étions encore à jeun.

Le gouverneur vint nous voir dans l'après-midi, comme il nous l'avait promis. Nous lui parlâmes des pertes que nous avions subies, de la désertion en masse de tous nos pagazis, de nos confrères restés à Toura avec plus de deux cent cinquante charges. Abdallah ben Nassib savait déjà tout cela. Nous lui dîmes alors la cause de notre arrivée à Kouikourou. Il nous répondit que nous aurions autant de pagazis qu'il nous plairait.

N'ayant qu'un petit nombre de ballots d'étoffe, nous demandâmes à le payer avec du fil de cuivre, de la poudre, des fusils et d'autres objets.

« Ne vous préoccupez de rien, nous dit-il, je me charge de tout; dès demain les pagazis partiront. »

Nous insistions pour qu'il fixât un prix. Il refusa absolument, en disant que nous nous arrangerions à l'amiable, et que c'était son devoir de nous rendre ce service.

Vendredi 13 septembre. — Dès le matin, le gouverneur, son frère et le sultan nous envoyèrent, l'un, un bœuf, et les deux autres, chacun une vache. Plus tard, nous reçûmes encore d'autres petits présents et une grande quantité de riz non pilé. Dans la soirée , le wali Abdallah vint nous annon-

cer que le lendemain deux cent soixante pagazis partiraient pour Toura, pour amener le reste de la caravane.

Quelques-uns des soldats qui nous avaient accompagnés jusqu'à Kouihara n'ont point paru pendant toute la journée. Nous supposons qu'ils sont à Tabora, principale ville de l'Ounyanyembé, à une lieue environ de Kouihara. Tabora, Kouikourou et Kouihara, forment un triangle: Tabora est au nord, Kouihara au sud-ouest, et Kouikourou au sud-est.

Samedi 14 septembre. — Toute la journée se passe à installer une petite chapelle et à recevoir les Arabes qui viennent en foule nous visiter. Ils nous donnent beaucoup de détails sur les différents chemins à prendre pour nous rendre soit dans l'Ouganda, soit à Oujiji. Dans la soirée, nous allons faire visite à Cheik ben Nassib et au gouverneur.

Dimanche 15 septembre et jours suivants. — A partir de ce jour, nous recevons à chaque instant des visites d'Arabes, surtout des deux Ben Nassib. C'est à qui nous fera le plus de promesses. Le wali et son frère, le vieux cheik, se mettent tout entiers à notre disposition; ils sont prêts à nous rendre tous les services possibles. Si nous voulons nous fixer dans l'Ounyanyembé, ils en seront très heureux et nous aideront de tout leur pouvoir1; si nous voulons continuer notre voyage, nous n'aurons qu'à dire un mot, et les porteurs dont nous aurons besoin seront de suite à notre disposition.

Chaque jour ils nous font les mêmes promesses; ils nous demandent si nous manquons de quelque chose, afin de nous le fournir. Ils nous disent que les trois ministres anglais n'ont pas été bien reçus par les Arabes d'Oujiji, parce qu'ils n'étaient pas passés par l'Ounyanyembé. « Pour vous, ajoutent-ils, vous y serez bien accueillis, car nous vous donnerons des lettres de recommandation; vous allez faire le bien là-bas; vous n'êtes point, comme les Anglais, des voleurs d'esclaves. »

1 Les mêmes offres furent faites à la seconde caravane, ce qui n'empêcha pas le gouverneur d'agir sous main pour rendre impossible tout établissement catholique au centre de l'Ounyamouézi : le commerce d'esclaves serait alors surveillé de trop près.

Tous ces beaux discours sont assaisonnés de petits présents en volailles, pâtisseries, etc. etc.

Nous étions loin de nous fier à toutes ces civilités. Nous nous demandions quel serait le résultat de toutes ces protestations d'amitié et de dévouement; nous nous répétions l'un à l'autre le mot de Laocoon au siège de Troie : Timeo Danaos et dona ferentes. C'était, en effet, la réflexion la plus naturelle que nous pussions faire.

Les soldats qui nous avaient quittés en arrivant reviennent rendre leurs armes et nous abandonnent tout à fait.

Dimanche 22 septembre et jours suivants. — Le bruit court que la caravane d'un blanc se serait battue avec les indigènes de Mpouapoua, et que ce blanc, ayant été abandonné de ses porteurs, se serait rendu alors chez Mirambo pour lui demander aide et protection. Nous ignorons absolument de qui il s'agit.

Les PP. Livinhac et Barbot ont la fièvre. Le Père Deniaud est cloué sur sa natte par un violent rhumatisme aux jambes qui l'empêche de se tenir debout.

Nous commençons ainsi à payer notre tribut au climat de Kouihara. Gaudete in Domino semper, iterum dico gaudete.

Quelques Arabes viennent demander de nos nouvelles.

26, 27, 28 et 29 septembre. — Pendant ces quatre jours, ayant été tous trois malades, nous ne sommes plus d'accord sur la date et le jour de la semaine. Dieu nous tiendra compte de tout , nous sommes à lui à la vie et à la mort : sive vivirnus, sive morimur, Domini sumus.

Lundi 30 septembre. — Dans la soirée, deux soldats envoyés par les confrères nous annoncent leur arrivée pour le lendemain. Ils nous apportent une lettre dans laquelle les Pères nous parlent de quelques difficultés avec le chef de la caravane. Ils nous annoncent avoir vu M. Gambier à Toura; il allait chez Mirambo avec une petite caravane de quatrevingts hommes, ayant perdu tous ses pagazis neuf journées avant d'arriver à Mpouapoua. Son intention était de demander des porteurs à ce noir potentat pour aller quérir le reste de

ses ballots. Us nous annoncent aussi l'arrivée prochaine de M. Debaize. Mais la meilleure nouvelle qu'ils nous donnent , c'est que nos confrères sont tous en bonne santé.

Mardi 1er octobre. — Entrée solennelle de la caravane à Kouikourou. Le wali étant absent, elle se rend aussitôt à Kouihara; le gouverneur y arrive sur ses talons.

Quelle ne fut pas notre surprise lorsque nous l'entendîmes réclamer quatre dotis pour chacun des deux cent soixante hommes qui avaient apportés nos ballots!

Nous lui répétâmes sur tous les tons qu'il était convenu que nous n'aurions affaire qu'avec lui pour le payement , et que ce payement se ferait, non pas en étoffe, mais en fil de fer, poudre, etc. Il ne voulut rien entendre, disant que cela ne le regardait plus, que c'était à nous de payer nos pagazis. Quant à ceux-ci , ils ne voulaient pas rendre les paquets avant qu'on leur mesurât les dotis. La mauvaise foi du wali était évidente. Finalement, nous fûmes contraints de nous exécuter et de distribuer quatre mille mètres d'étoffe, soit environ six mille francs1, à cette caravane composée en grande partie des esclaves du gouverneur.

Nos confrères nous racontèrent alors quel genre de difficultés ils avaient eues à Toura avec le chef de la caravane. Cet homme, qui avait reçu des instructions d'Abdallah ben Nassib, réclama avant de partir le payement des pagazis; nos confrères, que nous avions avertis par lettre de n'en rien faire, que tout serait réglé avec le gouverneur, refusèrent de payer d'avance. Le capitaine avait insisté longtemps et menacé même de s'en retourner avec tous les porteurs.

Ce journal ne donnera qu'une faible idée de ce que nous avons souffert; mais je dois dire qu'au fond, les épreuves par lesquelles il a plu à Dieu de nous faire passer ont fait beaucoup de bien à nos âmes. Si nous avions moins souffert, nous aurions moins prié , nous serions moins détachés des choses de la terre, moins unis à Dieu. Que le divin Maître soit donc béni de nous avoir trouvés dignes de souffrir quelque chose pour Lui! Nous ne savons pas quelles croix il nous réserve

1 Dans l'Ounyanyembé, les étoffes ont plus que quintuplé de valeur.

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encore ; mais , comptant sur le secours de sa grâce , nous embrassons d'avance toutes celles qu'il lui plaira de nous envoyer. Pourvu que le bon Dieu soit glorifié , que son œuvre se fasse, que nos pauvres noirs ouvrent les yeux à la lumière, qu'importe tout le reste 4 !

1 Voici, d'après le journal de la deuxième caravane, le résumé des étapes de Bagamoyo à Tabora, par heures et par kilomètres :

1° De BagamoyO à Mpouapoua, 97 h. y2=377 kilom.; 2° De Mpouapoua à l'Qugogo (tirikéza), 18 h. = 65 kilom.; 3° Traversée de l'Ougogo, 38 h. 3/4— 164 kilom.; 4° De l'Ougogo à Tabora, 65 h. 3/4 = 260 kilom.

Total : 220 heures de marche, et 866 kilomètres.

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