CHAPITRE XI
SEJOUR A KOUIHARA
Actions de grâces. — Réaction terrible. — Établissements arabes. — Coup d'œil de Tabora. — Cultures. — Marché. — La Terre de la Lune. — Plus d'étoffes !
— Une ancre de salut. — Sagesse antique. — Moyens de persuasion topiques.
— La capitale de Mirambo. — Déceptions. — Arrivée de M. Debaize à Kouihara.
— Emprunt forcé. — Encore la fièvre. — Notre Père, que votre règne arrive !
Mercredi 2 octobre et jours suivants. — On pense bien que nous rendîmes d'abondantes actions de grâces au Seigneur pour notre réunion. Quam bonum et quam jucundum habitare fratres in unum !
Le bonheur de nous retrouver tous ensemble nous fît un peu oublier le contretemps de la veille et la conduite du gouverneur à notre égard.
Malheureusement on ne fait pas impunément des marches forcées comme nous avions dû en subir. Les diverses émotions du voyage donnent bien une énergie factice et trompeuse pour quelque temps; vienne le repos, les nerfs se détendent, et les poisons amassés dans l'organisme par les miasmes putrides des marais et des bois sombres exercent alors leur toute -puissante influence : réaction terrible à laquelle nous avions été en butte à Mpouapoua, et que l'inaction forcée au centre de FOunyamouézi ne pouvait manquer de voir se reproduire.
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Tôt ou tard la nature reprend ses droits, et elle le fait avec une violence proportionnée au fardeau sous lequel on Fa contrainte de plier. Stanley, en ce lieu même, avait été huit jours entre la vie et la mort. Cameron, qui vint après lui, donne des détails navrants sur la fièvre qui le minait, lui et ses deux compagnons. « Sur près de sept semaines écoulées, écrivait-il de l'Ounyanyembé, je n'ai eu que seize jours sans maladie, — seize jours de faiblesse! »
Ce fut bien à peu près là aussi notre partage : fièvre , maux d'yeux et dysenterie transformèrent notre tembé en une salle d'hôpital; mais , grâce à notre nombre, il y avait toujours un Père plus ou moins valide pour soigner les autres et leur rappeler les grandes pensées de la foi, la sublimité du sacrifice, la suavité de la confiance en Dieu et l'abandon à la sainte Providence. Enfin la fièvre disparut avec son affreux •cortège sans faire de victimes, et nous n'eûmes qu'à remercier le sacré Cœur de Jésus, qui nous donnait une preuve de plus de ses miséricordieuses bontés1.
1 La seconde caravane ne devait pas être aussi favorisée du Ciel.
Partie de Bagamoyo, le 16 août 1879, elle arrivait sans perle d'hommes ni de bagages, en deux mois et vingt jours, à la capitale de l'Ounyanyembé: c'était une des marches les plus rapides et les plus heureuses qui se soient encore faites sur cette route. Mais à Tabora de cruelles épreuves attendaient les missionnaires.
Le lendemain de leur arrivée , le Père Facy, vrai ange de piété et de douceur, s'éteignait doucement sans avoir fait entendre une seule plainte le long de cette pénible route, et sans que rien pût faire prévoir à ses compagnons une mort si rapide. Il n'avait que vingt-cinq ans.
Trois jours après, c'était le tour du Père Ruellan. Cet intrépide et zélé missionnaire s'était surmené de travail et de fatigue depuis son arrivée à Zanzibar jusqu'à Tabora. Citons ici le journal de M. l'abbé Guyot :
<( En apprenant la mort du Père Facy, il "-d.it simplement: « C'est la première « victime; si Dieu me veut pour être la seconde, je suis prêt. » Son sacrifice fut accepté. 11 voulut communier le matin du 21 novembre, et le soir, en recevant l'extrême-onction, il expira doucement, au milieu de tous ses confrères éplorés.
« Sa tombe fut creusée près de celle du Père Facy, avec lequel il avait reçu le sacerdoce au commencement de l'année, au sommet d'une colline rocailleuse qui domine Tabora vers le sud.
« Le corps, étendu sur un lit de campement, était porté à tour de rôle parles missionnaires précédés de la croix. Nos zouaves et nos askaris escortaient sur deux rangs, le fusil incliné sur l'épaule. Nous suivions au centre, psalmodiant les psaumes de la pénitence.
<( Le cortège gravit lentement la colline à travers les champs ensemencés. Arrivé au sommet, le Père Lé.vesque, en surplis et en étole, entonne le chant des morts, que nos voix accompagnent. Les nègres, recueillis et respectueux, se pressent autour de cette tombe béante, et regardent avec émotion descendre dans la
Doit-on conclure de là, comme l'ont fait tous les explorateurs, à l'insalubrité du plateau central, qui s'étend entre le Tanganika, le Victoria- Nyanza et les montagnes de l'Ousagara? Peut-être, mais il était difficile aux trafiquants arabes de choisir un meilleur emplacement pour l'entrepôt de leur commerce. Là convergent tout naturellement les caravanes venant du Karagoué et de l'Ouganda au nord, du Manyéma et de l'Oujiji à l'ouest, de l'Oufipa, de FOurori et de la fertile plaine de la Rikoua au sud; là elles se licencient et se reforment pour une nouvelle destination.
Vu le peu de pente pour l'écoulement des eaux, la sécheresse et l'inondation sont tour à tour suspendues sur Tabora comme l'épée de Damoclès ; mais le coup d'ceil ne manque pas de charme, malgré sa monotonie. Les plaines arides sont entremêlées de grands bois et de crêtes rocheuses parsemées d'énormes cactus ou d'arbres nains en parasol ; d'agréables vallons montrent avec orgueil leurs champs de céréales, dont les chaumes dorés font les délices de nombreux troupeaux ; enfin autour des tembés arabes prospèrent de gracieux bosquets de bananiers, d'orangers parfumés et de grenadiers empourprés, qui cachent, sous leur luxuriante verdure, la voluptueuse demeure du maître ; puis de. frais jardins entretenus par une foule d'esclaves, où tomates, piment, concombres, arachides, patales et maïs poussent à ravir. En certains endroits on rencontre même de nombreux pieds de vigne à l'état sauvage, mais disposés de telle façon qu'on croirait à d'anciens essais de culture.-
fosse bénite le corps de ce Père qu'ils aimaient tant, parce qu'il s'était donné la charge, repoussante à la nature, de soigner leurs plaies. Puis la terre s'amoncelle pour toujours sur lui : c'est là que, près d'un de ses frères, il va attendre le grand jour de la résurrection. »
Un mois plus tard expirait le Père Soboul. Doué d'une constitution des plus robustes, il avait bravé pendant dix ans le soleil du Sahara et de la Kabylie : une insolation l'a enlevé sous l'équateur.
Peu de temps après, M. Van Oost, qui escortait les missionnaires se rendant à Oujiji , fut atteint de la dysenterie. Il dut revenir à Tabora, où, malgré les soins qui lui furent prodigués, il expira le 27 janvier dans les sentiments de la foi la plus ardente et de la plus suave piété, offrant à Dieu, pour l'extension de son règne dans ces contrées infidèles, cette mort qu'il avait souvent bravée sur les champ de bataille, quand il défendait le Saint-Siège dans les rangs des zouaves pontificaux.
0 profondeur des jugements de Dieu , que vos desseins sont inscrutables !