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Comme partout où ils ont porté leurs pas, les sectateurs de Mahomet n'ont rien négligé pour se créer là une existence confortable. Ce que le sol ne peut produire, ils le font venir de la côte : parfumeries, café, sucre, liqueurs, bronzes, œuvres d'art, poudre et mousquets leur sont régulièrement envoyés par leurs correspondants de Zanzibar.
Leurs tembés ne diffèrent de ceux des indigènes que par une construction un peu plus solide, et certains aménagements particuliers à l'islam. Une profonde véranda en ceint l'extérieur et y forme une salle de réception toute naturelle, où l'on aime à venir respirer le frais du matin et la brise du soir.
Dans la saison où nous sommes, la température ne dépasse guère 20 ou 25° centigrades pendant le jour; la nuit elle s'abaisse considérablement , et nous sommes obligés de prendre les plus grandes précautions pour ne pas grelotter de froid.
Il se tient chaque jour à Tabora un marché dont l'approvisionnement est très variable; néanmoins on peut y acheter de la viande de bœuf à bon compte. On y trouve aussi du blé, mais en petite quantité; le reste, tabac, patates, bananes et moutama se débite le plus facilement du monde.
Chez les traitants, on paraît assidu aux prières du matin et du soir; on jeûne même le Rhamadan, et je crains bien qu'on ne le cède guère en fanatisme à tous les autres points du globe infestés par le Coran. Malgré toutes les belles fleurs de rhétorique que lui débiteront les Arabes, le voyageur devra se rappeler qu'il ne peut être pour la plupart d'entre eux qu'un infidèle. Il s'expliquera ainsi bien des choses1.
1 Nous trouvons, à l'appui de cette remarque, une curieuse anecdote sur Abdallah ben Nassib lui-même dans Stanley [Comment j'ai retrouvé Livingstone, page 132).
« Abdallah ben Nassib, dit-il, était alors campé dans notre voisinage, avec cinq cents porteurs et une suite nombreuse, composée d'Arabes et de Wasahouahili , qui gravitaient dans le cercle où les retenait son importance. Il vint me trouver, — c'était un homme de grande taille, d'une cinquantaine d'années, plein de vigueur, — et me demanda si par hasard je n'avais pas besoin d'acheter des ânes. Tous les miens étaient malades ou moribonds, je répondis affirmativement. Il me dit alors avec la plus grande affabilité qu'il me vendrait tous ceux qui pourraient m'être nécessaires, et qu'il recevrait en payement une traite sur Zanzibar.
« Enchanté de ce noble Arabe, trouvant qu'il justifiait complètement les éloges que lui avait donnés Burton, j'eus pour lui tous les égards dus à un homme d'un si haut rang et d'une si touchante bonté. Le lendemain malin, sans me prévenir,
Le mot Ounyanyembc signifie pays des houes; quant à la vraie signification du mot Ounyamouézi, dont l'Ounyanyembé est un district, elle a été fort débattue; celle de Terre de la Lune paraît être la plus probable, s'il faut en croire Livingstone.
« Les Wanyamouézi, dit-il (Dernier Journal, II, 219), tirent leur nom d'un ornement d'ivoire, en forme de croissant, qu'ils portent suspendu au cou, et dont les pointes leur atteignent les épaules. Ils croient être venus anciennement des bords de la mer, environs de Mombas (?). »
« Questionnés sur eux-mêmes, les arrivants répondirent : « Nous sommes les gens de l'ornement de la lune. » Actuellement encore cette parure jouit chez eux d'une grande faveur, et une quantité considérable d'ivoire est employée à sa fabrication. Quelquefois elle a pour matière les défenses incurvées de l'hippopotame. »
La langue parlée ordinairement par les Arabes est le Kisouahili, qui est aussi connu de bon nombre de Wanyamouézi, à cause de leur caractère essentiellement voyageur; mais pour établir des missions aux alentours, la connaissance du Kinyamouézi serait nécessaire.
On ne saurait croire aussi quel prestige peut donner aux yeux des traitants la connaissance de la langue arabe, surtout de l'arabe littéral.
Ajoutons en passant qu'ils sont fort amateurs de tous les produits de l'industrie européenne. De petits cadeaux en ce genre seraient bien accueillis de tous les personnages influents du pays. C'est ainsi que Cheik ben Nassib nous a manifesté à plusieurs reprises le désir d'avoir une belle couverture de voyage; d'autres fois il nous demandait si nous n'avions pas des stéréoscopes , des réveille-matin , des revolvers , des fusils à système perfectionné, des verres à boire de couleur, etc. etc.
10, 11, 12 octobre. — Nous nous occupons à faire l'inventaire du contenu de nos caisses pour le partage entre les deux
sans m'envoyer le moindre mot d'adieu, Abdallah ben Nassib prenait la route de Bagamoyo avec ses satellites, ses pagazis et tous ses ânes, me traitant à peu près comme Ben Soulayam avait traité Speke au Tanganika. •>
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stations du Tanganika et du Nyanza. La division faite, chacun refait ses ballots. Nous constatons avec douleur que nous n'avons pas même assez d'étoffes pour payer des porteurs jusqu'à Oujiji et l'Ouganda, car le payement de la caravane de Toura a bien diminué nos valeurs; il faut donc nécessairement songer à nous en procurer d'autres, si nous ne voulons éterniser notre séjour dans l'Ounyanyembé.
Dans cette extrémité , nous avons recours au crédit extraordinaire qui nous a été ouvert à Zanzibar, et nous nous adressons aux commerçants du pays. Le gouverneur et son frère nous promettent de nous fournir autant d'étoffes que nous voudrons, moyennant un billet sur M. Greffulhe, correspondant à Zanzibar de la maison Roux de Freissinet , de Marseille. Mais, quand nous en venons au prix des marchandises, nous ne tardons pas à nous apercevoir que nous avons affaire à des gens qui vont profiter de notre situation pour nous exploiter dans des proportions inacceptables. La pièce de satini, qui à Zanzibar coûte à peine huit francs, ils veulent nous la faire payer plus de soixante-dix. Si nous voulons partir, il nous faut faire un emprunt qui s'élèvera à une somme énorme.
Dimanche 13 octobre. — Dans notre conseil hebdomadaire, nous nous demandâmes quel parti nous devions prendre dans la situation où nous nous trouvions : plus d'étoffes, et impossible de s'en procurer sans souscrire à des prix exorbitants. D'un autre côté, nous demandions aussi des porteurs au wali et à son frère, mais la promesse faite à ce sujet était sans effet comme toutes les autres.
Devant de telles*diffîcultés , la pensée nous est venue de nous adresser à Mirambo , roi de la contrée voisine de l'Ounyanyembé. Il passe pour très favorable aux Européens, et sa résidence n'est qu'à quelques jours de marche de Kouihara, où nous nous trouvons en ce moment. Nous sommes confirmés dans cette pensée par le bruit répandu que plusieurs blancs viennent d'arriver chez ce prince. D'après ce qu'on nous dit, nous croyons pouvoir conclure que M. Philippe Broyon, dont le Père Charmetant voulait faire notre banquier dans l'intérieur de l'Afrique, est de ce nombre.
Nous nous décidons, en conséquence, à aller le trouver pour savoir quelles sont les conventions faites entre lui et notre Père Procureur, et pour réclamer l'appui de Mirambo. Mais ici se présente une difficulté nouvelle : Mirambo est l'ennemi juré de la colonie arabe établie à Tabora; depuis de longues années , ils sont dans un état d'hostilité ouverte qui date de l'époque du premier passage de Stanley. Cet explorateur raconte,* en effet, dans son livre, comment il fut amené à prendre part lui-même à la première guerre que le gouverneur arabe de Tabora déclara à Mirambo, alors simple chef de brigands, et qui peu à peu s'est fait un royaume tous les jours plus menaçant pour les établissements arabes de l'intérieur.
Lundi 14 octobre. — Le Père Lourdel et moi sommes désignés pour l'ambassade chez Mirambo. Nous porterons des présents au sultan, et lui expliquerons les motifs qui nous ont conduits dans l'Ounyanyembé. Nous tâcherons d'obtenir des étoffes, et, s'il est possible, des pagazis.
Avant de partir, je vais trouver Gheik ben Nassib, afin de voir encore une fois s'il ne veut pas livrer ses étoffes à meilleur compte. Je Le trouvai assis sous sa véranda en compagnie de plusieurs Omanis qui étaient venus prendre de ses nouvelles. Après les questions ordinaires relativement à l'état de nos santés, j'abordai le principal objet de ma visite.
« Ami cheik, le temps perdu ne se rattrape jamais, il faut que nous te quittions.
— Pourquoi tant vous presser? Vous êtes fatigués, attendez encore quelques jours.
— Nous ne serons en repos que lorsque nous aurons atteint le terme de notre voyage. «
— Sans doute; mais croyez-moi, le chemin est long, il vous faut faire ample provision de forces. Comptez sur moi; quand il en sera temps , je vous fournirai tout ce dont vous avez besoin.
— Toute réflexion faite, ajoutai-je du ton le plus indifférent que je pus prendre, j'ai entendu dire qu'il était arrivé des blancs chez Mirambo, j'irai voir demain s'ils n'ont point de lettres pour nous. »
A ce nom de Mirambo, le vieux cheik, perdant tout déco-
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rum, bondit sur sa natte, et ses yeux lancèrent des éclairs. « Tu n'iras pas, dit-il, c'est impossible. Mirambo ne te recevrait jamais, car tu es venu ici, et nos amis sont ses ennemis. D'ailleurs, les chemins sont mauvais, et puis on te tuera, c'est sûr. Non, tu ne peux partir.
— Ami cheik, je ne crois point être esclave à Kouihara; par conséquent, personne ne peut m'empêcher d'aller où je veux : je suis déterminé à aller chez Mirambo, j'irai en dépit de tous les obstacles.
— Écris à tes amis les blancs qui sont chez Mirambo, je ferai porter ta lettre; cela vaut beaucoup mieux.
— Je préfère y aller moi-même.
— Vois, tu es fatigué, ajouta-t-il sur un ton pathétique; par Allah! tu seras malade en route.
— A la grâce de Dieu, je partirai demain. »
Cheik ben Nassib, ne pouvant me persuader, hocha mélancoliquement la tête, et nous nous séparâmes.
La difficulté était de trouver un guide ; aucun de nos soldats ne savait la route. Du reste, ils étaient pleins de mauvais vouloir et refusèrent presque tous de nous accompagner. Jean-Baptiste, notre interprète, qui plus que les autres avait peur des Arabes, ne voulut point partir. D'un coté il craignait de leur déplaire, et de l'autre il pensait, comme tous les askaris, que Mirambo lui ferait couper la tête en arrivant chez lui. Nous envoyâmes dans tous les tembés voisins, même pendant la nuit, à la recherche d'un guide. Même réponse partout : « Nous ne pouvons aller chez Mirambo sans l'autorisation du wali. )>
Mardi 15 octobre. — Sur ces entrefaites, Cheik ben Nassib fit prévenir son frère cle notre projet, et tous deux délibérèrent sur la conduite à tenir à notre égard en cette conjoncture. Le résultat de la délibération fut que, dans la crainte que nous ne nous plaignissions au sultan de Zanzibar, Abdallah prit son air le plus aimable, et, vers les six heures, vint frapper à notre tembé.
« Vous voulez aller chez Mirambo? nous dit-il; il fallait donc me prévenir, je vous aurais fourni dès hier les guides et les porteurs nécessaires. Combien en voulez-vous?
— Trois nous suffiront. »
Il nous quitte, et une heure après, toujours souriant, revient avec trois de ses esclaves. Il fut convenu que nous donnerions à chacun un doti et demi pour le voyage, et que nous partirions à midi.
A l'heure fixée, nous donnons à chacun sa charge : une tente, une caisse et un ballot contenant quelques effets. A la vue des fardeaux que nous déposions devant eux, ces messieurs, qui croyaient sans doute aller les mains vides, nous tournèrent le dos en gesticulant comme des fous et s'en allèrent se plaindre au frère du gouverneur.
Il se passa alors une scène un peu curieuse.
Dès que les trois esclaves furent partis , nous envoyâmes Jean-Baptiste chez Gheik ben Nassib, afin de lui expliquer pourquoi les trois nègres refusaient de se mettre en route. A peine l'explication est-elle donnée que le vieux cheik et tous ceux qui étaient assis sous sa véranda tombent sur les trois pauvres esclaves, qui avec des bâtons, qui avec des pieds de lances, et les forcent à reprendre le chemin de notre demeure. Cette fois ils nous arrivent doux comme des agneaux, et prennent chacun leur paquet sans mot dire.
A trois heures de l'après-midi nous partons. Trois soldats se sont encore joints à notre petite troupe. Nous allons droit vers l'ouest. A cinq heures et demie nous campons dans le village de Moakoumbi. Le Père Lourdel est très fatigué.
Mercredi 16 octobre. — Nous partons à six heures et marchons toujours dans la même direction. Sur le chemin beaucoup de villages. A neuf heures nous faisons halle à Manangoua. A deux heures nous repartons, et à quatre heures et demie nous campons dans le village de Mguankoua. Nos étapes sont très courtes ; mais le Père Lourdel se sent de plus en plus faible.
Jeudi 17 octobre. — Nous partons à cinq heures. Notre guide s'égare et nous fait errer longtemps dans les bois à la recherche du sentier. A sept heures et demie nous arrivons au village de Mziga ; le chef nous accueille très bien , et nous dit de choisir un tembé pour nous y installer : attention pro-