CHAPITRE I
La perle des guides. — Camp volant. — Adieux. — Au nom du Père, et du FjIs, et du Saint-Esprit. — Kouikourou. — Coutumes superstitieuses. — Fumeurs et fumeuses. — Un fidèle de Stanley. — Chorégraphie. — Ouyouy. — Un traitant retraité. — Mission anglaise. — Avis aux traînards. — Désertions. — Commencement de la masika.
Kouihara (Ounyanyembé) , lundi 11 novembre 1878. — Après avoir acheté aux Arabes de Tabora les étoffes qui nous étaient nécessaires pour continuer noire voyage, nous avons prié Abdallah ben Nassib, gouverneur de la colonie, de nous donner un homme capable de nous procurer des pagazis, et de conduire notre nouvelle caravane jusqu'à l'Oussoukouma, sur les bords du Nyanza. Il nous amena un vieux nègre roulé dans un pagne crasseux. Son regard indécis et son rire malin étaient loin d'inspirer la confiance. Nous dîmes au wali que nous voulions un homme sur lequel nous pussions compter.
Il se mit alors à nous faire le plus grand éloge d'Anamri (c'était le nom du personnage en question).
(( Je pourrais, dit-il, vous trouver un guide d'un extérieur plus brillant, mais il vous trahirait peut-être. Anamri vous rendra les plus grands services et vous sera fidèle jusqu'au bout. C'est le plus intelligent et le plus probe des hommes; il connaît tous les chefs, depuis Tabora jusqu'au Nyanza; il sait tous les sentiers, etc. etc. » Gela voulait dire tout simplement qu'il n'avait pas d'autre homme à nous donner.
Sachant très bien que pas un habitant de Tabora ne se mettrait à notre service contre la volonté du gouverneur, nous engageâmes le vieux nègre, qui nous promit de trouver des porteurs dans le plus bref délai. Nous comptions peu sur cette promesse, et le jour même nous prîmes tous les moyens possibles pour l'organisation de notre caravane.
Le dimanche 27 octobre, nous engagions les premiers porteurs; aujourd'hui, la liste est presque complète. Nous décidons que, le lendemain, le Père Barbot et moi, nous quitterons Kouihara avec nos pagazis et quelques soldats, pour aller camper sur la route du Nyanza, au village appelé Kouikourou1, résidence du sultan de l'Ounyamouézi.
Avant le départ définitif, il est nécessaire d'organiser un camp à quelque distance où l'on réunit les pagazis. Ceux-ci ne demandent jamais à se mettre en route d'eux-mêmes ; à plus forle raison ne peut-on exiger de leur vaillance qu'ils s'arrachent brusquement aux embrassements de leurs proches. Ce n'est donc que peu à peu, et en s'éloignant méthodiquement de leur centre d'attraction, que l'on arrive à tirer de ce^ pauvres gens tout le parti que l'on peut en attendre.
Le Père Girault restera à Tabora pour engager les derniers porteurs et les envoyer nous rejoindre.
Sur le soir, je vais faire mes adieux au gouverneur, à son frère, et à M. Debaize, qui s'est montré très bienveillant pour nous durant notre séjour à Kouihara.
La pluie tombe abondante, et ne nous présage rien de bon. Je rentre mouillé jusqu'aux os, avec une vive appréhension
1 Ce nom de Kouikourou est un terme générique désignant tout village habité par un sultan ou mtémi.
Nous suivons pour cette seconde partie le journal du Père Livinhac. Nous retrouverons dans la troisième partie ceux des missionnaires qui prirent quelques jours plus tard le chemin du Tanganika.
de fièvre. Grâce à Dieu cependant je passe une bonne nuit, et ma mésaventure n'a pas de résultat fâcheux.
Mardi 12 novembre. — Le Père Girault distribue des paquets aux porteurs. Vers trois heures du soir, tout est prêt pour le départ. Nous serrons la main à nos confrères de la mission d'Oujiji, leur promettant de venir les revoir, et nous prenons le chemin de Kouikourou.
Le village est tout en émoi. Sans compter les nombreux curieux qui viennent assister au départ des Wasoungou, les parents et amis sont là, se livrant aux plus bruyantes démonstrations, et contemplant avec amour la fière attitude de la caravane. Pour mettre le comble à l'ivresse générale, nos askaris font retentir les échos environnants du fracas de la poudre. Pour moi je place ce nouveau voyage sous la protection de l'adorable Trinité en faisant le signe de la croix. Je suis on ne peut plus heureux de pouvoir me remettre en route pour les régions que nous devons conquérir à Jésus- Christ, et je remercie de tout mon cœur Dieu et la bonne Mère, m'abandonnant entièrement au bon plaisir d'En- Haut.
Nos pagazis marchent d'un bon pas dans la direction du nord pendant une demi -heure ; inclinant ensuite vers le nordouest, nous laissons à gauche Tabora, et arrivons à Kouikourou vers cinq heures.
C'est un grand village, fortifié à la manière du pays, par une haie d'une sorte de plante grasse et par une palissade de longues perches. L'ensemble est assez agréable, car d'épais ombrages y mettent suffisamment à couvert des ardeurs du soleil. Ils sont formés par de grands arbres appelés meroumbos, à feuille petite et rondelette, et qui atteignent les dimensions de nos platanes. Les naturels travaillent son écorce assez adroitement et la transforment à peu de frais en de très solides cordes. Le vert printanier des nombreuses bananeraies contribue aussi à donner à ce site un aspect enchanteur.
Sur l'ordre du sultan, deux compartiments du tembé nous ont été réservés, mais aucun d'eux n'est assez grand pour contenir nos bagages. Nous mettons dans le plus convenable les ballots qui contiennent nos étoffes, et nous y faisons dres-
ser nos lits; dans l'autre nous empilons nos caisses et installons notre cuisine. La famée qui vient des compartiments voisins rend presque inhabitable notre obscur réduit.
Mercredi 13 et jeudi 14 novembre. — Le Père Girault envoie au camp une trentaine de porteurs. Que Dieu soit béni! j'espère que nous quitterons bientôt rOunyanyembé.
Les nombreux troupeaux de vaches que possèdent les habitants de Kouikourou rentrant chaque soir au tembé, nous pouvons nous procurer facilement un peu de lait avec les petites perles rouges dites samé samé.
Parmi les coutumes superstitieuses des indigènes, en voici une que nous avons toujours vu observer en voyage : la veille au soir, ils répandent de la farine, soit de maïs, soit de moutama, sur la route qu'ils devront prendre au matin suivant, afin, disent-ils, de se rendre le sentier favorable. Cette farine forme quelques figures : tantôt un carré agrémenté de lignes transversales; tantôt une circonférence avec une croix de Saint-André au milieu, une autre fois un triangle avec d'informes hiéroglyphes intérieurs.
Le premier jour de la lune, ils scrutent avec anxiété le moment où cet astre apparaît à l'horizon, alors ils le saluent par une courte prière et par des détonations d'armes à feu cent fois répétées : coutume qui doit provenir des Arabes.
A part cela, le bagage religieux du nègre est bien mince, car je ne sais pas s'il faut tenir compte de l'habitude qu'ils ont de recouvrir d'un peu de sable en passant l'endroit où un pagazi est tombé avec son fardeau ; de déposer une pierre à l'emplacement où est mort un de leurs confrères en voyage; de couper une bronche, une feuille ou une touffe d'herbe pour jeter sur les restes des rois de la création, comme sont le lion et l'éléphant, en signe sans doute de respect pour la force supérieure que Dieu leur a départie.
Toutes ces pratiques sont chez eux passées en usage et conservées par la tradition. Quelle enestl'origine? Je laisse à de plus savants que moi la tâche de résoudre cette question.
Vendredi 15 novembre. — Je reprends le chemin de Koui- Jiara, laissant le Père Barbot à la garde du camp. Je trouve
le Père Lourdel et le Frère Amance moins faibles qu'à mon départ. Le nombre de nos pagazis est au complet.
Pendant que mes confrères de la mission du Nyanza se hâtent de terminer leurs préparatifs de départ, je vais faire une dernière visite à Gheik ben Nassib. Il se dit mille fois mon ami, me souhaite un heureux voyage, et m'offre de nous faire parvenir, dans l'Ouganda, les étoffes et autres valeurs dont nous aurons besoin.
Je reviens auprès de mes confrères ; et , après avoir passé avec eux quelques heures, je donne à ceux de la mission d'Oujiji le baiser d'adieu, et retourne au camp le cœur bien gros!... Pauvres confrères! probablement je ne les reverrai que dans la vraie patrie.
Samedi 16 novembre. — Le Père Barbot va faire ses adieux aux confrères d'Oujiji. Vers dix heures, le Père Lourdel arrive au camp avec le reste des bagages. Le Père Girault est resté en arrière avec le Frère , que la fièvre a saisi à une demi-heure de Tabora. Nous nous hâtons de lui envoyer une kitanda; et, en attendant, nous faisons dresser pour lui un lit sous la tente. Il arrive vers onze heures très fatigué, mais le repos du lit le soulage beaucoup.
Nous donnons des ordres pour que askaris et pagazis se rendent au camp dans la journée de demain , afin que lundi nous puissions partir de bonne heure. Le Père Barbot rentre dans la soirée. Nous sommes heureux de nous voir réunis, et sur la route de notre chère mission.
Dimanche 17 novembre. — Sainte messe avant l'aurore. Durant tout le voyage nous devons célébrer le saint sacrifice de très bonne heure, pour ne pas être troublé parle tumulte qui se fera autour de nous dès la pointe du jour.
Vers trois heures, pluie torrentielle. La tente est inondée, et nous sommes obligés de battre en retraite dans l'intérieur du tembé; enfin le beau temps reparaît au bout d'une heure et demie.
Ici, comme dans tout l'Ounyamouézi, les nègres sont passionnés pour le tabac. Hommes et femmes ne paraissent jamais sans leur pipe. A défaut de tabac, les premiers fument le
chanvre, dont ils aspirent à grandes bouffées les vapeurs délétères. Cette plante pourtant produit chez eux des effets tels qu'on ne conçoit pas pourquoi ils persévèrent dans son usage. Mais la force de l'habitude et peut-être de la mode fait qu'ils regardent comme insignifiantes ou de bon ton les affreuses quintes de toux qui leur soulèvent les entrailles1.
Les femmes fument , généralement en silence , de grandes pipes d'argile en forme de cône renversé. C'est ainsi qu'elles sortent le matin avec leur dernier- né enveloppé sur le dos dans une guenille ou une peau de chèvre retenue sur la poitrine. Parfois elles portent sur la tête un panier de provisions, et sur l'épaule une houe pour les travaux des champs ; mais la pipe est toujours de leurs ornements de prédilection.
Lundi 18 novembre. — Plusieurs pagazis ne sont pas encore arrivés, et ce n'est qu'à neuf heures moins le quart que nous pouvons donner le signal du départ. Les PP. Barbotet Lourdel et le Frère marchent en tête de la caravane; le Père Girault et moi marchons à l'arrière - garde avec quelques askaris, entre autres Mouini Pembé, qui est chargé de transmettre nos ordres au reste de nos hommes. Mouini Pembé a accompagné Stanley dans son dernier voyage; nous avons été contents de lui pendant la première partie du nôtre; sans avoir le titre de capitaine, il sera notre homme de confiance.
La caravane s'avance en bon ordre à travers une immense plaine toute cultivée en maïs, et qui dans la saison doit avoir un joli coup d'oeil. Au bout d'une heure et demie, nous atteignons le petit village de Machiama, où nous devons camper. Malgré notre répugnance, nous sommes obligés de pénétrer dans l'intérieur du tembé, car les terres environnantes sont cultivées. Nous mettons nos ballots à l'abri de la pluie sous une sorte de hangar public. Il est résolu que le Père Lourdel et le Frère, qui sont les plus malades de la bande, logeront avec le Père Barbot sous la tente, où l'on se trouve généralement mieux que dans les cases indigènes. Nous n'avons, hélas! qu'une tente à peu près convenable, que nous avons achetée
1 Livingstone avait déjà trouvé cet usage, qu'il flétrit énergiquement, dans toute l'Afrique australe, notamment chez les Batokas. (V. Explorations dans l'Afrique australe, page 535).
En route pour le Nyanza. (P. 194.)
à Marseille : l'autre, confectionnée à Zanzibar, n'est plus habitable. Le Père Girault et moi demanderons donc l'hospitalité aux nègres.
On fait dans ce village de fins et solides paniers, dont les naturels se servent pour emmagasiner la farine de moutama ou de maïs, après que les femmes ont écrasé le grain entre deux pierres.
Dans la soirée, un askari m'apporte une grosse racine qui a, dit-il, les propriétés du savon. Pour m'en assurer, je lui donne un pantalon blanc à laver. Il me le rapporte très propre; mais on me fait observer que cette racine, si elle dégraisse bien, use beaucoup le linge.
Dans la nuit, nos pagazis se livrent à une danse frénétique : les battements de mains retentissent en cadence, les corps s'agitent et se balancent lentement d'abord, puis suivant le mouvement du coryphée , qui chante les prouesses de sa race , avec une précipitation de plus en plus grande. Les pieds frappent le sol d'un seul et même coup. Enfin le rythme s'accélère à un tel point que l'on n'a plus sous les yeux qu'un galop infernal, qui dure jusqu'à ce que tous, à bout de forces, roulent à terre, aux grands applaudissements de ceux à qui l'âge et les infirmités ne permettent plus de se livrer à cet original divertissement. Je me demande comment, après s'être ainsi fatigués, ils pourront faire la longue étape de demain.
Mardi 19 novembre. — A cinq heures, le tambour donne le signal du départ. Nous avons avec nous des gens de Mtésa qui avaient été envoyés par ce roi à Zanzibar. Ils ont demandé à s'engager comme askaris, ce à quoi nous avons consenti, espérant qu'ils pourraient nous être utiles plus tard. Ils semblent doués d'un bon naturel, et nous ont rendu de très grands services dans l'organisation de notre caravane; mais je crois leurs pompeuses descriptions de l'Ouganda et de son orgueilleux monarque sujettes à caution : quel est celui à qui l'on pourrait faire dire que son pays n'est pas le plus beau pays du monde?
Nous nous dirigeons vers le N.-N.-E. Le pays, quoique toujours un peu sablonneux, est très fertile; et si la main de l'homme ne le cultive pas partout, le Créateur sait en tirer mille
richesses qui font éclater sa puissance : nous élevons nos cœurs vers Celui qui revêt d'un si bel éclat le lis des champs, et a promis de veiller sur ses serviteurs malgré leur peu de foi.
Bientôt de grands arbres ombragent le sentier ; nous croyons reconnaître le platane de nos contrées parmi les gommiers sauvages et les mimosas épineux, puis l'euphorbe géant et d'autres essences aux tiges les plus irrégulières et les plus variées. La marche cependant est assez facile au milieu des géants de cette forêt vierge, et les pagazis pressent le pas, car l'étape est longue.
Deux fois nous rencontrons de l'eau sur le chemin , deux fois nous nous arrêtons quelques minutes pour nous désaltérer et reprendre haleine. Ce n'est que vers une heure que nous arrivons dans les terrains cultivés de la tribu d'Ouyouy. A deux heures et demie, nous sommes devant le grand village où habite le chef de la tribu. Il est environné de celte immense haie touffue et toujours verte dont nous avons déjà parlé. Nos askaris, selon leur mauvaise habitude, annoncent la présence de la caravane.par plusieurs coups de fusil.
Le mtémi refuse de nous donner l'hospitalité dans son village; il fait cause commune avec Mirambo, qui est, dit-on, sur le point d'attaquer les Arabes de l'Ounyanyembé, et craint que nos hommes, dont un bon nombre sont sujets des traitants, ne lui causent de l'embarras, une fois entrés dans la capitale de son petit royaume- Deux Anglais, membres des missions protestantes, 'qui campent tout près du village, viennent nous serrer la main, nous disent qu'il se trouve à peu de distance un village de Wangouana où nous serons certainement reçus , et nous annoncent leur visite pour le soir. Nous y arrivons vers trois heures, bien fatigués.
Les ministres anglais viennent nous voir, comme ils nous l'avaient promis; l'un d'eux, M. Gopplestone, était déjà connu de nous, pour avoir accepté notre hospitalité à Tabora. Ces Messieurs doivent se rendre dans l'Ouganda, dès qu'un de leurs confrères les aura rejoints1. Ils nous demandent un peu
1 II s'agit probablement ici de M. Penrose, dont nous avons raconté plus haut la fin tragique. (V. page 459, en note.)
de poudre de chasse. La conversation se fait en kisouahili, non sans quelque peine , car ni les uns ni les autres nous ne possédons parfaitement cette langue.
Mercredi 20 novembre. — La journée d'hier a été si fatigante que nous sommes obligés de donner un jour de repos à nos porteurs. Dans la matinée, j'écris à Mgr le délégué apostolique et au T. R. P. Deguerry. Nous allons ensuite, le Père Lourdel et moi, faire une visite à Saïd ben Sélim, ancien gouverneur de l'Ounyanyembé. Il habite dans le village même du mtémi, où il s'est construit une maison semblable aux maisons arabes de Tabora. Son influence n'a pas de peine à contrebalancer celle du sultan indigène, personnage que nous avons trouvé cependant vêtu d'un tricot de laine et d'une pièce de mascati; ce qui est un grand luxe chez les nègres. Ce bon exemple est suivi par les nyamparas (grands), qui se drapent orgueilleusement dans leur légère gandoura arabe, et se coiffent du turban.
Comme à Kouïkourou , les huttes sont ici magnifiquement ombragées par de superbes meroumbos; mais elles manquent d'alignement et de symétrie; aussi, lorsqu'on marche dans les rues (si toutefois on peut donner ce nom aux communications établies entre les tembés), faut -il mille précautions pour ne pas se heurter ou se perdre.
Notre visite fait plaisir à l'ex-wali, qui déploie pour nous recevoir tout le luxe oriental. L'entrevue se termine par la promesse de nous faire parvenir dans l'Ouganda les lettres à notre adresse qu'on déposerait chez lui.
Dans la soirée, nous nous rendons au camp anglais. Les ministres nous ayant envoyé ce matin sept bouteilles de vin avec d'excellents biscuits, nous les remercions de leur affabilité, et leur offrons à notre tour cinq boîtes de poudre américaine. Us veulent bien se charger de faire parvenir notre courrier à la côte, et nous donnent en même temps une lettre pour M. Mackay, membre de leur société, qui se trouve en ce moment dans l'Ouganda '.
1 La deuxième caravane, passant à Ouyouy le 3 mars 1880, y retrouvait M. Copplestone, dont le confrère était allé à Zanzibar. Après avoir été tous deux dans VOuganda, où l'autorité despotique de Mtésa leur avait déplu, les clergymen
Sur ces entrefaites, Mouini Pembé nous apprend qu'il nous sera impossible, en sortant de l'Ounyanyembé, de traverser une grande forêt qui se trouve à cinq ou six jours de marche, si nous n'avons pas avec nous un homme de Ben Sélim. Trois sultans qui habitent en deçà de cette forêt sont, dit- il, ennemis des Arabes , et font la guerre aux caravanes qui viennent de Tabora. Saïd ben Sélim seul est connu et respecté sur le chemin d'Ouyouy au Nyanza. Il ajoute qu'une caravane, partie depuis plusieurs semaines de Tabora, est arrêtée à l'entrée de cette forêt, et attend notre arrivée pour la passer avec nous. Ce sont quelques hommes de cette caravane revenus en arrière qui lui ont donné ces détails.
Nous nous rendons alors une seconde fois chez Saïd ben Sélim. Il nous dit qu'il est vrai que nous trouverons des ennemis sur notre route; que, pour lui, il ne peut nous être utile, si nous passons par l'Ougougou selon notre intention; mais si nous prenons le chemin de Métinguéni , la présence de son représentant écartera tout danger.
Qu'il existe ou non des dangers sur notre route, nous sommes obligés de prendre le parti le plus sûr, et de prier Ben Sélim de nous donner un homme de confiance; car, sans cette précaution, nos lâches Wangôuana refuseraient de nous suivre. Il nous promet cet homme, et nous prenons congé de lui.
A la tombée de la nuit, l'homme de Ben Sélim se rend dans notre camp. Il demande huit dotis, et promet de venir dès demain matin avec deux nègres qui lui serviront d'escorte. Nous lui promettons les huit dotis, et nous envoyons en même temps avec lui deux de nos soldats porter un petit cadeau (deux dotis de chiti) à son maître.
Durant le jour, nos soldats ont fait de copieuses libations de pombé, surtout Ismaïli, notre cuisinier. Toute sa raison a fait naufrage dans les cruches aux larges flancs. Croyant mettre la viande dans la marmite, il la jette à côté et nous fait faire ainsi le plus triste des soupers.
étaient revenus dans cette partie de l'Ounyamouézi et s'étaient bâtis une. maison en terre sur une éminence, à quelques centaines de pas de la ville.
Cette fois le sultan d'Ouyouy se fit payer un hongo de huit dioras d'étoffe, soixante-douze dotis.
Jeudi 21 novembre. — Nous continuonsxle nous diriger au N.-N.-E. à travers une plaine très fertile. A huit heures et demie, nous nous arrêtons dans un petit village toujours de la tribu d'Ouyouy. Nous faisons des reproches au kirangozi de s'être arrêté si tôt. Le vieil Anamri s'excuse en disant qu'il aurait fallu marcher quatre heures de plus pour atteindre un autre village, et que l'étape eût été trop longue pour des porteurs encore fatigués de la course considérable de l'avantveille.
On vient nous offrir cinq poulets pour une choukka : les perles blanches rondes et solides sont facilement acceptées pour les achats de vivres, en ce moment peu abondants.
Vendredi 22 novembre. — Durant trois heures, nous cheminons à travers une grande et belle forêt, ensuite, pendant une heure, à travers des champs cultivés. Direction N.-N.-E.
La caravane s'arrête à Ndala, grand village où nous pouvons camper au large. Les arachides et le moutama abondent; çà et là quelques troupeaux de bœufs.
Nous trouvons les habitants en train de confectionner des paniers d'écorce qu'ils appellent lindo. Ces paniers de forme cylindrique sont d'une seule pièce, à part le fond et le couvercle, qui sont cousus très adroitement toujours avec de l'écorce.
Depuis que nous avons quitté Kouïhara, le temps est splendide, quoique nous soyons dans la saison des pluies.
Samedi 23 novembre. — Trois pagazis se sont sauvés pendant la nuit; nous les remplaçons et donnons le signal du départ. A six heures dix minutes nous sommes en marche. Nous cheminons une demi-heure dans une plaine découverte pour nous engager ensuite sous bois. Le terrain s'incline doucement vers le nord. Au bout de trois heures apparaissent les terres cultivées, où nous faisons une courte halte.
Tandis que, assis sur les ballots, à l'ombre des grands arbres, nous nous délassons quelque peu, les pagazis se groupent avec tumulte. « Rougas-Rougas ! Rougas-Rougas ! les voleurs! les voleurs! » crie-t-on de tous côtés. Je cours vers le groupe, pour savoir la cause de l'alerte. On me montre un
homme qui avait au bras une large blessure : c'était un de nos pagazis qui, se trouvant malade le matin, avait payé un homme pour porter sa charge jusqu'au camp. Il suivait derrière la caravane, un peu loin. Un voleur caché dans les broussailles, qui n'avait probablement pas cru prudent d'attaquer la ligne serrée de nos porteurs, s'était dédommagé en se jetant sur ce pauvre diable, pour lui enlever le peu d'étoffe qu'il portait.
Nous rassurons nos hommes, et nous profitons de la circonstance pour leur faire comprendre combien il est important de ne pas rester en arrière. On se remet en marche, et, après une heure de chemin à travers un pays découvert et cultivé, nous arrivons à Toumbi. Ce grand village n'est qu'un amas informe de cabanes. Impossible de trouver un endroit convenable pour dresser la tente. Nous nous installons, en désespoir de cause, dans un compartiment du tembé assez spacieux pour contenir nos cinq lits. Le temps est très chaud, 28° à 30° centigrades à l'ombre.
Toumbi se trouve au nord de Ndala.
Dimanche 24 novembre. — Aucun de nous ne se sent assez fort pour monter au saint autel. Pourquoi faut-il que, parmi tant de privations, nous soyons encore frustrés de la visite du divin Consolateur?
Nos porteurs, dispersés dans les huttes, se font attendre, et notre caravane ne peut s'ébranler avant sept heures. Nous nous dirigeons vers le N.-N.-E., à travers une plaine généralement découverte et cultivée. Après quatre heures de marche , nous arrivons à Kinga , petit village où nous sommes cependant assez au large.
A peine y étions -nous entrés, qu'on vient nous annoncer que les pagazis de la tribu d'Ougougou, engagés jusqu'à Métinguéni, refusent de nous suivre plus loin, si nous n'augmentons leur salaire. Nous faisons appeler leurs nyamparas (chefs de groupe), mais ils ne veulent rien entendre. Après avoir crié qu'ils voulaient trois dotis en plus, c'est-à-dire le double du prix convenu, nos gaillards se sauvent au nombre de soixante-deux. Nous serons donc obligés de passer ici la journée de demain pour louer de nouveaux porteurs.
Lundi 25 novembre. — Dès le matin, je me rends avec quelques askaris chez le mtémi de la tribu , qui habite à une vingtaine de minutes de notre camp. En chemin, les soldats m'apprennent que ce sultan est ennemi de Mirambo , qui n'a jamais pu se rendre maître de son village, défendu par une forte palissade et assez grand pour abriter tous les hommes de la tribu pendant la guerre.
Après avoir passé plusieurs portes basses et étroites et avoir suivi les zigzags de ruelles fangeuses, j'arrive devant la cabane qui sert de palais au chef du district. Je lui offre quelques mètres d'étoffe et le prie de me fournir des porteurs jusqu'à Machimba. Il me les promet majestueusement, et je reprends le chemin du camp.
Vers une heure, nous sommes avertis que le mtémi nous attend sous un grand arbre, à quelques pas du village. Nous nous rendons auprès de lui, le Père Lourdel et moi. Il est assis au milieu des hommes qui veulent s'engager comme porteurs. Nous débattons le prix de leur engagement, et, ne pouvant leur persuader de venir jusqu'à Machimba qui est à trois ou quatre journées de marche, nous finissons par leur faire promettre de venir jusqu'à Métinguéni moyennant un salaire de deux dotis.
La nuit, bon nombre de nos pagazis Wangouana prennent encore la fuite. Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de redoubler de vigilance pour empêcher de nouvelles désertions et de presser la marche le plus possible.
Jusqu'à Kinga, notre caravane avait très bien marché. Ici commencent les épreuves. Puisse le bon Dieu, qui les permet, nous aider à les supporter patiemment pour sa gloire.
Mardi 26 novembre. — Les porteurs engagés hier se font longtemps attendre. Je me rends chez le mtémi pour le prier d'envoyer au plus tôt ses hommes. Il m'assure qu'il a donné des ordres et se met en devoir de presser les retardataires.
Nous quittons le camp vers huit heures et nous marchons dans la direction N.-N.-E. ; le pays est presque partout cultivé. Nous nous tenons sur nos gardes et avançons en bon ordre; car on nous a dit que la route était infestée de voleurs. Nous
nous arrêtons à Irongou. Le soir, violent orage ; pluie abondante. Nos paquets sont abrités sous un vaste hangar.
Mercredi 27 novembre. — Dès la pointe du jour, tandis que nous nous préparons au départ, plusieurs hommes bien armés pénètrent dans le tembé. Ils se jettent sur ceux de nos pagazis qui sont originaires de l'Oussoukouma, et leur arrachent les étoffes que nous leur avons données comme salaire, sous prétexte que les hommes de cette tribu sont ennemis du sultan de Métinguéni, dont ils se disent les soldats.
Nous déclarons à ces brigands que nous sommes, nous, Wasoungou, les amis de Métinguéni, et que nous entendons que nos pagazis, quelle que soit leur tribu, soient respectés sur ses terres.
Ils rendent non sans difficulté les étoffes volées; mais nos soldats épouvantés disent qu'il serait imprudent de poursuivre notre route sans avoir avec nous, comme escorte, quelques hommes de Métinguéni. Nous députons trois soldats vers ce sultan pour lui annoncer notre arrivée, et le prier de nous envoyer un ou deux de ses hommes, afin que leur présence apprenne à tous les brigands de la forêt que nous sommes ses amis.
Nos ambassadeurs rentrent le soir avec quatre hommes de Métinguéni. Ce mtémi est heureux de se dire notre ami, et voit avec plaisir que nous avons pris la route qui traverse ses Etats. Il nous promet sa protection jusqu'à Machimba. Que le bon Dieu soit béni !