‹ A l'assaut des pays nègresChapitre 20 sur 45 · FORETS ET ROUG AS-RO U G AS · texte numérisé non relu

FORETS ET ROUG AS-RO U G AS

Un peuple pasteur. — Grands magiciens. — Métinguéni. — Ossuaire. — Voleurs couronnés. — Conversion inattendue. — Bloqués. — Un Mouini-Mgui soigneux de conserver sa précieuse personne. — Silence éloquent. — Prières pour la chose publique. — Les frais de la guerre. — Encore des esclaves. — Attaqués par les Rougas-Rougas.

Jeudi 28 novembre. — Douze pagazis Wangouana se sont sauvés dans la nuit avec un askari. Ces pauvres gens s'exagèrent les dangers de la route. Impossible d'empêcher ces désertions, malgré la vigilance la plus active.

Nous nous mettons en route vers trois heures et demie, et nous nous dirigeons vers le N.-N.-E. Nous marchons durant plusieurs heures dans une épaisse forêt; nous traversons ensuite une chaîne de collines qui semble s'étendre du S.-E. au N.-O. De leur sommet, la vue embrasse une immense plaine boisée. Nous veillons avec le plu,s grand soin pour déjouer les ruses des voleurs qui, d'après ce qu'on dit, brûlent de nous débarrasser de quelques ballots.

Une bande de Watatourou croise la caravane. Ils conduisent des ânes chargés d'une grande besace de peau de bœuf. Leur visage sec et farouche est loin d'inspirer la confiance; probablement la vue de nos armes leur fait juger prudent de nous laisser passer en paix.

Les Watatourou ne cultivent pas la terre; ils sont pasteurs et vivent de leurs troupeaux de bœufs, de vaches et de chèvres. La viande et le lait leur suffisent, et s'il en est de plus raffinés dans le luxe, ceux-ci viennent alors chez les Wanyamouézi faire quelques provisions de moutama, qu'ils achètent, je crois, avec des flèches qu'ils savent très bien fabriquer.

C'est, de toutes les peuplades que nous ayons encore rencontrées, celle qui s'éloigne le plus du type nègre pour se rapprocher du type caucasique. Leurs troupeaux sont très nombreux et composés chacun de deux à trois cents bêtes à corne. Ils ne construisent pas de huttes pour se mettre à couvert contre les intempéries des saisons, mais dorment sous des tentes de peaux. Le costume est des plus simples , presque tous sont nus : en revanche, ils possèdent les coiffures les plus excentriques et les plus diversifiées. Il en est qui montrent orgueilleusement une sorte de tonsure de perles plaquée sur l'occiput; d'autres se rasent presque complètement le crâne, ne laissant qu'une petite couronne de cheveux et une touffe laineuse au milieu; le plus grand nombre se contentent d'une mèche à la base postérieure de la tête et y suspendent de cent manières des plumes de grosseur et couleur variées. Les femmes ont des ceintures de peaux et se rasent aussi la tête : on se demande comment ils peuvent en cet état supporter impunément les ardeurs du soleil.

La forêt fait enfin place aux terres cultivées, parsemées de villages qui paraissent très peuplés. Hommes, femmes, enfants sortent de leurs habitations et nous examinent des pieds à la tète avec la plus grande curiosité. On dirait qu'ils n'ont jamais vu de blancs.

Métinguéni nous reçoit à l'entrée de son village avec beaucoup d'amabilité. Il nous indique la maison qui nous est destinée, et se retire en nous annonçant sa visite pour plus tard. Il revient bientôt escorté de bon nombre de ses gens, et faisant porter une grande cruche de pombé. Nous en prenons un peu pour lui faire plaisir, nos askaris se chargent du reste.

Rien de plus amusant que la naïveté des habitants de ce village. Tout les étonne : notre teint, nos habits, nos armes. Ils se tordent de rire en voyant la manière dont nous nous

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mouchons. Tous, depuis les plus petits bergers jusqu'aux vieillards, se frottent les yeux, ne pouvant en croire leurs sens, et poussent des cris de surprise. Ce fut bien autre chose encore lorsque nous voulûmes quitter nos bottes de voyage ; la surprise fit place à une terreur panique dont on se ferait difficilement une idée: dans l'esprit des naturels, nos bottes devaient faire partie intégrante de notre individu. Pourtant, en voyant nos éclats de rire, ils ne tardèrent pas à revenir de leur frayeur et se contentèrent de répéter tout bas : « Ces Wasoungou sont en vérité de grands magiciens. »

Le mtémi nous dit qu'il recevra notre présent dans le village où nous irons camper demain. Il nous prie cependant de faire aujourd'hui un cadeau à son fils; nous lui offrons sept coudées de chiti.

Vendredi 29 novembre. — Nous quittons le camp à six heures et quart, et nous nous dirigeons vers le nord.

Les terres cultivées font bientôt place à la forêt la plus sauvage que nous ayons traversée jusqu'ici. Les caravanes passent rarement dans ces parages, car en bien des endroits l'herbe a envahi l'étroit sentier.

Une nombreuse bande de nègres armés de lances et de flèches cherchent à se mêler à la caravane. Je ne sais trop quelles sont leurs intentions. Le Père Girault et moi, qui marchons à l'arrière-garde, avons besoin de recourir aux plus terribles menaces pour les obliger à rester derrière nous.

Le soldat qui conduisait mon âne se trouvant fatigué se couche dans la broussaille, et mon roussin de prendre le large et de disparaître dans la profondeur de la forêt. J'aurais fait volontiers le sacrifice de ma monture, qui n'avait plus la force de me porter; mais elle avait sur son dos toutes mes chaussures, auxquelles je tenais d'autant plus qu'il est impossible de s'en procurer dans ces contrées primitives. Des soldats envoyés à la poursuite de mon fugitif finissent par le rejoindre, non sans beaucoup de peine.

Au bout de six heures de marche nous entrons dans les champs cultivés, et, à midi et demi, nous arrivons à Métinguéni, résidence habituelle du mtémi de ce nom. Celui-ci

avait pris les devants et nous attendait à la porte de son village, grand et magnifique tembé. Après nous avoir fait l'accueil le plus cordial, il nous conduit dans la cabane qu'il avait fait préparer pour nous recevoir : elle est propre et assez spacieuse.

Nous payons les porteurs engagés à Kinga, chargeant leurs nyamparas de remercier le mtémi, car ses pagazis ont très bien fait leur service.

A quatre heures, le Père Lourdel et moi nous nous rendons avec quelques soldats chez Métinguéni. Son habitation est relativement belle; une figure humaine grossièrement sculptée en orne la porte d'entrée. Dans la cour intérieure s'élèvent plusieurs petits greniers remplis de moutama, de maïs et d'arachides : l'ordre et la propreté régnent partout. Nous offrons au mtémi un cadeau digne de lui : fusil à pierre, miroir, collier de perles, bracelets de cuivre et trois dotis d'étoffe. Il nous remercie gracieusement et nous promet de nous fournir des porteurs pour après-demain.

Samedi 30 novembre. — Quoique nous n'ayons que très peu de vin, nous ne voulons pas passer ce jour de repos sans dire la sainte Messe. Heureux les prêtres qui peuvent tous les jours monter au saint autel! On ne comprend bien ce bonheur que lorsqu'on en est privé.

Dans la matinée, le mtémi nous fait conduire un bœuf en cadeau , et sa femme nous apporte du lait. Les porteurs viennent en grand nombre : nous leur offrons un doti pour trois jours de marche, mais ils refusent. Métinguéni en fait chercher d'autres dans les villages voisins, et nous assure que demain, de grand matin, ils viendront en foule.

Dans une petite promenade que je fais aux environs, je découvre quantité d'ossements humains disposés avec symétrie, au milieu de cailloux ronds , sous un arbre géant. Est-ce la trace lugubre de guerres qui trop souvent, hélas! ensanglantent les terres de l'Ounyamouézi, ou bien la nécropole de l'endroit, ou encore le lieu sacré où se fait l'invocation des fétiches? Ce qui est certain, c'est que les nègres ne permettent pas aux étrangers d'approcher de ce lieu sinistre.

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Dimanche lfr décembre. — Les porteurs ne se font pas attendre, et le mtémi vient lui-même chez nous pour traiter l'affaire de l'engagement. Il fait un long discours aux nyamparas pour les engager à ne pas être trop exigeants à notre égard : les pagazis font peu de cas des belles paroles de leur chef; ils refusent de porter nos ballots à trois jours de marche, et nous sommes obligés de les engager pour une seule étape au prix d'un pende ou demi-doti. La distribution des bagages se fait au milieu d'un assez grand tumulte , et nous ne pouvons donner le signal du départ que vers neuf heures.

Avant de sortir de son royaume , je vais faire mes adieux à Métinguéni. Il nous apprend que les sultans de l'Ougougou, de Gambaëta et de Machimba doivent envoyer leurs soldats nous attaquer dans la forêt, et il nous conseille de leur adresser un petit cadeau, en faisant dire que nous sommes leurs amis et que nous voulons la paix; il ajoute que pour lui il ne fera jamais la guerre aux Wasoungou.

Nous nous mettons en marche, continuant de nous diriger vers le nord, à travers un pays accidenté qui porte partout des traces de culture. Le sentier passe sur les ruines de plusieurs villages qui ont été la proie des flammes.

Vers midi, nous arrivons à Ngourou, petite localité où nous devons camper. Le sultan nous assigne pour demeure un grand compartiment du tembé nouvellement bâti. Nous serons probablement incommodés par le vent qui souffle à travers les meurtrières ménagées dans la cloison; mais c'est là la plus petite des misères. Notre nouvel hôte est loin d'être aussi gracieux que Métinguéni : ses dents limées en pointe, son visage sec, que ne vient jamais épanouir le moindre sourire, nous disent clairement que nous avons affaire à un sauvage de la pire espèce. A la garde de Dieu !

Ce que Métinguéni nous a dit des dispositions malveillantes des trois sultans qui habitent près de la forêt ne paraît que trop vrai. Les nègres de la caravane arabe, qui ont voyagé avec nous depuis Ouyouy, nous annoncent pour demain la visite des chefs de cette caravane; nous déciderons de concert avec eux ce que nous avons à faire en présence du danger qui nous menace.

Lundi 2 décembre. — Dans la matinée , le Père Lourdel et moi, allons, accompagnés de quelques askaris, faire visite au mtémi. Le quartier du village où il habite est situé dans un bas -fond boueux; les ruelles en sont sales et puantes. L'habitation du monarque ne se distingue des autres cabanes que par un petit pavillon , au sommet duquel est fixé un crâne humain, trophée hideux de quelque victoire. Le mtémi nous reçoit sous l'étroite véranda qui longe sa demeure.

Nous lui disons que les Wasoungou sont les amis de tous les sultans; et comme témoignage de nos bonnes dispositions à son égard , nous lui offrons cinq dotis d'étoffes variées.

L'amabilité de nos paroles touche peu le cœur du noir couronné. Il compte et recompte les dotis, les examine avec soin et déclare enfin que le cadeau est insuffisant : il lui faut encore cinq dotis. Nous épuisons toute notre éloquence pour lui faire comprendre qu'il a tort de se montrer si exigeant envers les Wasoungou, amis de Mirambo, qui pourrait bien le faire repentir de sa cupidité, et nous parvenons à faire rabattre trois dotis; mais c'est tout ce que nous pouvons obtenir. Nous étions venus offrir un cadeau amical; c'est un véritable hongo qu'il faut traiter. Les Arabes de Tabora nous ont cependant assuré qu'il n'y a pas de hongo à payer sur la route du Nyanza.

Nous prenons congé du mtémi, qui se déride un peu et proteste qu'il est et veut rester notre ami.

Les chefs de la caravane arabe viennent nous trouver. Il est décidé que nous enverrons un cadeau de sept dotis à deux des sultans ennemis auxquels les Arabes n'ont encore rien offert. Ces derniers joindront à chaque cadeau trois dotis en signe d'amitié. Ils prétendent avoir déjà gagné deux autres sultans par leurs présents, et ils nous disent qu'il suffira d'envoyer trois dotis à chacun, comme témoignage de notre amitié à leur égard. Ces divers cadeaux seront portés par l'homme de Saïd ben Sélim. Nous avons toute la peine du monde à trouver parmi nos quinze askaris un nègre assez courageux pour les accompagner.

Dans la soirée, les Watatourou s'emparent d'un de nos ânes qui s'était trop écarté. Nos soldats se mettent à sa poursuite et ramènent notre imprudent coursier.

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Mardi 3 décembre. — Nous commençons une neuvaine pour nous mettre sous la protection de nos anges gardiens; car ce n'est pas sans quelque inquiétude que nous attendons le retour des hommes envoyés aux sultans ennemis.

Ils reviennent dans la soirée. Leur mission a parfaitement réussi; ceux qui devaient nous faire la guerre sont devenus nos amis, et ont donné des ordres pour que leurs soldats quittent la forêt dont ils gardaient les sentiers. Gambaëta même nous a promis quelques hommes de confiance pour nous escorter, à la condition que nous lui donnerions un fusil en cadeau. Nous nous occupons donc sans retard de l'engagement des porteurs.

Gela ne fait pas l'affaire du sultan de Ngourou, qui aurait bien voulu nous garder plusieurs jours, afin de nous vendre ses patates; aussi ne veut-il nous donner des hommes qu'au prix exorbitant de quatre dotis pour deux journées de marche. A la vue d'une pareille exigence, nous faisons appeler les chefs de la caravane arabe, et les prions de nous envoyer leurs pagazis pour porter nos bagages jusqu'à Machimba, où il nous sera facile de trouver des porteurs, grâce aux bonnes dispositions du sultan de cette tribu. Ils nous promettent d'accéder à notre demande, si ceux de Ngourou ne veulent pas descendre à un prix raisonnable.

Mercredi 4 décembre. — L'homme de Saïd ben Sélim est chargé de porter à Gambaëta le fusil que ce dernier désire; puis nous faisons demander au sultan de Ngourou son dernier mot au sujet des porteurs. Hier il réclamait quatre dotis par homme; aujourd'hui il en réclame cinq, et ajoute qu'il prendra les armes contre les Wanyamouézi des autres tribus qui viendront nous offrir leurs services. On ne saurait pousser l'insolence plus loin. Nos askaris sont consternés : ces pauvres gens ne sont braves que lorsqu'il n'y a rien à craindre. Pour nous , nous nous abandonnons avec une entière confiance entre les mains de Celui qui a compté les cheveux de notre tête, et qui a promis de nous garder comme la prunelle de l'œil.

Tout à coup, et sans que nous sachions pourquoi, le mtémi, changeant de ton, nous fait dire que pour un pende il nous donnera des porteurs jusqu'à Machimba. Que Dieu soit béni!

Nous organisons en toute hâte la caravane , et à midi moins un quart nous donnons le signal du départ. Nous nous dirigeons vers le N.-N.-O. Au loin, devant nous, l'horizon est borné par une chaîne de montagnes boisées, s'étendant de l'est à l'ouest.

Le fils du mtémi de Machimba est venu au-devant de nous jusqu'à Ngourou. C'est un petit espiègle de douze à quinze ans, qui est tout fier de porter le fusil du Père Girault.

Vers trois heures, nous arrivons à Machimba. Les chefs de la caravane qui nous attendait depuis plusieurs jours dans ce village pour traverser la redoutable forêt viennent nous souhaiter la bienvenue. Le sultan paraît satisfait de sept dotis que nous ajoutons au cadeau envoyé avant-hier. Nos chapeaux excitent singulièrement sa curiosité, et je suis obligé de lui prêter quelques instants le mien. Tout fier de sa nouvelle coiffure, il va se montrer aux gens de sa maison, qui le saluent par de grands éclats de rire.

La population a l'air simple et bonne. Nous sommes logés, le Père Girault et moi, dans un étroit compartiment du tembé, en compagnie d'une couvée de petits poussins que nous craignons sans cesse d'écraser sous nos pieds.

Jeudi 5 décembre. — Les hommes de Machimba, tout bien disposés qu'ils sont, demandent quatre dotis pour porter nos bagages jusqu'à la tribu de Samouï, qui se trouve au delà de la forêt, à deux jours de marche d'ici. C'est à n'y rien comprendre. Ces bons nègres craignent d'être attaqués à leur retour par les brigands qui infestent le pays.

L'homme de Saïd ben Sélim est de retour. Gambaëta nous enverra deux hommes pour nous accompagner jusqu'à Samouï; mais ils ne viendront que demain, occupés qu'ils sont aujourd'hui à faire des sortilèges pour savoir celui des trois sentiers qu'il faudra suivre afin de traverser heureusement la forêt. Il reproche à Machimba d'être si peu soucieux de fournir des porteurs à un prix modéré à des blancs qui ont été si bons pour lui, et il finit par déterminer le noir monarque à nous donner des hommes pour deux dotis. Il nous fait ensuite observer que le jour de demain est un jour néfaste pour les Wangouana, et que nous ferions bien de remettre le départ à

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après-demain. Mais, sachant par expérience combien un long séjour dans le même endroit est funeste aux caravanes, nous faisons annoncer le départ pour demain matin, au grand déplaisir des Wangouana des deux caravanes, qui, tout en consentant à nous suivre, assurent qu'il nous arrivera malheur.

Vendredi 6 décembre. — Il y a eu dans la nuit un violent orage; pourtant, nos bagages abrités par notre mauvaise tente n'ont pas trop souffert. Les nuages qui couvrent le ciel semblent encore présager de nouvelles averses. Nous organisons quand même notre caravane, et à sept heures et demie le signal du départ est donné. La caravane arabe, qui veut à tout prix voyager avec. nous, se met en marche à notre suite. La pluie commence bientôt à tomber, et le temps devient de plus en plus sombre.

Entreprendre un voyage de deux jours à travers une forêt par un temps pareil serait exposer grandement nos bagages. Nous donnons donc ordre d'arrêter à Poli-à-Chimba, village situé à l'entrée du pori^ à une demi -heure de marche vers le nord. Nos bagages sont empilés avec soin sur des branches d'arbres et abrités contre la pluie au moyen des deux toiles de nos tentes. Quant à nous, on nous donne pour logement, un compartiment du tembé assez spacieux, mais très malpropre.

Ce village appartient à la tribu de Machimba : il se fait remarquer par une sorte de tour assez élevée, grossièrement construite avec des pièces de bois fortement liées ensemble au moyen de cordes d'écorce d'arbres. A la tète se trouve un mouini-rngui (maître du village), qu'on désigne aussi sous le nom de manangoua. Nous ne tardons pas à recevoir sa visite. Il nous offre une chèvre, et nous lui donnons deux dotis de kaniki dont il n'a pas l'air très satisfait.

Samedi 7 décembre. — Nous nous levons de bonne heure et

1 On désigne sous ce nom les terrains tout à fait incultes, et pendant la traversée desquels il faut se résigner à ne rencontrer ni vivres, ni habitations, ni âme vivante. Tantôt le sentier suit une plaine sablonneuse et aride, comme dans rOugogo; tantôt il serpente capricieusement au milieu de jungles d'une hauteur de deux à trois mètres, ou s'enfonce dans l'obscurité des épaisses forêts.

mettons au plus vite la caravane sur pied. Les hommes de Gambaëta ne sont pas encore arrivés : ne nous trouvant pas hier à Machimba, ils sont repartis chez eux.

Tandis que nous étions occupés à la pénible besogne de faire lier et délier les rnitournbas (charges des nègres porteurs), toutes les voix se taisent soudain dans la caravane. Les Wanyamouézi prêtent l'oreille; puis, poussant le cri de « vital vital la guerre! la guerre! » ils laissent là nos ballots et se dirigent en toute hâte vers l'endroit où leur oreille fine a distingué le bruit de la fusillade.

Le Mouézi est toujours sur le pied de guerre : il ne sort jamais de sa cabane sans être armé de deux lances, et sans avoir dans sa main son arc et ses flèches, s'il n'est pas assez riche pour se procurer un fusil. Aussi nos pagazis n'ont-ils pas besoin de repasser dans leur village, et peuvent aller droit sur le champ de bataille.

Pourquoi cette déclaration de guerre? Quel est l'agresseur? Personne ne le sait. Ce qu'il y a de certain, c'est que la tribu est attaquée.

Nous faisons rentrer nos bagages dans l'intérieur du tembé par nos askaris et ceux de nos pagazis engagés à Kouïhara , qui nous restent encore. La caravane arabe fait de même. Le mouini-mgui ou manangoua a entouré sa tête d'une pièce d'étoffe blanche; il s'est armé de sa longue lance et, la frayeur sur le visage, va et vient d'un bout à l'autre de son estacade; mais il est. assez sage pour ne pas exposer sa noble personne, et , tandis que ses hommes volent au combat , il reste prudemment enfermé dans l'enceinte de son village. Quelques nègres sont montés au sommet de la tour et demeurent en observation pour signaler l'ennemi, s'il vient à paraître. Nous nous demandons, non sans anxiété, quel va être le dénouement de la terrible tragédie qui vient de commencer. Mais nous avons confiance que la divine Providence, qui veille avec tant de soin sur les missionnaires, nous préservera de tout malheur.

Nous faisons appeler les chefs de la caravane arabe pour savoir ce qu'ils pensent de la situation. Ils nous disent que l'ennemi, quel qu'il soit, se gardera bien d'attaquer un village qu'il sait être gardé par les fusils de deux fortes caravanes. Défense est faite aux soldats de notre escorte d'aller

Village nègre sur la défensive. (P. 212.)

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prendre part au combat, et, en effet, aucune attaque n'est tentée contre le village.

Dans la journée, nous apprenons que c'est le frère de Mirambo qui est venu attaquer les tembés voisins. Déjà plusieurs villages ont été la proie des flammes. Nous ne pouvons plus compter sur les habitants de Machimba pour porter les bagages, et nous nous hâtons de députer des hommes avec des présents au sultan de Samouï, pour le prier de nous envoyer quatre-vingt-dix pagazis.

En cherchant les deux dotis d'étoffe de couleur que nous destinons à ce sultan, nous découvrons le vol de vingt pièces d'un prix assez élevé. Ce vol a été commis très probablement par nos soldats; mais il est impossible d'obtenir le moindre aveu. La caravane arabe qui voyage avec nous leur permet de rendre vaine la recherche des étoffes volées.

Le soir éclate un violent orage.

Dimanche 8 décembre. — Fête de l'Immaculée-Conception. Cette belle fête ne pouvait venir plus à propos. Nous avons besoin, au milieu des peines et des difficultés, de nous souvenir que du haut du ciel veille sur nous la meilleure des mères. Que la Vierge immaculée nous obtienne la grâce d'arriver bientôt dans les régions que nous devons conquérir à son divin Fils!

La sainte messe est célébrée de grand matin dans notre pauvre demeure. Quand donc, ô Marie, s'élèveront ici des temples moins indignes de vous et de nos saints mystères? Quand donc ces populations si nombreuses adoreront-elles votre aimable Fils et vous proclameront-elles leur Mère?

Dans la matinée, Ghibou, capitaine de la caravane arabe et qui se dit l'homme de Mtésa, vient nous faire une visite de cérémonie. Après avoir causé de la pluie, du beau temps et de la guerre, il finit par nous insinuer que, son voyage se prolongeant au delà de toute prévision , il manque de perles pour donner le pocho aux dix hommes qui portent les ballots du roi de l'Ouganda. Il se retire sans rien demander, mais c'est le cas de le dire, son silence est éloquent. Nous nous consultons pour savoir si nous devons accéder à son désir. Malgré notre pauvreté, nous croyons devoir lui donner quelques

perles pour faire plaisir à Mtésa, chez qui nous devons établir notre première mission.

Ghibou nous promet de faire connaître au roi de l'Ouganda nos bontés à son égard.

Lundi 9 décembre. — Nous apprenons que la guerre se fait sur plusieurs points, non loin du village où nous campons; mais aucun des guerriers n'étant encore revenu, nous n'avons pas de nouvelles bien précises.

Cinq de nos hommes se dirigent à notre insu vers le théâtre des hostilités et ne rentrent que le soir. Nous les reprenons sévèrement, mais ils nous assurent qu'ils ont été simples spectateurs; nous n'avons pas de peine à les croire, car les Wangouana sont trop lâches pour s'exposer de gaielé de cœur à se faire tuer.

Grand orage. Les porteurs demandés à Samouï ne sont pas encore venus : nos hommes avaient cependant promis de marcher nuit et jour.

Mardi 10 décembre. — Vers quatre heures du matin, un terrible coup de fusil retentit dans l'enceinte du tembé. Les askaris envoyés à Samouï annoncent leur retour par celte décharge, véritablement folle en ce moment où tout le monde est ici sur le qui-vive. Ils n'amènent pas de porteurs. A Samouï aussi on craint la guerre, et les habitants de cette tribu ne veulent consentir à s'éloigner de leurs foyers pour venir chercher nos bagages qu'au prix exorbitant de cinq dotis. Nos hommes n'ont pas osé prendre sur eux de les engager à de telles conditions.

Nous proposons alors à Chibou de partir avec sa caravane et de nous renvoyer ensuite ses pagazis. Il nous dit qu'il est convenable que les Wasoungou prennent les devants, et qu'il va à l'instant nous envoyer de ses hommes pour compléter le nombre de nos porteurs. Grand tumulte dans le camp arabe : peut-être les autres chefs de la caravane ne sont-ils pas de l'avis du capitaine. Cependant les porteurs arrivent; nous nous hâtons de faire la distribution des ballots, mais nos nouveaux pagazis sont bientôt rappelés par leurs maîtres.

Nous décidons alors que le Père Barbot, le Père Lourdel et le Frère Amance vont partir pour Samouï avec nos anciens

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porteurs et les quelques Wanyamouézi qui pourront se présenter. Le Père Girault et moi resterons ici avec quelques soldats pour garder le reste de nos bagages, que viendront chercher les mêmes porteurs. De leur côté, les Arabes se hâtent de mettre leur caravane sur pied et se joignent à nos hommes, ne laissant ici que sept charges avec un askari pour les garder.

Dans la journée, le grand silence qui règne dans le village consterné n'est interrompu que par le chant lugubre des femmes et des enfants qui font une sorte de procession autour du tembé, probablement pour rendre les génies favorables à leurs guerriers, dont on n'a pas encore eu de nouvelles, quoiqu'on soit tout près du champ de bataille.

On vient souvent nous demander de la poudre, mais nous refusons carrément d'en donner à qui que ce soit. Le temps a été beau durant toute la journée; à la tombée de la nuit a éclaté un violent orage : c'est de saison.

Mercredi 11 décembre. — Un nyampara des pagazis qui nous ont quittés samedi pour s'en aller à la guerre vient nous rendre visite. Sa tête est hérissée d'un fatras de plumes de divers oiseaux et de poils de bêtes fauves. En temps de guerre, les Wanyamouézi cherchent à se donner l'air le plus fantastique possible. Notre guerrier nous apprend que, tandis que le frère de Mirambo mettait à feu et à sang les villages amis de Machimba , Métinguéni avait fondu sur la tribu même de Machimba. Il ajoute, pour nous donner une idée des combats qui se sont livrés, que Métinguéni a brûlé cinq tonneaux de poudre (une trentaine de livres environ).

La guerre a cessé pour quelques jours seulement : les vaincus se préparent déjà à aller attaquer les vainqueurs dans leurs foyers. Tous les tambours du village se mettent en branle pour fêter le retour des combattants.

Jeudi 12 décembre. — Un de nos askans s'est sauvé, emportant son sabre et plusieurs pièces d'étoffe volées à ses collègues.

Nous apprenons d'un Mouézi qui revient de FOunyanyembé que nos confrères de la mission d'Oujiji avaient déjà organisé leur camp et étaient sur le point de partir.

Vers trois heures du soir, nous entendons encore une vive fu-

sillade dans la direction du nord. Nos gens crient aux Rougas- Rougas; mais bientôt les sons du tambour nous font plutôt croire à l'arrivée d'une caravane : c'est, en effet, celle de l'Arabe Mabrouki, de Tabora, qui revient de l'Ouganda avec une profusion de défenses d'éléphants. Son effectif est bien de six cents personnes; est-ce malgré ou à cause de cela qu'elle a été attaquée dans le pori par les voleurs? Son chef avait placé vingt askaris en tête, dix au centre et vingt autres en queue : grâce à cette intelligente disposition, il n'avait rien perdu de ses marchandises malgré un combat acharné.

Sur les six cents personnes formant cette caravane, il y avait au moins deux cenls femmes achetées dans l'Ouganda, où elles se vendent trois dotis. A Tabora, elles sont revendues quarante, soixante et quelquefois cent dolis : on ]e voit, c'est un commerce des plus avantageux et auquel les Arabes ne renonceront que contraints par la force.

Quelques-unes de ces infortunées créatures avaient avec elles leurs enfants, mais nous devons à la vérité d'ajouter que nous n'avons pas été témoins des traitements abominables rapportés par les précédents explorateurs.

A la tombée de la nuit arrivent nos porteurs : ce sont, pour la plupart, des hommes de la tribu de Samouï engagés par le Père Lourdel au prix de deux dotis. La traversée de la sinistre forêt s'est effectuée sans incident fâcheux.

L'homme de Saïdben Sélim vient nous dire que, sa mission étant remplie, il désire reprendre le chemin d'Ouyouy. Il nous prie en même temps de lui donner une lettre pour faire connaître à son maître les services qu'il nous a rendus.

Vendredi 13 décembre. — Nous faisons tous nos efforts pour organiser au plus vite notre petite caravane ; mais les porteurs voulant être payés avant le départ, nous ne pouvons nous mettre en route que vers sept heures et demie. Si les voleurs viennent nous attaquer, ce sont eux qui seront volés.

Nous dirigeant vers le N.-N.-E., nous marchons longtemps à travers une forêt très épaisse. Les branches qui se croisent sur l'étroit sentier nous obligent souvent à nous incliner profondément, ce qui nous fatigue beaucoup et nous rend insensibles au spectacle des beautés qui nous environnent :

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arbres gigantesques, guirlandes capricieuses de lianes, ombrages frais, coteaux charmants. Peu à peu la forêt s'épaissit et prend un caractère des plus sauvages : nous cheminons difficilement entre deux fortes haies de hautes broussailles, véritable coupe-gorge.

Tout à coup des cris menaçants retentissent à quelques pas derrière nous. Nous courons en toute hâte, le Père Girault et moi, vers l'endroit d'où partent ces clameurs, et nous voyons une bande de nègres bien armés sur le point d'en venir aux mains avec les trois ou quatre askaris qui marchaient avec nous à l'arrière-garde. « Des voleurs ! des voleurs ! nous crient nos soldats; ils veulent s'emparer de nos biens; ils viennent de Samouï. » Me recommandant intérieurement à Marie et à mon ange gardien , je vais droit à celui qu'on me dit être le chef des brigands et qui couchait déjà enjoué un de nos soldats. Je détourne son fusil , et me mets à crier que les Wasoungou sont les amis du sultan de Samouï, que nous voulons la paix et non la guerre.

De son côté, le Père Girault s'efforce de pacifier les esprits.

A l'instant, déposant leur air féroce, ils crient qu'ils n'attaqueront pas la caravane des Wasoungou et qu'ils vont rester derrière nous; puis, se groupant autour de leur chef, ils tiennent conseil. Frappés d'un changement si inattendu, tous les deux nous rendons grâces à Dieu pour la protection visible dont il vient de nous couvrir. Les voleurs nous rejoignent au bout de quelque temps et nous assurent que nous n'avons rien à craindre d'eux. Comme preuve de leurs bonnes dispositions, ils se tiendront en arrière. Ils ajoutent que, si nous sommes attaqués par d'autres brigands, ils prendront notre défense. J'avoue que, tout en ne me méfiant pas trop de leurs bonnes paroles, je me passerais volontiers d'une pareille escorte.

Les collines boisées font place à une immense plaine marécageuse que les pluies des jours précédents ont couverte d'eau et de boue. Après quelques heures d'une marche pénible, nos pagazis déposent leur charge et déclarent qu'ils vont laisser là nos bagages et se retirer, si nous ne leur accordons à l'instant un doti en plus du prix convenu. Impossible de leur faire entendre raison, et il nous faut nous exécuter, quoique à contre-cœur, si nous voulons continuer notre route.

L'étoffe distribuée, nous donnons le signal du départ et nous arrivons à quatre heures et demie au bord d'un fleuve coulant de Test à l'ouest. Nous le passons sur le dos de nos hommes qui ont de l'eau jusqu'à la ceinture, et établissons notre camp à quelques pas de la rive.

Nous n'avons pris en route qu'une poignée de riz froid, mais la fatigue nous a fait perdre tout appétit et nous faisons peu d'honneur à notre pauvre souper. Pour moi, les nombreux bains de pieds que j'ai pris dans la journée me font craindre la fièvre, et je prends une dose de quinine pour la prévenir.

A la tombée de la nuit, je suis frappé par le spectacle d'une multitude d'insectes phosphorescents qui voltigent sur le bord du fleuve.

Les voleurs campent avec nous. A la garde de Dieu1 !

1 Au mois de mars 1880, la fraction de la deuxième caravane qui, sous le commandement du Père Levesque, se rendait au Nyanza, eut à traverser ces mômes forêts. La guerre y sévissait plus cruelle que jamais. Mouini-Zoë, sultan de Gou, leur en apprit la cause. Sept mois auparavant, l'Arabe Amissi ben Alouli, se rendant dans l'Ouganda, fut attaqué dans le pori et tua le fils du sultan de Mzongo. Ce voleur couronné, pour se venger, s'allia à deux autres sultans ses voisins pour fermer le chemin des caravanes; en sorte que TOuzongo, (serait-ce la même contrée que l'Ougougou?) étan* infranchissable, le Père Levesque dut incliner vers l'ouest après toutefois avoir demandé un renfort de soldats au gouverneur de Tabora.

Entre Mongoï et Lindé ils rencontrèrent la rivière signalée ici dans le journal du Père Livinhac et qui est probablement la Monangah de Stanley. Sur ses bords campaient une cinquantaine de coupe-jarrets, à l'aspect le plus hideux et le plus sauvage. Leur chef, un grand noir au regard vraiment diabolique, frappant le sol de sa lance, jura que la caravane ne passerait pas impunément sur son territoire. On parlementa longuement, et moyennant un tribut de dix dolis les Pères purent continuer leur chemin. Mais nos bandits ne comptaient pas du tout lâcher si facilement une aussi bonne proie, et le surlendemain, 27 mars, entre Lindé et Ousanda, les cris de guerre retentissaient de plus belle. « Cette fois, écrit le Père Levesque dans son journal, les voleurs tombent sur nous comme un coup de foudre; un de nos porteurs est assommé, tandis que le Frère Max, qui venait immédiatement après moi sur son âne, a la poitrine traversée par une lance. Il n'eut que le temps de pousser un cri de douleur et je le vis tomber à la renverse. Au même instant une balle qui m'était adressée de très près me fit tomber aussi sur le sol. Lorsque je repris connaissance, je constatai avec bonheur que je n'avais qu'une égralignure. Je n'essayerai pas de dire avec quels transports de joie et de reconnaissance je baisai la petite statue de saint Joseph que je garde toujours sur moi. Nos askaris avaient eu raison de l'insolence des voleurs; le meurtrier du Frère avait été tué, les autres avaient pris la fuite. » C'est sous un énorme baobab, à cinquante pas de l'étroit sentier, que fut confiée à la terre, au milieu d'une émotion générale, la dépouille mortelle du frère Max, nouveau martyr de la civilisation chrétienne.

Quant au sultan d'Ousanda, il profita encore de ce tragique événement pour extorquer à la caravane un tribut de vingt dotis.

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