‹ A l'assaut des pays nègresChapitre 3 sur 45 · AUGIER · texte numérisé non relu

AUGIER

de Nantes de Cambrai d'Angers de Belley.

Je n'écris ces noms qu'avec respect, comme on écrivait, dans les premiers temps de l'Église, ceux des confesseurs et des martyrs. Un seul d'entre eux a succombé jusqu'à ce jour, il est vrai , car la mort a beaucoup plus épargné cette première caravane que celle qui l'a suivie ; mais tous ont souffert pour Notre-Seigneur ce que souffrent les martyrs : la maladie , la faim , les angoisses , les embûches , et l'on peut bien dire de chacun d'eux ce que la sainte Église dit de l'un des saints de notre France : Quern etsi gladius perseculoris non abstulit, palmam tamen martyrii non amisit.

Je ne les suivrai pas dans leur long et périlleux voyage. Je veux seulement déposer en passant une fleur, je veux dire une marque de mon souvenir paternel, sur la tombe du premier martyr de la charité dans celte mission où il sera suivi, où il a déjà été suivi par tant d'autres. J'écris ces lignes le jour même de la fête de saint Etienne, et l'Église l'honore d'un culte spécial, précisément parce qu'il a été son premier martyr. Le Père Pascal, supérieur de la mission du Tanganika, était vraiment la victime désignée. C'était un saint consommé, malgré sa jeunesse, consommé par l'humilité, la charité, la pureté évangélique, le zèle qui le dévorait. Il est mort, comme Moïse , avant d'entrer sur la terre après laquelle il avait soupiré. C'est le 18 août, deux mois seulement après avoir quitté Zanzibar, qu'il a succombé, à l'extrémité de l'Ougogo, entouré de ses frères, et faisant à Dieu, pour le salut des pauvres noirs, le sacrifice de sa vie.

« Nous n'en pouvions croire nos yeux, écrivait un de nos missionnaires; quoique nous eussions vu souffrir chaque jour le Père Pascal, et assisté à toutes les phases et aux progrès foudroyants de sa maladie, nous n'avions pu nous faire à l'idée de sa mort. Nous espérions que le bon Dieu le conserverait à notre mission naissante. Il ne l'a pas voulu, que sa sainte volonté soit faite! Notre consolation est de penser que du haut du ciel il continuera à veiller sur l'œuvre qu'il aurait tant voulu accomplir sur la terre. Il priera pour notre mission, pour ses anciens confrères. Les prières d'un saint comme lui nous obtiendront les grâces qui nous sont nécessaires, et surtout celle de souffrir et de gagner des âmes.

PREFACE

Pour nous, nous n'avons qu'un désir, celui de marcher en tous points sur ses traces , et c'est ce que nous avons promis à Notre- Seigneur auprès des restes de notre cher et vénéré confrère. »

C'est dans ces sentiments et à travers ces épreuves que les neuf missionnaires survivants arrivèrent au terme de leur voyage; ceux qui se rendaient au Tanganika, à la fin de janvier 1879; ceux qui se sont établis dans l'Ouganda , le 19 juin de la même année. Les premiers avaient mis plus de dix mois depuis leur départ d'Alger; les seconds, un an deux mois et vingt-cinq jours. Ces chiffres montrent en partie ce que renferment d'obstacles les missions de l'intérieur de l'Afrique équatoriale. Ils montrent aussi ce qu'elles demandent de sacrifices et de ressources , et combien les allocations de l'Œuvre de la Propagation de la Foi, si considérables qu'elles paraissent à quelques-uns, restent encore au-dessous des besoins.

Aucune autre mission dans le monde ne peut être, sous ce rapport, comparée aux nôtres. Gela tient non seulement aux distances, mais encore et surtout à l'impossibilité de se servir d'animaux de transport dans l'Afrique équatoriale. On ne peut les suppléer que par des hommes. Or ceux-ci doivent porter durant plus d'une année, comme on vient de le voir, non seulement tout ce qui doit servir à l'établissement des missions, mais encore les objets d'échange nécessaires pour se procurer pendant le même temps la nourriture de chaque jour, payer le hongo ou impôt de passage aux roitelets barbares, et vivre ensuite, jusqu'à ce qu'une caravane partie de la côte et voyageant par les mêmes procédés ait pu les ravitailler.

Arrivée des missionnaires aux grands lacs équatoriaux. — Mission du Nyanza. — Mtésa, roi de l'Ouganda, rateurs.

Mission du Tanganika.

Demandes de collabo-

Parvenus dans leur mission, grâce à la protection de Dieu, après avoir traversé sains et saufs les dangers qui assaillaient dans le même temps plusieurs expéditions européennes, et en particulier celle du malheureux abbé Debaize , les missionnaires songèrent à entreprendre leur œuvre.

Au Tanganika, c'est à Oujiji, la principale ville des bords de ce lac, qu'ils s'étaient établis en arrivant. Grâce aux lettres de

PREFACE

recommandation de Saïd-Bargache , sultan de Zanzibar, ils avaient reçu en apparence bon accueil des marchands arabes qui en sont les maîtres, et qui en font l'entrepôt de leur commerce. Mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils y manqueraient, à cause de l'influence qu'y exercent les musulmans , de la liberté nécessaire ; et bientôt ils entreprirent l'exploration des contrées qui bordent le lac, pour y trouver un centre plus favorable. C'est dans l'Ourouncli, au nord d'Oujiji, qu'ils se sont fixés et qu'ils ont commencé leur apostolat, en rachetant et en élevant de jeunes enfants infidèles.

Les détails qu'ils nous donnent dans leurs lettres sont pleins d'intérêt et aussi d'espérances :

« L'Ourouncli, écrit le Père Aug'ier, est accidenté. Une chaîne de montagnes non boisées le traverse du nord au sud. La population est très nombreuse et encore simple. Elle est timide au point de s'enfuir au moindre signe de notre part.

« Le Père Dromaux et moi avons parcouru les environs avec beaucoup de plaisir. Le pays est très cultivé. Partout du manioc, partout des bananiers et des cases en foule. 11 y a aussi des patates et beaucoup de haricots.

« Bien qu'il y ait quelques marais, l'Ourouncli paraît beaucoup plus sain qu'Oujiji. En outre, il n'y a pas un seul Arabe. »

« Nous progressons peu à peu, écrit plus tard le Père Dromaux, dans l'établissement au pays des Waroundi. Notre maison ou plutôt notre cabane est faite. Pauvre industrie que la nôtre ! Elle a produit un hangar muré et couvert en paille. On a laissé un côté ouvert pour l'air et la lumière. Ce côté, qui a une longueur de vingt-cinq mètres, est fermé, la nuit, au moyen cle nattes qu'on relève le jour. Les indigènes accourent de loin, témoignent une grande admiration et restent longtemps en contemplation devant ce monument. Nous avons des chèvres, des moutons, et quelques vaches. Nous défrichons. Je me mets d'une main toute novice, mais hardie, à semer de grands carrés de riz et de blé. Le blé n'est cultivé que par deux Arabes à Oujiji. Il est d'un prix qui ne permet d'en acheter que pour ensemencer et faire des hosties. Les Arabes ne sèment leur blé que vers la saison sèche. Ils sont donc obligés de l'arroser; ce qui exige un très grand travail. Aussi nous avons essayé d'un autre système.

« Mais ce qui est l'objet bien plus intéressant de notre culture, ce sont nos enfants rachetés. Nous avons été heureux de commencer notre mission par eux. Ils nous donnent cle grandes espérances, sont très dociles sous tous les rapports , et ne montrent encore pas de défauts sérieux. Une chose est à craindre, c'est qu'ils ne s'en-

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fuient ; ce qui est arrivé pour un enfant et un homme , et cela sans raison aucune. ,

« Nous en avons actuellement trois plus petits , à qui nous pensons apprendre à lire, et quatre qui, dans quelques années, pourraient former un commencement de village chrétien dans l'Afrique équatoriale.

« Le terrain ne manque pas ici. On créerait des royaumes sans trouver de concurrents dans le terrain qu'on voudrait prendre. »

Peu à peu le centre de l'action des Pères tend à s'étendre.

« Les Wabikari, nos voisins, écrit encore le R. P. Deniaud, qui, malgré leur réputation de voleurs et d'ennemis de tout étranger , nous avaient si bien accueillis à notre arrivée, nous ont envoyé deux messagers pour nous prier d'aller nous fixer chez eux. Leur sultan nous promettait tout ce que nous voudrions si nous accédions à ses désirs.

« La proposition était très engageante assurément; mais ce district est tellement bas, qu'il ne nous a pas semblé sage de nous y établir avant d'être acclimatés. La rive droite du Mourembué, au contraire, nous paraissait beaucoup plus salubre. Nous répondîmes par de bonnes paroles aux envoyés de Bikari et par la promesse de rester toujours leurs amis. »

Sur les bords du Nyanza, le centre de la mission semblait indiqué et comme imposé d'avance. Tandis que les autres contrées de l'équateur africain sont divisées en une foule de petites tribus ou confédérations, toujours en guerre les unes contre les autres, les régions qui entourent le lac Nyanza sont soumises, soit directement, soit à titre de tributaires, à un prince noir qui fait exception parmi les souverains de cette partie de l'Afrique. Mtésa , roi de l'Ouganda, rendu célèbre par les récits de Stanley, qui ne sont pas toujours, il faut le dire, des modèles d'exactitude, a un gouvernement, une armée, un royaume qui en font le plus puissant des chefs de l'Afrique équatoriale. Il était donc impossible de songer à s'établir au lac Nyanza sans avoir la faveur ou du moins le consentement de ce prince, et c'est vers la capitale de ses États que le R. P. Livinhac et ses compagnons avaient pour instructions de se diriger tout d'abord.

Malgré l'opposition d'un prédicant anglais , nommé Mackay, qui se trouvait déjà dans l'Ouganda et qui fit tout pour empêcher Mtésa d'admettre des catholiques et des Français, nos Pères reçurent un accueil favorable et l'autorisation de s'établir à Roubaga, capitale du pays. Il est vrai que je les avais chargés de présents qui devaient être magnifiques aux yeux d'une Majesté barbare. Le sauvage cher-

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che surtout ce qui brille, sans trop se préoccuper de la forme et de la fraîcheur des objets. J'avais donc eu la pensée de faire visiter, à Paris, le marché du Temple, au moment du départ de notre caravane , et d'y faire acheter les dépouilles de nos grandeurs déchues. On ne se figure pas ce qu'on y trouve, grâce à nos révolutions, d'habits de sénateurs ou de ministres , neufs encore ou peu s'en faut. J'en fis faire à bon compte une collection pour le roi Mtésa et sa cour. Je me rappelais le succès qu'avait eu, dans une mission de l'Amérique du Nord, un habit de suisse de paroisse, de la paroisse de Saint-Sulpice, si je ne me trompe, un habit rouge à la française, chamarré d'or. Il fut donné au chef sauvage d'une peuplade récemment devenue chrétienne. Quel ne fut pas l'étonnementdu vénérable missionnaire de voir, à la procession du Saint -Sacrement qui avait lieu bientôt après, le chef indien se présenter fièrement revêtu pour tout costume, c'était en été, de son habit à la française, à la tête de ses sujets qui l'entouraient de leurs témoignages d'admiration. Le succès de nos habits de ministres a été le même sous l'équateur. où il était encore plus favorisé par la température.

Mtésa n'a pas voulu être en reste de générosité avec les Pères.

« Sous le rapport matériel, nous devons encore rendre à Dieu, nous écrit le Père Livinhac, de grandes actions de grâces. Mtésa a été très généreux à notre égard. Il nous a donné environ un hectare de bon terrain planté de bananiers et une trentaine de bœufs. De temps en temps il nous fournit les matériaux et les ouvriers nécessaires à la construction d'une habitation assez grande pour nous loger tous. Selon l'usage du pays, cette habitation sera faite avec des poteaux, des roseaux et de l'herbe. Elle ne différera des huttes que par sa forme plus ou moins européenne. »

Mais Mtésa ne s'est pas borné à ces bienfaits matériels. Il a laissé aux missionnaires la liberté de prêcher l'Évangile dans ses États. Déjà, comme au Tanganika, ils ont jeté les bases d'un orphelinat où les premiers enfants nègres rachetés par eux de l'esclavage forment les prémices de leur apostolat. Les adultes répondent aussi à leur appel, et viennent les écouter dans leur pauvre demeure, comme les païens de Rome venaient entendre saint Paul. Plusieurs ont déjà demandé à entrer dans l'Église; et des baptêmes solennels de catéchumènes ont eu lieu, cette année, suivant l'usage antique, la veille de Pâques et la veille de la Pentecôte.

Le roi Mtésa et les grands de sa cour ont voulu, eux aussi, entendre la bonne nouvelle. Ils ont demandé que les Pères expliquassent devant eux la doctrine de l'Église. Ils ont provoqué le prédicant Mackay à réfuter la prédication^catholique. Ils ont déclaré celle-ci

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préférable. Mais jusqu'ici tout en est là. Un obstacle en apparence insurmontable empêche Mtésa et ses ministres d'embrasser le christianisme : c'est la polygamie. Le roi a mille femmes; les grands, à proportion.

« Nous avons déjà une quinzaine de catéchumènes, écrit, il y a dix mois, le Père Lourdel. Ici, comme partout, la grâce agit sur les pauvres en premier lieu. Bienheureux les pauvres! Les grands trouvent leur paradis au milieu de leurs troupeaux de femmes, et ne s'inquiètent pas des récompenses éternelles que le Seigneur a promises aux justes. »

Mais ce qui est impossible au cœur de l'homme devient possible et facile avec la grâce de Dieu. Or la grâce s'obtient par la prière. Est-ce trop présumer de la charité des pieux fidèles qui liront ces pages que de leur demander de se souvenir auprès de Dieu du roi Mtésa et de ses noirs?

A la vue de la moisson qui semblait s'offrir à eux de toutes parts, les missionnaires du Nyanza, comme ceux du Tanganika, n'ont eu qu'un désir, celui d'étendre leur action et de fonder autour d'eux des centres nouveaux d'apostolat et de charité. Ils le désiraient d'autant plus que le protestantisme redouble ses efforts pour s'établir partout à la fois, grâce aux ressources immenses dont il dispose. Ils ne cessaient donc de demander à leurs supérieurs de nouveaux apôtres pour créer des stations nouvelles.

« Si nous étions en nombre suffisant, écrivait du Tanganika le R. P. Deniaud, nous pourrions fonder immédiatement trois ou quatre postes, et devancer les ministres protestants qui, eux aussi, cherchent un endroit pour y établir des missions. Envoyez-nous donc bientôt des confrères. »

Du Nyanza, le Père Livinhac adresse la même demande; il insiste surtout pour que les missionnaires nouveaux soient bien préparés. « Dites seulement à ceux qui vous manifesteront le désir de venir, qu'ils se préparent à leur mission en travaillant de toutes leurs forces à acquérir un grand esprit de foi qui leur fasse voir Dieu en tout et tout en Dieu , et un grand amour de la croix qui leur fasse préférer les privations au bien-être. Ce qu'on a à souffrir en Kabylie et dans la plupart de nos maisons ne donne pas l'idée de ce qui est réservé aux missionnaires de l'Afrique équatoriale. »

Les Pères insistaient ainsi, parce qu'ils ne pouvaient, à cause de leur nombre, avoir dans chaque mission qu'une" station unique. Ils n'étaient dans l'une que cinq, et dans l'autre, par suite de la mort du Père Pascal, que quatre missionnaires.

J'ai omis de dire, en effet, qu'une de leurs règles essentielles ne

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leur permet pas d'être moins de trois ensemble dans une résidence. « Jamais, dans aucun cas et sous aucun prétexte, quel qu'il soit, disent leurs Constitutions, les missionnaires ne pourront être moins de trois ensemble, Pères ou Frères, lorsqu'ils iront en mission. On refusera, plutôt que de manquer à cette règle, les offres les plus avantageuses, les plus urgentes, et l'on renoncera plutôt à l'existence de la société qu'à ce point capital. » C'est donc là comme le caractère propre de notre petite société. Ceux qui savent les difficultés et les périls des missions en pays infidèles, se rendront aisément compte de cette prescription et de sa forme absolue. Aussi n'avons-nous pas consenti, pour l'Afrique équatoriale, à une exception même temporaire. Et cependant l'envoi d'un missionnaire dans l'intérieur nous coûte trente mille francs au moins, si nous ne voulons pas l'exposer à une mort certaine. Mais nous avons considéré que notre devoir de protection spirituelle et temporelle vis-à-vis des membres de notre chère congrégation, nous interdisait absolument de leur faire courir les chances redoutables de l'isolement durant la vie et peut-être même à la mort. Nous avons voulu donner à eux et à ceux qui leur succéderont, cette garantie absolue qu'ils trouveraient toujours l'appui et les secours nécessaires à leur âme, en même temps qu'ils chercheraient à sauver les âmes de leurs frères. C'est la prière de l'apôtre saint Paul : Ne forte cum aliis prœdicwverim, ipse reprobus efficiar.

Deuxième caravane de missionnaires. — Les auxiliaires laïques. — Huit victimes. — Troisième caravane. — État actuel des missions de l'Afrique équatoriale.

Quinze mois après le départ des premiers missionnaires, une nouvelle caravane en amenait dix-huit autres de Bagamoyo à Tabora. Tous n'étaient pas prêtres, néanmoins, dans cette troupe apostolique; six membres laïques l'accompagnaient en qualité d'auxiliaires, et c'est ici le lieu d'expliquer en quelques mots comment ils s'étaient adjoints à la mission.

Les Pères qui avaient formé la première caravane nous avaient fait part de leurs difficultés pour conduire les noirs si nombreux qui portaient leurs bagages et leurs objets d'échange, et encore plus les askaris ou hommes armés qui devaient les défendre contre les Rouga-

22 PRÉFACE

Rouga. Ils ne pouvaient se résigner à remplir des fonctions qui ne convenaient pas à des apôtres. Ils émettaient, dans leurs lettres, la pensée que d'anciens zouaves pontificaux se trouveraient heureux de sacrifier encore une fois leur vie à la cause de Dieu. Merveilleuse fécondité du dévouement catholique ! à peine cette pensée fut-elle connue par la publication de la lettre d'un de nos Pères, que de toutes parts , de Belgique , de France , d'Angleterre , d'Amérique même, des demandes nous furent adressées par d'anciens officiers ou d'anciens soldats de Pie IX. La Belgique tint le premier rang. Six auxiliaires furent agréés pour accompagner la caravane , et parmi eux figuraient quatre de ses fils. Deux ont déjà succombé victimes de leur foi et de leur courage.

Missionnaires et auxiliaires partirent ensemble d'Alger à la fin du mois de juin 18791. Je les vois encore, avant le départ, rangés autour de l'autel de la cathédrale pour la cérémonie touchante des adieux. Je relis avec attendrissement les paroles que je leur adressai :

« Oh ! qu'ils seront beaux pour les enfants des noirs , ces pieds qui descendent de leurs montagnes, meurtris des blessures du chemin et couverts de sa poussière, pour leur assurer enfin la paix! Oh ! qu'ils sont beaux aux yeux des chrétiens , ces pieds que l'amour porte au martyre, ces pieds qui se livrent eux-mêmes pour le rachat des victimes de tant de douleurs, et avec quel respect, mes très chers Frères, nous les devons embrasser ce soir. » Hélas! je ne savais pas être aussi bon prophète. Moins d'une année après , huit d'entre eux avaient payé de leur vie leur dévouement héroïque. Huit tombes prématurément ouvertes, qui renferment les restes de mes enfants, et auxquelles je ne puis songer sans un mélange de joie et de douleur! De douleur, en pensant que tant de jeunesse, de sainte ardeur, de pureté, de foi, sont perdues pour la terre, pour la grande mission qu'ils allaient accomplir; de joie, en me rappelant qu'ils servaient un Maître qui ne se laisse pas vaincre en générosité , et qui les a placés près de lui parmi ses apôtres et ses martyrs. La Providence avait d'abord ménagé notre faiblesse. La première fois, elle avait donné à nos missionnaires un succès inespéré, en les faisant arriver, sauf un seul, jusqu'au terme, et en abaissant devant eux tous les obstacles. Cette fois, elle nous montrait les périls et semblait accuser notre imprévoyance, de crainte que nous ne fussions

1 Voici leurs noms: RR. PP. Ganaehau, Lévesque, Moinet, Moncet, Soboul, Combarieu, Ruellan, Facy, Guyot ; les FF. Baumaister Jérôme, Maximilien Blum, Eugène Malafosse; MM. les auxiliaires Van Oost, Loosweldt, D'Hoop, Verhaert, Slewart et Oswald.

PREFACE

tentés de nous enorgueillir d'un premier succès, et pour nous faire sentir qu'il ne venait que de Dieu.

Ceux qui ont survécu à ces terribles épreuves sont arrivés aujourd'hui à leur destination, et se trouvent réunis à leurs confrères du Nyanza et du Tanganika. De concert avec eux, ils travaillent à l'établissement de stations nouvelles.

Mais, loin de décourager les Pères d'Alger, les épreuves de la seconde caravane n'ont fait qu'enflammer leurs cœurs ! Je suis obligé, chose rare en tout temps, plus rare encore en ce temps d'universelle apathie , de modérer, de condamner leur soif de dévouement et de sacrifice, de leur adresser des reproches sur cette ardeur immodérée de leur courage et de leur foi, de la traiter même de folie; folie de la croix, il est vrai qui se reproduit dans toutes les missions de la terre, devant laquelle on s'agenouille en esprit, même lorsque la prudence oblige de la contenir par devoir.

Quinze nouveaux missionnaires sont donc partis encore, au mois de novembre 1880, tous pleins de ces sentiments. Ils sont à Zanzibar où ils se préparent à s'acheminer vers l'intérieur1.

En somme, depuis deux ans et demi, la société des Missionnaires d'Alger a envoyé quarante-trois missionnaires dans l'Afrique équatoriale. Les centres de mission du Tanganika et du Nyanza sont établis, et viennent d'être érigés par le Saint-Siège en provicariats apostoliques. Ceux du Haut-Congo septentrional et des États du Muata-Yamvo ne tarderont pas à l'être, si Dieu daigne bénir nos efforts. L'œuvre de l'apostolat est commencée, la parole sainte s'annonce. Les premiers fidèles de ces églises naissantes ont reçu le baptême. Leurs premiers apôtres les ont fécondées de leurs sueurs et de leur sang. Notre-Seigneur a préparé son œuvre. Il la fera, si si nous n'y mettons pas obstacle.

Tel est le résumé de notre histoire, bien jeune encore, puisqu'elle n'embrasse pas trois années. Telles sont nos espérances. Mais le tableau ne serait pas complet si nous ne parlions des difficultés qui nous attendent. Il faut que le monde catholique les connaisse pour nous aider à les vaincre par ses sympathies et par ses prières.

1 Leur départ s'est effectué de Zanzibar dans les huit premiers jours de janvier 1881. Voici leur noms: RR. PP. Guillet, Hauttecœur, Ménard, Blanc, Faure, Randabel et Guyot; MM. les auxiliaires Joubert, Visser, De Groot, Hillebrand, Van Meel, Staës, Taillieu et Boyer. Pour les résultats de cette troisième caravane nous renvoyons à la lettre du Père Ménard et au rapport du R. P. Guillet, qui se trouvent en appendice à la fin de ce volume.

24 PREFACE

Difficultés de l'apostolat. — Mahomëtisme. — Protestantisme. — Polygamie. — Climat. — Indifférence religieuse des noirs. — Esclavage. — Énormité des dépenses.

Parmi les obstacles qui s'opposent aux missions de l'Afrique équatoriale, il y en a quelques-uns que j'ai indiqués dans le courant même de mon récit et sur lesquels je ne reviendrai pas, parce qu'ils leur sont communs avec un grand nombre d'autres missions, particulièrement en Afrique. Ce sont les efforts du mahométisme, ceux du protestantisme, et enfin la polygamie.

Le mahométisme ne compte néanmoins encore, dans ces régions lointaines, qu'un très petit nombre d'adhérents, à peine quelques centaines. Ce sont des marchands arabes, marchands d'esclaves pour la plupart. Terrassé et presque. mourant en Europe, le mahométisme ne cesse de faire, parmi les populations de l'Afrique, des progrès redoutables. Il s'impose à elles par la violence. Il crée des provinces et des royaumes, et on compte que, depuis cent ans, il n'a pas courbé sous son joug de fer moins de cinquante millions d'âmes. L'Afrique équatoriale ne manquerait pas de subir le sort des contrées qui l'entourent, si ces populations barbares étaient abandonnées à elles-mêmes. Or les peuples gagnés au mahométisme seront pendant des siècles perdus pour nous. La religion musulmane est vraiment le chef-d'œuvre de l'esprit du mal. Elle donne aux plus profonds besoins du cœur de l'homme, aux besoins religieux, une sorte de satisfaction par la portion de vérité qu'elle conserve; et en même temps elle ouvre à ses passions toutes les barrières, elle légitime tous les désordres des sens, elle déifie la force brutale. Comment arracher les âmes à son empire? Le mahométisme ne peut périr que de lui-même, par ses excès, qui sont les conséquences de ses doctrines, et par la mort qu'il porte partout avec lui. C'est ce qui est exprimé énergiquement par le proverbe oriental : « L'ombre d'un Turc stérilise pour un siècle le champ qu'il traverse. » Elle arrivait , cette ombre funeste , dans l'Afrique équatoriale au moment même où nos missions y étaient établies. Nos Pères l'ont trouvée au Tanganika et au Nyanza, dans la personne des Arabes esclavagistes. Nos dernières nouvelles nous apprennent que ceux-ci ont su habile-

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ment profiter au Nyanza de l'attachement de Mtésa à la polygamie et des craintes d'invasion que lui inspire l'Egypte pour le détourner d'embrasser le catholicisme. Ils lui promettent de lui laisser toutes ses femmes et de lui garantir ses Etats, s'il se fait musulman. Mtésa paraît fort indécis. Jl a fait ouvrir une mosquée à Roubaga. Il y est allé lui-même; néanmoins il n'a pas enlevé la liberté de prédication à nos Pères, qui sont toujours ses médecins.

Le protestantisme, de son côté, dispose d'immenses ressources. Il couvre l'Afrique de ses envoyés, et partout sous Féquateur africain nos Pères les trouvent en face d'eux. Mais le péril est presque plus apparent que réel. Ces envoyés de l'hérésie sont le plus souvent d'honnêtes ouvriers ou d'honnêtes marchands qui trouvent à satisfaire ainsi leurs goûts pour les aventures, pour le commerce ou pour la science. Un seul jusqu'ici, le prédicant Mackay, s'est montré ouvertement hostile à la mission catholique. Je l'ai ci lé plus haut, à l'occasion de l'arrivée de nos missionnaires dans l'Ouganda. Tous les autres, à Mpouapoua, auTanganika, dans l'Ouganda même, ont été pleins de bienveillance et de cordialité. Il n'est pas une lettre où nos Pères ne parlent de ces dispositions avec étonnement et reconnaissance.

« Je dirai un mot, nous écrit le Père Deniaud des bords du Tanganika, de la mission anglaise d'Oujiji. Lors de notre arrivée, la station se composait de deux membres. Le supérieur était mort depuis six mois , presque immédiatement après avoir établi leur mission. Dès que ces deux messieurs apprirent notre approche, ils nous envoyèrent des lettres où les propositions les plus obligeantes nous étaient faites. Ils se mettaient entièrement à notre disposition. Ils nous offraient de recevoir nos bagages chez eux et de partager avec nous leur propre demeure. Nous ne crûmes pas devoir accepter, et nous répondîmes le plus tôt possible à leurs politesses. Depuis lors, ils ne se sont pas démentis; ce sont toujours les mêmes égards, la même amabilité. Du reste, je crois pouvoir assurer qu'aucun d'eux n'est ministre. L'un, le supérieur. actuel , était, il me semble, officier de marine. Ici il s'occupe surtout de science. Il navigue souvent sur le lac: il en étudie les bords pour en dresser la carte. L'autre paraît être un ouvrier et se livre à des travaux manuels. »

Le Père Livinhac écrit dans le même sens, de la mission de l'Ouganda, à l'un de ses confrères.

« Dans nos lettres, il est parlé de l'opposition que nous ont faite les protestants. Comme on parle souvent d'une manière générale de cette opposition sans nommer personne, on pourrait croire que tous nous ont été hostiles , ce qui serait regrettable ; car tous , au con-

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traire, ont été très aimables pour nous, à l'exception de M. Mackay, qui n'est, je crois, qu'un ouvrier sorti de quelque école des arts et métiers, et qui pense probablement gagner dans l'estime de ses supérieurs de Zanzibar ou d'Angleterre en nous combattant. Je vous prie donc, mon révérend Père, de veiller à ce qu'on n'imprime rien contre les procédés vis-à-vis de nous des ministres protestants en général , mais que si l'on veut parler de ce qui s'est passé ici , on nomme M. Mackay. »

Dans une autre lettre, datée d'Oujiji, le R. P. Deniaud revient sur tous les bons offices rendus aux missionnaires par les deux ministres protestants. Ils ont continué à se montrer aussi obligeants, aussi pleins d'égards, et il termine en disant : « Il ne manque à ces deux bons jeunes gens que d'être catholiques. »

Qu'ajouter à de semblables témoignages, sinon que nous devons tous hâter, par nos prières, le moment où l'union sera complète dans la même foi et dans la charité de Notre- Seigneur, et où l'Angleterre, qui si visiblement se rapproche de la vérité, recevra la récompense des vertus naturelles qu'un si grand nombre de ses fils ont conservées.

J'ai aussi parlé plus haut de la polygamie. Je n'ai rien à ajouter, sinon que l'Église, qui a triomphé de la corruption grecque et romaine, tout aussi profonde que celle des noirs, ne doit pas désespérer de la vaincre. Elle a eu , dans les premiers siècles , ses postulants* ses catéchumènes qui attendaient le baptême jusqu'à la mort, précisément parce qu'ils ne pouvaient rompre les liens dans lesquels ils étaient engagés, et à la fin elle a formé des générations de vierges. Elle saura avoir dans l'Afrique équatoriale une semblable patience, et purifier peu à peu ce sang corrompu.

Mais, en dehors de ces difficultés communes à presque toutes les missions de l'Afrique, il y en a d'autres qui sont vraiment spéciales à celles de l'équateur. J'en vois quatre principales: le climat, l'indifférence religieuse, l'esclavage et le manque de ressources nécessaires. Hâtons-nous d'ajouter que l'expérience nous a prouvé qu'avec le secours de Dieu et celui de la charité catholique, aucun de ces obstacles n'est insurmontable.

Le climat. Il est surtout meurtrier dans la région qui s'étend depuis les côtes jusqu'aux grands lacs. Là les terres sont basses, suovent marécageuses, grâce à la masika ou saison des pluies, et aux torrents d'eau qu'elle fait déborder sur les plaines. Aussi les miasmes et les fièvres terribles qu'ils occasionnent se développentils avec une rare intensité sous l'action du soleil des tropiques. Pas un seul de nos missionnaires n'y a échappé. Leurs journaux et leurs

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lettres, durant leurs longs voyages, parlent constamment de ce sujet.

« Nous commençons à faire usage de notre pharmacie, écrit le Père Deniaud, dès les premiers jours du voyage. La fièvre de l'Afrique équatoriale, causée par les miasmes que forme la masika, est un véritable empoisonnement. Elle commence par un mal de tête violent suivi d'un froid intense et d'une courbature générale. Le délire ne tarde pas à suivre, surtout lorsque le malade est au repos, et presque toutes les nuits se passent en visions morbides. Le remède qu'il faut promptement administrer consiste en une forte purgation, invariablement suivie de trois, quatre et même cinq doses de quinine. Si le mal revient, on recommence. Mais une telle médication affaiblit beaucoup, rend la tête lourde, et quelquefois même enlève la faculté de penser. »

Quelques jours après, le Père Livinhac écrivait: « Nous sommes presque tous atteints de la fièvre. Aujourd'hui, six Pères sont malades. Puissent ces petites épreuves tourner à la gloire de Dieu et au salut des âmes. »

Le Père Pascal, qui devait en mourir, en parle comme un autre François d'Assise : « Nous avons tous été visités par notre chère sœur la fièvre, écrit-il de Kitoundi. Tout le monde supporte gaiement les. peines et les privations. C'est une grande consolation pour nous de songer que nous souffrons pour le bon Maître et pour les âmes qu'il a rachetées au prix de son sang. »

Ce sont les mêmes sentiments qui dominent dans les autres lettres des Pères :

« Cette lettre, Monseigneur et très vénéré Père, m'écrit l'un d'eux, ne vous donnera qu'une faible idée de ce que nous avons souffert. Je dois vous dire que les épreuves par lesquelles il a plu à Dieu de nous faire passer ont fait beaucoup de bien à nos âmes. Si nous avions moins souffert, nous aurions moins prié,, nous serions moins détachés des choses de la terre, moins unis à Dieu. Que le divin Maître soit donc béni de nous avoir trouvés dignes de supporter quelque chose pour lui ! »

Ce n'est pas seulement la maladie, c'est la mort qu'amène rapidement la fièvre tropicale. La moindre imprudence peut être suivie d'une issue funeste. Un excès de fatigue, une marche forcée, et plus encore une station prolongée au soleil , un refroidissement pendant la nuit, une chute dans les marais, qui causeraient ailleurs des indispositions légères, sont mortels sous l'équateur africain. Les noirs seuls bravent impunément les poisons qu'on y respire, saturés qu'ils en sont sans doute depuis leur enfance 7 comme l'ancien

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Mithridate. Mais je me hâte d'ajouter que nous avons aujourd'hui la preuve que les terres basses seules sont dangereuses pour la vie des Européens. Sur les montagnes et les hauts plateaux, où les eaux trouvent un écoulement facile, la fièvre n'existe pas. Aucun de nos missionnaires n'a succombé, ni même n'est tombé gravement malade, après avoir atteint la région des grands lacs. Tous ceux que nous avons perdus jusqu'ici sont morts durant le voyage, entre la côte et les hauts plateaux ou en arrivant à leur destination, de la maladie qu'ils avaient contractée. Leucs lettres nous donnent encore à cet égard des renseignements multipliés. Elles vantent la salubrité du pays, sa beauté et même sa température, que les Pères trouvent moins chaude que celle de l'Algérie.

« L'Ouroundi, écrit le Père Dromaux, nous présente un grand avantage. Il est plus sain que FOujiji. Il a des montagnes et des collines assez élevées. Nous y avons l'air du lac, qui est très bon. Aussi je suis à peu près remis des fatigues du voyage. Il y a plus d'un mois que je n'ai pas eu la fièvre.

« C'est dommage que je n'aie pas le don de la poésie, dit -il ailleurs, pour vous décrire notre station. Je vous écris à l'ombre d'un arbre touffu, sur le penchant d'une colline, à cinquante mètres du rivage. Devant nous, les eaux paisibles du Tanganika avec une multitude de barques de pêcheurs. Au delà on aperçoit un peu dans la brume la pointe de la grande île Mouzimou, et même les montagnes de la rive opposée. A droite, à gauche, de toutes parts, des champs bien cultivés de manioc entremêlés de bananiers ou de palmiers à huile; dans le lointain, derrière nous, de hautes montagnes ayant des habitations à leurs pieds, mais inhabitées et même souvent nues dès les premières élévations; une chaleur médiocre, moins de 30 degrés dans l'intérieur, et au dehors 24 ou 25 degrés, grâce à une brise venant du lac. »

Il en est de même dans l'Ouganda : « Il y a un mois que les Pères sont venus me rejoindre ici, écrit de Roubaga le Père Lourdel. Les santés sont bien meilleures. Le pays est sain. Le climat est moins chaud qu'en Algérie : 25 degrés centigrades à l'ombre. Cependant à certains moments le soleil est brûlant. Les pluies sont assez fréquentes, ce qui permet de semer en tout temps. »

Le problème qui s'était posé dès l'origine, à savoir: si le climat de l'Afrique équatoriale ne serait pas un obstacle insurmontable pour la vie de nos missionnaires, et par conséquent pour l'établissement de leurs missions, est donc aujourd'hui résolu. Il est certain que la région des hauts plateaux, c'est-à-dire le territoire propre de leurs missions, est salubre et dans des conditions bien supérieures

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à celles du littoral. Le temps seul du voyage demeurera périlleux pour la santé et pour la vie des missionnaires. Mais là encore les dangers pourront être diminués par les leçons de l'expérience. Sans doute nous n'éviterons pas tous les malheurs, mais nous les diminuerons dans la juste mesure, assez pour échapper aux catastrophes, pas assez pour enlever aux missionnaires le mérite de leur dévouement et de leur sacrifice.

L'indifférence religieuse des noirs de ces contrées est le second obstacle qui semble s'opposer au succès de la mission. Elle est plus grande en beaucoup d'endroits que celle qui a été signalée sur d'autres points de l'Afrique, où les pratiques religieuses, empreintes même quelquefois du plus cruel fanatisme, sont en honneur parmi les noirs. Cette indifférence est telle que, selon la plupart des voyageurs, les nègres de l'équateur africain n'ont de culte d'aucune espèce et manquent même de l'idée d'un Être suprême. Cette assertion, contraire à la grande loi morale qui régit tous les peuples, même barbares, et à la preuve que les théologiens et les philosophes en déduisent, avec raison, pour l'existence de Dieu, m'avait singulièrement ému, je l'avoue. J'avais donc appelé sur ce point, dans mes premières instructions, l'attention de nos Pères. Je m'empresse d'ajouter qu'ils ont constaté, de la manière la plus formelle, la croyance de tous les nègres de leurs missions à des esprits supérieurs qu'ils redoutent et qu'ils honorent de leurs invocations et de leurs sacrifices. Ces peuples pratique!- 1 dons une sorte d'idolâtrie grossière, mais qui n'est certainement pas l'athéisme.

« Un jour que, durant notre voyage, m'écrit le Père Livinhac, nous faisions demander à un chef deux hommes pour nous accompagner au village voisin , il nous fît répondre qu'ils ne pouvaient venir que le lendemain, occupés qu'ils étaient à faire des sortilèges pour savoir celle des routes qu'il faudrait suivre, afin d'avoir un heureux voyage; que d'ailleurs ce jour-là était un jour néfaste.

« Au moment même où je vous écris, un sorcier de la tribu des Warouri, qui habite à l'est de Kadouma, sur les bords du lac, pratique des sortilèges pour faire tomber la pluie. 11 entretient nuit et jour un petit feu avec des crottes de chèvres. Autour du brasier sont rangés plusieurs pots de terre couverts avec des morceaux de tabourets cassés. S'il vient à pleuvoir, tout le monde croira que c'est le sorcier qui en est cause.

« Chose étrange et qui peut donner l'explication de certains récits de voyage, le tambour paraît être aux yeux des noirs un instrument de sortilège.

« Durant un ouragan très fort qui eut lieu au mois d'avril, les

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tambours de Kadoumabattirent toute la nuit. Le matin, nous demandâmes au Manangoua pourquoi on avait battu les tambours : Daoua ia bacidi, nous répondit-il, c'est le remède contre la tempête.

« Nous avons vu dans un autre village, pendant que les guerriers étaient absents pour une bataille, battre le tambour durant toute une journée. Des femmes et des enfants faisaient, au son de cet instrument, une sorte de procession autour du tembé en chantant sur un air lugubre, pour rendre les génies favorables à leurs guerriers. »

Dans une lettre qu'il nous adressait du lac Tanganika, au mois de septembre dernier, le Père Deniaud constate les mêmes croyances par des détails vraiment curieux. Il nous fait le récit d'un voyage entrepris par lui sur ce lac, ou plutôt cette mer intérieure, car elle a plus de deux cents lieues de longueur, d'une tempête qu'il a essuyée et de la terreur visible de ses noirs, et il ajoute :

« Enfin nous atteignons le cap Cabogo, que l'on ne passe pas impunément, d'après les indigènes, à moins que ceux qui conduisent les barques n'offrent des présents à l'esprit qui habite ce mouzimou, (rocher sacré). Au moment où une barque approche du mouzimou, la demeure de l'esprit, un des marins se présente à l'avant du bateau, tenant en mains quelques rangs de perles ou un peu d'étoffe. S' adressant alors à l'esprit, il le prie d'apaiser son courroux et de lui être favorable. Cela fait, il jette à la mer le présent qu'il lui destinait et retourne à sa place. Reprenant alors leurs rames, tous entonnent un chant déprécatif et poussent avec ardeur la barque loin du terrible rocher, convaincus que l'esprit apaisé rendra la navigation favorable et qu'ils atteindront sans difficultés le cap Kongwé, qui se dresse devant eux dans la direction du sud. »

Mais si leur croyance à un monde surnaturel est désormais incontestable, l'ignorance et par suite l'indifférence de ces pauvres noirs n'en est pas moins réelle. C'est là qu'est l'obstacle véritable. Élever ces esprits et ces cœurs qui n'ont d'autres pensées que celles de la terre, leurs chasses, leurs pêches, leurs danses, leurs amusements d'enfant, au désir d'une vie supérieure, à la pratique des vertus qu'elle impose, est une œuvre laborieuse. Mais elle n'est pas impossible. Les missions de l'Océanie l'accomplissent pour des populations qui ne sont pas plus civilisées. Les Pères du Saint-Esprit le réalisent pour les enfants à Bagamoyo. Nos Pères commencent à le voir pour les enfants qu'ils ont rachetés et qu'ils élèvent. Quant aux adultes, la chose est plus difficile; mais il n'est rien, encore une fois, que ne surmonte la grâce de Dieu , cette grâce qui des pierres mêmes peut susciter des fils d'Abraham. Nos premiers néophytes,

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baptisés cette année même , en sont la preuve , au témoignage du Père Livinhac, qui nous donne à cet égard, dans ses dernières lettres, les plus consolants détails.

Il ne faut donc pas se préoccuper des apparences. Partout la nature humaine a les mêmes instincts profonds, indestructibles. Partout elle cherche Dieu, ses consolations, son secours, surtout lorsqu'elle est dans la souffrance; et, à ce titre, qui doit l'appeler davantage et plus se réjouir de l'avoir trouvé, que ces populations infortunées , sous le poids des maux qui les accablent et de celui qui explique et résume tous les autres : l'esclavage?

A moins d'être en Afrique et de se trouver en contact avec les nègres qui sont esclaves ou qui l'ont été, il est impossible de se faire une exacte idée des crimes, des cruautés, des infamies de tout genre qu'entraînent l'esclavage et le commerce auquel il donne lieu. Je parle, bien entendu, de ce qui se fait au moment où j'écris ees lignes, de ce que j'ai vu de mes yeux ou entendu de la bouche même des tristes victimes de ces infamies, et nullement, comme on pourrait le croire, de faits du passé. La traite maritime a été supprimée, il est vrai, mais la traite par terre existe toujours. Elle s'est même accrue sur certains points par la suppression de la traite maritime, et elle a revêtu des caractères plus abominables.

Dans le nord et l'est de l'Afrique, ce sont les musulmans qui, soit par eux-mêmes , soit par les nègres qu'ils ont associés à leur commerce, sont les pourvoyeurs de l'esclavage. Et, pour le dire en passant, la destruction de l'esclavage est le coup le plus terrible que Ton puisse porter au mahométisme. La société musulmane, telle qu'elle est organisée, ne peut, en effet, vivre sans esclaves. Voilà pourquoi, dans les régions de l'Afrique dont je parle, et en particulier dans l'Afrique équatoriale, les mahométans sont à la tête de ce commerce. Ils ont à leurs gages des bandes de pillards et d'assassins qui pénètrent chez les nègres idolâtres.

Les États Barbaresques, et, je le dis en rougissant, l'Algérie ellemême, l'Egypte, Zanzibar, le Soudan mahométan , sont le point de départ de ces tristes expéditions. Souvent elles se bornent à la chasse de quelques individus isolés, de femmes, d'enfants qui s'écartent de leurs demeures. Mais souvent aussi ce sont des attaques en règle. Les villages paisibles des nègres de l'intérieur sont cernés tout d'un coup, pendant la nuit, par ces féroces aventuriers. Les nègres qui n'ont pas d'armes à feu ne se défendent presque jamais, ou ceux qui le font sont bientôt massacrés par des hommes armés jusqu'aux dents. Ces malheureux fuient dans les ténèbres; mais tout ce qui est pris est immédiatement enchaîné et entraîné ,

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hommes, femmes et enfants, vers un marché de l'intérieur. »On les y amène de contrées situées à soixante, quatre-vingts et cent journées de marche.

Alors commence pour eux une série d'inénarrables misères. Tous les esclaves sont à pied; aux hommes qui paraissent les plus forts, et dont on pourrait craindre une révolte, on attache les mains et quelquefois les pieds, de telle sorte que la marche leur devient un supplice; sur leur cou on place des cangues à compartiments, qui en relient plusieurs entre eux. On marche toute la journée. Le soir, lorsqu'on s'arrête pour prendre du repos, on distribue aux prisonniers quelques poignées de sorgho cru. C'est toute leur nourriture. Le lendemain il faut repartir.

Mais, dès les premiers jours, les fatigues, la douleur, les privations en ont affaibli un certain nombre. Les femmes s'arrêtent les premières. Alors, afin de frapper d'épouvante ce malheureux troupeau humain , ses conducteurs s'approchent de celles qui paraissent plus épuisées, armés d'une barre de bois, pour épargner la poudre. Ils en assènent un coup sur la nuque des victimes, qui poussent un cri et tombent, en se tordant dans les convulsions de la mort.

Le troupeau terrifié se remet aussitôt en marche. L'épouvante a donné des forces aux plus faibles. Chaque fois que quelqu'un s'arrête épuisé , le même spectacle recommence.

Le soir, en arrivant au lieu de la halte, lorsque les premiers jours d'une telle vie ont exercé leur influence délétère, un spectacle non moins horrible les attend. Ces marchands d'hommes ont acquis l'expérience de ce que peuvent supporter leurs victimes. Un coup d'oeil leur apprend quels sont ceux qui bientôt succomberont à la fatigue. Alors, pour épargner d'autant la maigre nourriture qu'ils distribuent, ils passent avec leur barre derrière ces malheureux, et d'un coup les abattent. Leurs cadavres restent où ils sont tombés , lorsqu'on ne les suspend pas aux branches des arbres voisins, et c'est près d'eux que leurs compagnons sont obligés de manger et de dormir.

Mais quel sommeil ! on peut le deviner sans peine. Parmi les jeunes nègres arrachés par nous à cet enfer et rendus à la liberté, il y en a qui se réveillent, chaque nuit, pendant longtemps encore, en poussant des cris affreux. Ils revoient, dans des cauchemars sanglants, les scènes abominables dont ils ont été les témoins.

C'est ainsi que l'on marche, quelquefois pendant des mois entiers, quand l'expédition a été lointaine. La caravane diminue chaque jour. Si, poussés par les maux extrêmes qu'ils endurent, quelquesuns tentent de se révolter ou de fuir, leurs maîtres féroces, pour se venger d'eux, leur tranchent les muscles des bras et des jambes à

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coups de sabre ou de couteau, et les abandonnent ainsi, attachés l'un à l'autre par leurs cangues , le long de la route , où ils meurent lentement de faim et de désespoir. Aussi a-t-on pu dire avec vérité que si on perdait la voie qui conduit de l'Afrique équatoriale aux villes où se vendent les esclaves , on pourrait la retrouver aisément par les ossements des nègres dont elle est bordée! On calcule que, chaque année, quatre cent mille nègres sont les victimes de ce fléau !

Enfin on arrive sur le marché où on conduit ce qui reste de ces infortunés après un tel voyage. Souvent c'est le tiers, le quart, quelquefois moins encore de ce qui a été capturé au départ. Là commencent des scènes d'une autre nature, mais non moins odieuses. Les nègres captifs sont exposés en vente comme du bétail ; on inspecte tour à tour leurs pieds, leurs mains, leurs dents, tous les membres de leur corps, pour s'assurer des services que l'on en peut attendre; on discute leur prix devant eux comme celui d'une bête de somme; et quand l'affaire est réglée, ils appartiennent corps et âme à celui qui paye. Rien n'est plus respecté: ni les liens du sang, car on sépare sans pitié le père, la mère, les enfants, malgré leurs cris et leurs larmes; ni leurs consciences, car ils doivent embrasser sur-lechamp la religion du musulman qui les achète; ni la pudeur même, car ils doivent se soumettre aux plus honteuses exigences. Enfin leur vie est à la discrétion de ceux qui les possèdent : nul n'est tenu de rendre compte de ses esclaves.

Il est vrai que, lorsqu'ils sont arrivés auprès de ceux qui les emploient comme serviteurs, ils sont généralement traités, tant qu'ils se portent bien, avec assez d'humanité; on craindrait autrement qu'ils ne mourussent avant l'heure. Mais , dès qu'ils sont vieux ou malades de façon à ne plus pouvoir servir, on les chasse à coups de bâton, jusqu'à ce qu'ils s'en aillent mourir au cimetière.

Tel est l'esclavage dans son épouvantable horreur.

Qu'on interroge les missionnaires de Zanzibar, ils auront tous, comme moi, entendu et vu ces infamies. Pour l'Afrique équatoriale, nous avons le témoignage non moins explicite des explorateurs protestants. Je ne citerai que celui du plus célèbre d'entre eux, Livingstone. On y remarquera les mêmes impressions d'effroi que j'ai trouvées moi-même chez nos pauvres enfants :

« Quand j'ai essayé, dit- il, de rendre compte de la traite de l'homme dans Test de l'Afrique, j'ai dû rester très loin de la vérité, de peur d'être taxé d'exagération; mais, à parler franchement, le sujet ne permet pas qu'on exagère. En surfaire les calamités est une pure impossibilité. Le spectacle que j'ai eu sous les yeux des

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incidents communs de ce trafic est tellement révoltant, que je m'efforce sans cesse de l'effacer de ma mémoire. Je parviens à oublier avec le temps les souvenirs les plus pénibles; mais les scènes de la traite se représentent malgré moi, et au milieu de la nuit me réveillent en sursaut. »

Et, je le répète, les calculs les plus exacts ne portent pas à moins de quatre cent mille par année les victimes de cet abominable commerce. En vingt-cinq années, qui paraît la moyenne de la vie africaine, cela fait dix millions: dix millions d'hommes, actuellement vivants, voués à la vie et à la mort que je viens de décrire !

Je me suis étendu sur cette description, que j'ai renouvelée souvent dans mes écrits, parce que je ne connais rien de plus propre à exciter la pitié des chrétiens de l'Europe pour ces peuples infortunés, et aussi parce que rien ne fait mieux sentir les obstacles auxquels viendra se heurter le zèle de nos missionnaires. Qu'attendre de populations ainsi décimées, pressurées, torturées, et qui étendent chaque jour elles-mêmes le cercle de leurs maux? Qu'attendre surtout de ceux qui entretiennent ce trafic infâme et qui en bénéficient? Nos Pères l'ont éprouvé déjà. Us n'auront pas de plus rudes adversaires. Les marchands d'esclaves et leurs pourvoyeurs comprennent que le règne de l'Évangile sera la fin de leurs richesses. Ils n'épargneront rien pour l'empêcher. Les dernières nouvelles du Nyanza nous en sont une preuve. Ce sont eux qui excitent contre nous l'esprit du roi Mtésa. Mais ici, il faut compter sur l'appui du monde civilisé, qui ne laissera pas toujours protester sa parole, et qui saura détruire la traite sur les marchés de l'intérieur, comme il l'a détruite sur le littoral. En attendant, les missionnaires useront de prudence et surtout de charité, s'abstenant de susciter des colères funestes par des démonstrations impuissantes, faisant appel au monde chrétien, et cherchant à adoucir les maux cruels dont ils sont les témoins.

Enfin, et c'est par là que je termine, la dernière difficulté et en un sens la plus .grande de notre mission, c'est l'énormité des dépenses et l'impossibilité où nous sommes d'y subvenir. On comprend aisément que, pour de tels voyages, pour de telles œuvres, pour de telles misères, des sommes immenses sont nécessaires. Jusqu'à l'heure présente et en moins de trois années, nous avons dû dépenser plus de huit cent mille francs, et rien n'est fait encore , pour ainsi dire, sinon d'être arrivé et de s'être fixé sur le sol. A côté de nous, du reste, les sociétés de missions protestantes attribuent plus de cinq millions par an à l'Afrique équatoriale.

Nous comptons donc plus que jamais sur la foi de l'Europe catho-

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lique pour fournir le nécessaire à ces périlleuses missions. Celui qui honore les prophètes, est-il écrit dans les livres saints, reçoit la récompense des prophètes; celui qui honore l'apôtre aura droit aussi à sa récompense.

t CHARLES, Archevêque d'Alger, délégué apostolique.

Tunis, le 1er janvier 1881.

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