CHAPITRE III
DANS L OUSOUKOUMA '
Toujours la croix. — Mœurs royales. — Trop d'empressement. — L'Ousiha. — Amitié intéressée. — Paysage de l'Ousoukouma. — Achille aux pieds légers. — Culture et préparation du tabac. — Gens peu difficiles sur la toilette. — Fondeurs de cuivre. — Noël! Noël! — L'Ousemao. — Recette contre le mauvais œil. — Sobriété africaine.
Samedi 14 décembre. — Nous levons le camp à six heures moins un quart, et, nous dirigeant vers le N.-N.-E. à travers une plaine découverte, nous arrivons à neuf heures aux villages de la tribu de Samouï. Nous nous rendons directement à celui au-dessus duquel flotte notre bannière du Sacré- Cœur. Les askaris qui avaient escorté la première caravane saluent notre arrivée par plusieurs décharges. Ceux qui nous accompagnent se mettent aussi comme de raison à faire parler la poudre, pour leur faire écho.
Aucun de nos confrères ne vient au-devant de nous. Seraitil arrivé quelque malheur? Je ne fais qu'un saut et me précipite en tremblant dans le compartiment du tembé que Ton me désigne du doigt. Pauvres frères ! le bouclier de la Providence les a mis à couvert comme nous des balles et des flèches ennemies, mais non de la fatigue et de la souffrance qui les tiennent tous cloués sur le sol. Le Père Girault est bientôt lui-même pris de la fièvre ; je me trouve donc pour le moment trans-
formé en garde-malade, quoique je ne me sente pas beaucoup plus solide qu'eux. Seigneur ! vous qui conduisez aux portes du tombeau et qui en ramenez, soyez encore béni de cette nouvelle croix , mais ne détournez pas les yeux de vos serviteurs !
Après nous être un peu réconfortés mutuellement, j'ouvre mon bréviaire et me mets à réciter le saint office. 0 livre des grandes consolations sacerdotales, que deviendrions-nous sans le soutien que nous procure ta lecture quotidienne I
Le village où nous campons est le chef-lieu de la tribu; à sa tête se trouve un manangoua, fils du mtémi. Ce dernier réside à quelque distance de la route que nous devons suivre.
Le manangoua nous fait dire qu'il veut qu'on lui donne le prix du hongo, avant de traiter la question de ce tribut avec son père. Après de longues et ennuyeuses discussions, il finit par se contenter d'une kanzou arabe (robe blanche en coton), de douze coudées de chiti et de deux dotis de méricani. En témoignage de ses bonnes dispositions à notre égard, il nous fait cadeau d'un magnifique bœuf, à la grande joie de nos nègres, qui savent bien qu'il leur en reviendra la meilleure part.
Dimanche 15 décembre. — Dans la matinée, je me rends avec quelques askaris chez le mtémi. Nos nègres m'avaient assuré qu'il demeurait tout près. Ce qui ne nous empêcha pas de marcher plus d'une heure avant d'arriver à son village. Le sentier que nous suivons longe une chaîne de petites collines formées d'énormes blocs de granit superposés et d'un aspect des plus pittoresques. Leurs masses dénudées et abruptes leur donnent de loin les apparences les plus fantastiques. Que l'homme est faible et petit en face des œuvres de Dieu!
C'est au pied d'une de ces collines qu'est bâti le tembé où habite le chef de la tribu. Des crânes humains, fixés au bout de longues perches , sont les seules sentinelles qui en gardent l'entrée.
Nous sommes introduits dans le palais du monarque, cabane étroite et obscure. 11 est absent, et je suis forcé de faire antichambre tout comme dans les premiers palais du monde civi-
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lise. Au bout d'une bonne heure, il se montre enfin à nos profanes regards. C'est un homme à la figure bouffie. Son obésité peu commune nous dit clairement que ce prince sait noyer dans les cruches de pombé les soucis de l'administration. Je le prie de nous donner des porteurs jusqu'à Ousiha, et lui offre, comme prix du hongo, un fusil à pierre et quatre dotis, ayant soin de lui rappeler que nous lui avons déjà envoyé deux pièces d'étoffe.
Peu satisfait du cadeau, le mtémi se met à faire d'interminables discours pour démontrer comme quoi il lui faut dix dotis. Je lui dis qu'il n'est pas convenable qu'un personnage tel que lui cherche à ruiner les Wasoungou et à les réduire à manger de l'herbe.
Mes paroles ne le touchent guère, et si nous voulons des pagazis, il nous faudra lui donner au moins deux dotis. Je les lui promets. Il fait alors apporter deux grands pots de lait, que mes soldats vident en un clin d'œil.
Il est plus de midi : je regagne le camp sous un soleil de plomb. Les porteurs arrivent en grand nombre ; le Père Girault en inscrit les noms.
Lundi 16 décembre. — Le mtémi, trouvant que le présent qu'on lui a fait la veille n'est pas assez considérable, se rend de très bonne heure dans notre camp, et déclare que nous n'aurons pas de porteurs si nous ne lui donnons encore deux dotis. Le monarque satisfait, nous annonçons la distribution des bagages.
Alors commence une scène indescriptible : les nègres non engagés se jettent sur nos ballots et s'efforcent de les arracher à ceux qui ont donné leur nom; ils se poussent, se tirent, se culbutent en faisant retentir l'air de hurlements affreux. Nos askaris cherchent en vain à rétablir l'ordre , et je ne sais trop* ce qui serait arrivé si le manangoua et un de ses nyamparas n'étaient intervenus et n'avaient chassé à grands coups de bâton leurs insolents sujets.
Nous faisons préparer une kitanda pour le Père Lourdel ; les autres Pères vont beaucoup mieux et assurent qu'ils pourront faire l'étape sur leurs ânes.
Nous continuons de nous diriger vers le N.-N.-E. Les cam-
pagnes sont bien cultivées et parsemées de villages nombreux et très peuplés, autour desquels paissent de magnifiques troupeaux de bœufs , de chèvres et de moutons.
Ce n'est pas le désir qui nous manque de demander à nos hommes des renseignements sur le pays que nous traversons. Mais nous ne le pouvons pas, obligés que nous sommes de courir à droite et à gauche pour tenir en respect une centaine de noirs qui cherchent sans cesse à se mêler à la caravane pour s'emparer de quelques ballots d'étoffe.
A onze heures et demie, nous arrivons à Kichoumbi, lieu du campement. Nous avons assez de peine pour trouver dans ce village un logement convenable ; et, pour la première fois, nous sommes obligés de payer le maître du compartiment du tembé qui nous est cédé pour un jour.
Comme le temps n'est pas très sûr, le Père Lourdel et le Frère logent dans la hutte : la tente est dressée dans la cour pour les plus valides.
Mardi 17 décembre. — Dans la nuit a éclaté un violent orage. Il est tombé des torrents de pluie. L'eau, s'accumulant dans .la cour du tembé, a envahi la tente, et nous nous réfugions à notre tour dans la cabane habitée par nos confrères.
Nous sommes obligés de séjourner ici. Un torrent qui se trouve sur le chemin d'Ousiha a été trop grossi par la pluie de la nuit pour qu'on puisse le traverser.
Le mtémi de la tribu à laquelle appartient le village de Kichoumbi nous fait dire qu'il est notre ami et nous prie , en conséquence, de lui envoyer un cadeau. Nous lui faisons porter deux dotis.
La caravane arabe, restée hier en arrière, vient camper dans un village voisin. Elle veut à tout prix voyager avec nous; nous préférerions être seuls; mais nous croyons imprudent de ne pas accéder au désir de ces messieurs, car ils pourraient exciter contre nous les tribus que nous devons traverser.
Mercredi 18 décembre. — Nous nous mettons en marche et nous nous dirigeons toujours vers le N.-N.-E., par une plaine découverte et inhabitée. Deux rivières assez considérables,
Oh
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coulant de l'ouest à l'est, couvrent le sentier. Le Père Barbot réussit aies passer sur son ane. Le Frère Amance veut les passer de même, mais sa monture glisse en sortant de la seconde, le renverse, et le pauvre Frère disparaît tout entier dans l'eau. Pour nous, nous traversons ces deux rivières sur les épaules des Wanyamouézi, qui ont de l'eau jusqu'à la ceinture.
Nous étions alors dans l'Ousoukouma, nom sous lequel jon désigne la portion septentrionale de l'Ounyamouézi. Les forêts devenaient de moins en moins sauvages et profondes et faisaient place à de belles plaines ondulées, où de nombreux troupeaux tondaient avec avidité le fin gazon rapidement éclos sous les liquides avalanches de la masika. Çà et là quelques baobabs et des massifs d'euphorbes entourant les villages; puis des pentes de la colline abrupte un clair ruisseau s'élançant avec un doux murmure : gracieux ensemble qui faisait rêver aux belles plaines d'Arcadie ou de Sicile. Les Tityres et les Mélibées ne manquaient pas au paysage, et si leurs chants et leurs vers ne pouvaient entrer en comparaison avec ceux de l'immortel auteur de YÉnéide, ils me rappelaient à moi nos petits bergers kabyles, et j'avoue que je me laissai un moment attendrir. Que le Dieu de paix et d'allégresse vienne au plus vite régner sur ces cœurs qui paraissent si disposés à se soumettre à son empire : Veni, Domine, et noli tardare; relaxa facinora jjlebis tuœ Israël!
A deux heures, nous entrons dans le village de la tribu d'Ousiha, où nous devons camper. Ce n'est pas un tembé comme ceux que nous avons rencontrés jusqu'ici, mais un amas de petites huttes rondes, assez bien construites. Nous en louons une pour passer la nuit. Le manangoua est frère du mtémi de la tribu; nous lui offrons un cadeau et lui demandons des porteurs. Un de ses nyamparas vient nous en offrir au prix de trois dotis jusqu'au Nyanza. Nous sommes heureux de les engager, et nous nous réjouissons dans l'espoir que notre caravane, ainsi organisée, nous suivra maintenant jusqu'au lac1.
Un Arabe arrivant de l'Ouganda vient nous rendre visite.
1 Les Pères rejoignaient alors le chemin suivi par Stanley dans son deuxième voyage et dont le point de départ se trouve plus à l'est. Cet explorateur, en effet, prit la direction du Victoria dès sa sortie de l'Ougogo.
Il se dit Thomme de Mtésa et chargé par ce prince de faire porter dans l'Ounyanyembé une centaine de charges d'ivoire. Arrivé à Kadouma, sur les bords du Nyanza, il a appris que la guerre a éclaté sur la route des caravanes. Ne voulant pas exposer ses richesses , il est venu avec dix de ses askaris voir si le voyage était possible : il désire se joindre à nous pour retourner au Nyanza.
Jeudi 19 décembre. — La caravane organisée non sans quelque difficulté, nous nous mettons en marche vers le nord. Derrière nous se pressent une multitude de nègres. On nous assure que nous n'avons rien à craindre d'eux; leur seul désir est de gagner quelques coudées d'étoffe, en remplaçant en route les porteurs fatigués. Nous traversons plusieurs villager très peuplés, si l'on en juge par la foule des curieux qui se tiennent aux portes pour nous voir passer.
Après deux heures de marche, nous sommes arrêtés pai des hommes du rntémi. Il ne veut pas qu'on sorte de sa tribu sans avoir payé le hongo. Nous disons à ses envoyés que nous ne pouvons pas planter notre tente de si bonne heure, mais qu'arrivés au lieu du campement, nous ne manquerons pas de faire porter un cadeau à leur maître. Ils répondent que le mtémi veut absolument que nous campions sur ses terres. Nous étions disposés à ne tenir aucun compte des ordres injustes du monarque; mais les chefs de la caravane arabe, effrayés de notre audace, nous assurent que, si nous déplaisons au mtémi, nous serons attaqués dans la forêt voisine, et ils nous supplient de ne pas aller plus loin aujourd'hui.
Nous détournant alors du sentier, nous campons dans le village le plus disgracieux que nous ayons rencontré jusqu'ici. Huttes mal bâties, ruelles fangeuses, pas d'espace pour dresser la tente. Nous louons trois compartiments du tembé pour nous loger et abriter nos bagages, car la pluie menace. Sans perdre de temps, nous envoyons quelques dotis au mtémi qui habite bien loin. Dans la soirée, il nous fait dire qu'il est satis-. fait du présent, et que nous pourrons demain continuer notre route.
Le nyampara des pagazis engagés la veille vient nous dire que ses hommes n'iront pas jusqu'au Nyanza : ils craignent
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les tribus ennemies qui se trouvent sur la route. Il ajoute qu'ils consentiront à voyager un jour encore avec nous, au prix d'un doti pour les deux étapes. Toutes nos promesses ne peuvent les faire changer d'avis, et nous serons obligés de continuer à renouveler notre caravane tous les jours : décidément les Wasoukouma sont bien les gens les plus poltrons que l'on puisse rencontrer sous la calotte des cieux.
Notre petite provision de café est épuisée depuis quelques jours. Je crois que la privation de ce breuvage, si tonique et si nécessaire dans les pays chauds, est pour beaucoup dans l'affaiblissement de nos santés.
Vendredi 20 décembre. — Nous partons à la pointe du jour et cheminons pendant deux heures à travers une épaisse forêt, au sortir de laquelle nous payons nos porteurs pour ne pas rester seuls avec nos bagages. Nous traversons ensuite une plaine inhabitée qui, au bout de trois heures, fait place à des campagnes cultivées au milieu desquelles s'élèvent de grands villages. Nous nous arrêtons dans un endroit appelé Kissoundo. L'étape a été de six heures, direction nord.
Le manangoua nous cède sa grande hutte, dans laquelle nous pouvons assez commodément dresser nos cinq lits. Les ballots d'étoffe et de perle sont mis en sûreté sous la véranda qui entoure l'habitation.
Le mtémi réclame dix dotis comme prix du hongo ; nous finissons par le déterminer à se contenter de quatre.
Les porteurs d'Ousiha réclament une gratification d'un pende (quatre coudées), assurant que nous la leur avons promise. Ils ajoutent qu'ils vont prendre les armes si nous refusons de la leur donner. Après une longue et fatigante discussion, ils s'engagent à porter nos bagages jusqu'à l'étape suivante, moyennant le pende demandé. Mais à peine l'ont- ils reçu, qu'ils reprennent le chemin de leur village. Ces pauvres gens n'ont pas l'air de savoir ce que c'est que la justice! Les nègres de la tribu où nous nous trouvons refusent de s'engager comme pagazis , disant qu'ils sont en guerre avec les peuplades chez lesquelles nous devons passer.
Des nègres d'Ousiha, qui avaient suivi en grand nombre notre caravane, viennent nous offrir leurs services. Nous
sommes obligés de leur promettre le prix énorme de deux dotis pour trois jours de marche.
Samedi 21 décembre. — Les pagazis engagés hier, refusant de partir pour le prix convenu, nous sommes forcés de séjourner ici.
Dans la journée, nous finissons par les déterminer à tenir les conventions, et nous annonçons le départ pour demain.
Dimanche 22 décembre. — Aucun de nous ne se sent la force de monter au saint autel. Mon Dieu! quelles épreuves! Quand nous sera-t-il donné de nous reposer au terme du voyage !
Nous quittons Kissoundo vers les six heures et demie, et nous nous dirigeons vers le nord , à travers un pays légèrement ondulé et sans arbres.
Chaque tembé est entouré de sa petite plantation de tabac ; aussi cette plante indispensable aux naturels est-elle d'un extraordinaire bon marché. Sa préparation cependant est assez singulière ; après l'avoir préalablement pilée et réduite en une espèce de pâte , on la roule en petits pains pour la consommation des deux sexes.
A part cela, les habitants ne cultivent guère que les arachides et font consister leurs richesses dans leurs nombreux troupeaux. A deux heures du soir, nous arrivons dans un misérable village composé de huttes où logent pêle-mêle les hommes, et les animaux. Nous sommes obligés d'y dresser nos deux tentes.
Lundi 23 décembre. — Impatients de sortir d'un pays où ils ne peuvent se procurer du moutama, leur nourriture favorite, nos hommes ne se font pas prier pour se mettre en route, et nous pouvons donner le signal du départ dès le lever du soleil. Nous continuons de marcher vers le nord. Le pays est toujours découvert, plus accidenté qu'hier et hérissé de loin en loin d'énormes rochers de granit.
Nous sommes bientôt arrêtés par un chef de tribu qui ne veut pas nous laisser passer sur ses terres avant d'avoir reçu le prix du hongo. Deux dotis contentent le monarque, et nous pouvons continuer. A midi nous arrivons à un petit village que je
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suis heureux d'entendre désigner sous le magnifique nom de Maria. On nous donne pour logement une grande hutte abandonnée, où nous dressons nos deux lits et abritons nos bagages contre la pluie. Les cloisons de notre pauvre habitation sont à moitié délabrées, et nous en bouchons les larges fentes avec du feuillage pour nous garantir du vent qui souffle bien fort.
Quelques pendes de mauvaise étoffe suffisent pour contenter les autorités du pays. Les nègres sont ici d'une simplicité plus que primitive. La plupart n'ont encore que le costume d'Adam avant sa chute ; les autres portent pour tout habit une peau de bœuf jetée sur les épaules. Contrairement aux autres Wanyamouézi, ils se promènent sans armes, appuyés sur un énorme bâton. Ils accourent de tous les villages voisins et assiègent continuellement notre porte pour jouir du spectacle de ces êtres curieux qui viennent d'apparaître parmi eux. Tout ce qu'ils voient les étonne , excite leur envie ; les petits morceaux de papier abandonnés sont recherchés avec soin et ornent les oreilles de ceux qui ont le bonheur de les trouver.
Mardi 24 décembre. — Parmi nos porteurs, ceux de Kissoundo ayant déposé leurs charges et pris la fuite, pour ne pas perdre les autres, qui ont déjà la tête passablement montée, nous nous décidons à les faire partir tout de suite avec les PP. Barbot, Lourdel et le Frère Amance. Le Père Girault et moi restons avec quelques askaris pour garder les bagages jusqu'à ce que le Père Lourdel nous ait envoyé des hommes de la tribu voisine, les habitants de Maria refusant de se mettre à notre service.
Ces braves gens ne savent guère que garder leurs troupeaux; plusieurs ont essayé de soulever nos ballots, mais, les trouvant trop lourds, ils ont dû renoncer au désir pourtant bien vif de gagner quelques coudées d'étoffe.
Nous avons aujourd'hui vu à l'œuvre les fondeurs de cuivre indigènes. Deux sections de troncs d'arbre évidées et recouvertes à la partie supérieure d'une peau très souple, au milieu de laquelle est fixé perpendiculairement un bâton ou un roseau : tels sont les soufflets des cyclopes Wasoukouma. Les deux bâtons sont levés et abaissés alternativement par celui
qui fait l'office de souffleur, et l'air comprimé dans les sections passe, par un orifice pratiqué à leur base, dans un conduit également en bois perforé aboutissant au centre du brasier. Au milieu de ce brasier est placé un petit pot de fer qui contient le cuivre. Lorsque le métal entre en fusion, on le coule dans un tube long et mince, où on le laisse redevenir solide. On lui donne ensuite sur des enclumes de pierre la forme voulue; ordinairement c'est celle de bracelets et de jambières, objets qui se vendent trois dotis pièce, et sont grandement prisés des naturels.
Mercredi 25 décembre. — Noël! fêle si touchante, si pompeusement célébrée en France au séminaire! que de souvenirs ! Pourquoi sommes-nous contraints de passer un si beau jour dans de si tristes circonstances ! Puissent nos épreuves hâter la naissance du divin Enfant dans le cœur de ces pauvres nègres. J'ai eu le bonheur de dire la messe à minuit dans notre misérable hutte, qui rappelle trop bien l'étable de Bethléem. Pourquoi les anges n'ont-ils pas annoncé aux peuples pasteurs qui nous entourent le grand mystère qui se passait au milieu d'eux? Mon Dieu , souvenez-vous que vous êtes né pour ces malheureuses populations, et ne permettez pas qu'elles restent plus longtemps étrangères aux faveurs de votre miséricorde !
Les habitants de Maria, qui n'ont osé hier se charger de nos bagages, viennent le matin nous offrir leurs services. Plusieurs se retirent après s'être promenés quelque temps le ballot sur l'épaule. Ceux qui tiennent bon sont en nombre suffisant; nous les engageons au prix d'un pende d'étoffe et dix chapelets de perles , et nous prenons le chemin de Perro , premier village de la tribu de Semao , où nos confrères doivent nous attendre.
Nous traversons d'abord un pays rocailleux, puis des plaines couvertes de hautes herbes. La marche est fatigante, et nous avons beaucoup de peine à pousser 'les traînards. Nous entrons enfin dans le village vers trois heures du soir. Nos confrères ne sont arrivés que depuis quelques heures. Leurs pagazis ayant refusé hier de faire toute l'étape, il leur a fallu camper en chemin.
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Nous nous hâtons de mettre nos bagages à l'abri de la pluie, qui commence à tomber. Nos porteurs demandent à la place du prix convenu un doti d'étoffe, promettant leur concours jusqu'à l'étape suivante, une fois la somme reçue. Le payement est remis à demain.
Les huttes du village de Perro s'élèvent au pied d'une colline aux flancs hérissés de grands blocs de granit. Le manangoua est très exigeant. Il ne se contente qu'avec peine d'un fusil et de quatre dotis d'étoffe.
Jeudi 26 décembre, — Nous payons les hommes de Maria ; ils se sauvent dès qu'ils tiennent leurs étoffes. D'autres porteurs sont engagés pour une étape au prix d'un demi doti, et la caravane se remet en marche à huit heures et demie.
Après avoir suivi quelque temps un sentier boueux, nous arrivons à un gros ruisseau qui coule de l'ouest à l'est. Les berges glissantes entre lesquelles il est encaissé en rendent le passage long et difficile pour nos porteurs. J'ai l'imprudence de me servir de mon âne pour gagner la rive opposée ; le coursier y arrive seul; le bât et le cavalier ont roulé dans l'eau. Le Père Girault déplore ma chute par de grands éclats de rire. N'ayant pas sous la main d'habits de rechange, je me contente de tordre fortement ma chemise ; le soleil de l'équateur fera le reste.
Nous continuons à marcher à travers un pays tout ruisselant d'eau. A côté du sentier s'élèvent de nombreux villages. Hommes, femmes, enfants accourent en foule et suivent la caravane pour avoir le plaisir de nous contempler plus longtemps. Ces populations ont l'air très sauvage et quelque peu féroce. Avec leurs peaux de bœufs toutes luisantes de beurre et de crasse, leur tête hérissée, leur visage contracté, leur voix criarde, les femmes ressemblent à de vraies furies. Elles sont littéralement chargées de perles blanches et rouges, qu'elles portent tant autour du cou qu'autour des bras. Plusieurs courent à droite et à gauche , agitant violemment des calebasses où sont enfermés de petits cailloux. Peut-être cherchent-elles par tout ce vacarme à écarter les mauvais génies dont elles peuvent nous croire conducteurs.
Après quatre heures de marche vers le nord, nous arrivons
au lieu du campement, petit village situé à quelque distance de la demeure du mtémi de la grande tribu de Semao. Nous sommes obligés de dresser la tente , ne pouvant obtenir pour logement qu'une petite hutte contenant à peine nos quelques ballots d'étoffe et le Père qui gardera ces valeurs. Le mtémi nous fait dire que nous ne pourrons pas partir demain , renvoyant à ce jour la question du hongo ; il veut la traiter luimême dans notre camp.
Quoique la route que nous suivons pour gagner le Nyanza soit celle que prennent actuellement toutes les caravanes, on nous pardonnera d'entrer pour sa description dans les moindres détails. D'ailleurs, comme il est facile de le voir, elle diffère notablement de l'itinéraire de Speke et Grant, ainsi que de celui de Stanley. Les deux premiers prirent beaucoup plus à l'ouest, traversèrent les différents districts de l'Ouzinza et de l'Oussouï et gagnèrent le Karagoué, puis l'Ouganda, en contournant les rives du lac. Ce ne fut que dix mois après leur arrivée à Tabora qu'ils firent leur entrée à la cour de Romanika, sultan du Karagoué; on juge par là des nombreux obstacles qu'ils eurent à vaincre: guerres, famine, prétentions exorbitantes des chefs, etc. L'itinéraire de Stanley est, au contraire, plus à l'est. Ce voyageur ne dit rien des tributs que les roitelets du pays ont dû exiger de sa caravane ; peut-être aussi sa formidable escorte enleva-t-elle à ces nègres ambitieux toute espèce de convoitise ; néanmoins l'hostilité manifeste des indigènes l'obligea à rétrograder, non sans avoir livré bataille, et à se rapprocher beaucoup du sentier battu, qu'il prit définitivement à Ousiha.
Nos gens se bourrent d'ougali (bouillie de sorgho), selon leur habitude, et s'étendent sur le sol pour prendre leur repos. Le nègre n'est vraiment difficile ni pour le vêtement ni pour la nourriture. On m'assure qu'il ne mange jamais de viande à ses frais, à moins de fêtes extraordinaires, comme la noce d'un chef, ou l'annonce d'une grande victoire. Alors même qu'il possède de nombreux troupeaux, il attend toujours qu'une maladie ou un accident le prive de quelque bœuf ou de quelque mouton pour en manger la chair. On juge, d'après cela, s'il se fait faute de festoyer aux dépens des charognes que la Providence place sur son chemin, lorsqu'il est en expédition.
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Affaire de goût. Je me hâte d'ajouter qu'il ne se refuse pas un meilleur ordinaire, pourvu qu'il ne lui coûte rien. Le maître fait-il cadeau d'un bouvillon , ou le sort le favorise-t-il au point de lui faire tuer un buffle ou un zèbre , il ne se donne pas de repos jusqu'à ce que la dernière bribe de viande ait été consommée ou desséchée à la flamme d'un brasier pour le repas du lendemain.