CHAPITRE IV
On demande un peintre. — Une virago. — Couvert de lauriers. — Le bouclier de la Providence. — Approches du lac. — Sonnez, cloches! — Dernier hongo. — Kadouma. — Déconvenue. — Voleurs introuvables. — Quelques mots de géographie et d'ethnologie. — Conseils pour les voyageurs futurs.
Vendredi 27 décembre. — Nous passons quatre longues heures à discuter le hongo , tant avec le manangoua du village qu'avec le mtémi de la tribu, et nous sommes obligés de donner en tout sept dotis et demi et un fusil à pierre.
Le sultan de FOusemao est un des plus puissants que nous ayons rencontré depuis Tabora; il paraît assez avancé en âge , mais il n'a encore jamais fait connaissance avec la propreté : ses cheveux en désordre et imprégnés de beurre, ses boucles d'oreille en fil de laiton maculées de vert de gris, les bizarres amulettes qui lui pendent au cou, son pagne des plus crasseux, avec son visage épanoui par la générosité des Wasoungou, constituent un type des plus curieux et qui me fait regretter un instant de n'avoir jamais appris à peindre.
Ce brave homme nous fit cadeau d'un petit pot de beurre et d'une jatte de lait, présent qui, malgré sa pauvreté, fut accepté par nous avec reconnaissance.
A midi, tandis que, assis sur les bâts de nos ânes, nous
commençons à prendre notre frugal repas servi sur la terre nue, notre table habituelle, des cris sauvages retentissent de tous côtés. Nous sortons de la tente et voyons un grand nombre de nègres courir vers le village voisin , où campe la caravane arabe. Nous demandons aux askaris la cause de ce tumulte : « Les gens de la tribu, nous répondent-ils, veulent s'emparer des richesses des Arabes. — Que leur ont donc fait les Arabes? — Rien, mais ils ont des étoffes, et les Wanyamouézi leur déclarent la guerre pour les leur arracher. »
Possédant, nous aussi, quelques étoffes, nous pouvons bien être attaqués à notre tour. Nous rentrons donc dans la tente, et récitons tous ensemble une courte prière pour nous recommander à Dieu et à la bonne Mère , et nous prenons ensuite tranquillement notre repas , nous abandonnant à la Providence du Père que nous avons dans les cieux.
Au bout d'une heure, les voleurs, chassés par le manangoua, qui avait pris la défense des Arabes, courent vers notre camp ; mais une femme armée d'un grand bâton les empêche de s'en approcher, et les repousse bien loin. Nous demandons quelle est cette femme terrible. On nous répond que c'est l'épouse du chef du village. Contente des présents que nous avons faits à son mari, elle a combattu pour nous. Les nègres, qui craignent beaucoup leurs chefs, n'ont pas osé lui résister. Dans la soirée, le manangoua nous promet de bons porteurs pour demain, et il ajoute que son frère nous accompagnera pour nous protéger contre les brigands.
Samedi 28 décembre. — La distribution des bagages devient une véritable bagarre, tous les nègres voulant avoir une charge. Nos efforts et ceux de nos askaris sont inutiles, et nous devons laisser à la force brutale le soin de choisir nos porteurs. Le Père Girault, qui préside à cette distribution, est sorti du combat couvert sans doute de gloire, mais plus encore de la crasse dont il s'est souillé en bousculant les plus audacieux.
La caravane organisée, nous donnons le signal du départ, et descendant la petite hauteur sur laquelle est bâti le village où nous avons campé, nous entrons dans une plaine où nous cheminons à travers champs, soit qu'il n'existe pas de sen-
tier, soit que le vieil Anamri, notre kirangozi, préfère suivre la ligne droite pour arriver plus tôt au lieu du campement.
Tout à coup, d'un village voisin accourent une multitude de nègres qui vont se masser devant la caravane, et cherchent à nous barrer le passage. Ils bondissent comme des bêtes féroces, brandissant leurs longues lances et poussant des hurlements affreux. Plusieurs ont la tête hérissée de longs poils de bêtes fauves et de plumes d'oiseaux de proie. On dirait une armée de démons faisant un dernier effort pour nous empêcher d'atteindre les régions que nous devons arracher à leur tyrannique empire. Les uns jettent sur nous des poignées de terre, comme pour nous provoquer au combat, tandis que les autres bandent leurs arcs et nous menacent de leurs flèches.
Nous recommandant au bon Dieu, nous allons avec un visage calme au-devant de cette bande de furieux. Nous disons à ceux qui semblent être à leur tête que nous avons fait des présents au mtémi de leur tribu , notre ami ; que nous voulons la paix avec tout le monde, et que, pour l'avoir avec eux, nous sommes disposés à faire un cadeau au chef de leur village.
Un jeune nègre, à la figure vive et intelligente, prend nos discours en considération, et prononce lui-même des paroles de paix; il est appuyé par un autre nègre qui nous défend avec plus de chaleur encore. Mais les voleurs ne veulent pas accepter de négociations, et continuent de s'agiter autour de nous avec une rage croissante. Nous demandons alors au chef de la caravane arabe où se trouve le frère du sultan d'Ousemao , qui devait nous accompagner. Il nous répond qu'il est resté chez lui, parce qu'on a levé le camp sans le prévenir.
Cependant les deux nègres qui ont pris notre parti finissent par mettre de leur côté bon nombre de leurs compagnons, et nous continuons notre route sans même être obligés de faire le cadeau proposé. Cette terrible tragédie avait duré près d'une demi-heure. Béni soit encore le céleste Auteur d'un si heureux dénouement! Plus nous allons, plus nous reconnaissons combien est grande la sollicitude avec laquelle Dieu garde ses missionnaires. Puissions-nous répondre à tant de bontés en nous dépensant tout entiers pour sa gloire et le salut des âmes.
Le pays que nous traversons est découvert, légèrement ondulé et hérissé de loin en loin de rochers de granit. En route, nous sommes obligés de payer un petit hongo au chef d'une infime bourgade près de laquelle nous passons. Vers midi, nous arrivons à Semao-à-Perro, village de la tribu de ce nom. Il est bâti sur le penchant d'une petite élévation de terrain du haut de laquelle nous avons la joie de contempler, pour la première fois, l'onde azurée du Victoria-Nyanza.
Dimanche 29 décembre. — Nous nous mettons en marche vers les sept heures, et nous nous dirigeons vers le N.-N.-O. Les pays que nous traversons présentent le même aspect que la veille. Vers deux heures nous arrivons à Sima, localité située sur un petit plateau de granit. Nous logeons dans un compartiment de la grande hutte du manangoua. Ce village appartient encore aux Wasemao. Si c'est la plus considérable tribu que nous ayons rencontrée sur notre route, c'est aussi l'une des plus riches : moutama, arachides, magnifiques troupeaux, tout abonde ici. Dans plusieurs de ses villages se sont établis des Wangouana qui ont introduit dans le pays la culture du riz.
Notre hôte se montre très difficile : il finit pourtant par se contenter de quatre dotis et de quelques aiguilles; je ne sais qui lui a donné l'idée de faire une pareille réclamation et à quel usage elles lui serviront; toutefois, pour ne pas le contrarier, je lui en donne deux qu'il plie avec grand soin dans une petite bourse qu'il porte à la ceinture.
Nous faisons appeler le chef de la caravane arabe, et lui manifestons notre désir d'arriver demain au Nyanza. Il nous dit que l'étape sera longue, mais qu'il est disposé à la faire si nous trouvons des porteurs capables d'aller d'un seul trait de Sima à Kadouma. Sans perdre le temps, nous les cherchons et les engageons au prix d'un doti.
Une particularité intéressante du costume indigène dans cette partie de l'Ousoukouma, ce sont les nombreuses clochettes que l'on se met aux jambes, et qui produisent avec le babil animé, les exclamations prolongées et les sons de trompe obligatoires, un vacarme des mieux réussis.
Lundi 30 décembre. — De grand matin, une foule de Wanyamouézi accourent dans le camp pour se disputer nos bagages. Heureusement Sima est entouré d'une forte haie. Nos soldats, aidés des nyamparas, parviennent à les repousser au delà de l'enceinte du village à grands coups de bâtons. La porte étroite est barricadée, et nous pouvons sans trop de peine organiser notre caravane, heureux de songer que c'est pour la dernière fois.
Nous nous mettons en marche de bonne heure et continuons de nous diriger vers le N.-N.-O. Le chef d'un village de la tribu de Soukouma, dans laquelle nous allons entrer, se charge de nous protéger aujourd'hui contre les Wanyamouézi qui voudraient nous attaquer et se met en tête de la caravane. Ce manangoua a voyagé avec nous depuis Ouyouy. Les petits cadeaux que nous lui avons faits et ceux que nous lui avons promis l'engagent à prendre nos intérêts.
Après avoir marché pendant deux heures à travers un pays présentant le même aspect que les jours précédents, nous sommes arrêtés par le mtémi de la tribu , qui vient escorté d'un bon nombre de ses sujets réclamer le prix du hongo. C'est un jeune homme de quinze à dix-sept ans roulé dans un lambeau d'étoffe rouge foncé. Il est accompagné de deux vieux nègres à l'extérieur repoussant, qui doivent faire l'office de conseillers auprès du jeune monarque. L'un d'eux nous dit que le mtémi veut que nous allions camper dans son village. Son.but, on ne peut en douter, est de se faire payer un tribut plus fort une fois qu'il nous aura attirés chez lui. Nous lui répondons qu'ayant engagé des porteurs jusqu'à Kadouma , il nous est impossible de nous arrêter en chemin. Il demande alors vingt dotis ; une heure entière se passe en discussions plus qu'ennuyeuses. Nous finissons par obtenir que la voie soit libre moyennant dix dotis.
Nous disons aux chefs de la caravane arabe qu'il est juste qu'ils payent la moitié de ce tribut. Ils sont de notre avis , mais ne peuvent s'entendre entre eux, et finalement, pour ne pas perdre toute la journée, nous sommes obligés de donner six dotis, ne pouvant en obtenir plus de quatre de nos compagnons de voyage.
La caravane se remet en marche, et, laissant à gauche
d'énormes roches de granit au sommet desquelles nous contemplons de grands oiseaux de proie, elle arrive vers onze heures devant un large marais couvert de plantes aquatiques. Nous le traversons avec beaucoup de peine , ayant de la boue jusqu'aux genoux.
Montant ensuite une pente douce, nous parvenons par un étroit sentier rocailleux au sommet de petites collines, du haut desquelles la vue se perd au loin sur les ondes du lac.
A peine nos askaris ont-ils aperçu Kadouma (ou Kagheï), terme de notre voyage, qu'ils se mettent à exprimer leur joie par des décharges répétées. Nous nous passerions bien volontiers de tout ce bruit; mais ces pauvres nègres semblent nés pour le vacarme, et ils ne cessent de tirer que quand leur petite provision de poudre est épuisée.
A trois heures, nous sommes à Kadouma, village composé de huttes éparses qui s'élèvent parmi des bouquets de grauds arbres, sur les bords du Victoria-Nyanza.
Le manangoua nous donne pour logement une hutte dans laquelle a habité le malheureux Smith. Les pièces de fer qu'il avait apportées d'Angleterre pour la confection d'un bateau à vapeur, entassées pêle-mêle dans un coin, ses bottes, quelques instruments de physique couverts de poussière, nous rappellent la triste fin du pauvre voyageur.
Nous constatons alors le vol de quatre ballots d'étoffe. Ce vol est d'autant plus regrettable, que l'un des ballots renfermait des habits précieux que Mgr le Délégué avait eu la bonté de nous envoyer, et dont nous voulions faire cadeau au roi de l'Ouganda. Nous avons de fortes raisons de croire que ce larcin a été commis par nos soldats, et que Mouini-Pembé est à la tête des coupables. Mais, comme nous sommes sûrs que les objets sont cachés dans le camp des Arabes, nous sommes obligés d'user d'une grande prudence pour arriver à les recouvrer, et il est décidé que nous attendrons à demain pour prendre des mesures à cette fin.
Nous sommes heureux de songer que nous n'avons plus que le Nyanza à passer pour arriver dans notre chère mission, et nous rendons de tout notre cœur des actions de grâces au bon Dieu, qui a bien voulu nous accorder de parvenir sains et saufs jusque sur les bords du lac.
Mardi 31 décembre. — Devant passer à Kadouma un temps plus ou moins long, il est important de gagner le manangoua. Nous lui faisons donc un cadeau de cinq à six dotis d'étoffes variées, de deux chéchias et d'un fusil à pierre. Il se montre satisfait, disant qu'il est l'ami des Wasoungou et qu'il n'est pas exigeant à leur égard.
On vient nous vendre des vivres en abondance : moutons, poules, lait, bananes, etc. Tous ces petits achats se font au moyen de perles très estimées ici.
Dans la soirée, Ghibou, capitaine de la caravane arabe, auquel nous avions promis un cadeau s'il parvenait à nous faire retrouver les étoffes volées, nous amène un des coupables. L'askari assure qu'il n'a rien pris lui-même, mais qu'il a accepté deux pièces d'étoffes que lui a données Mouini-Pembé. Il fait en même temps connaître tous les complices du larcin ; nous les faisons venir, ils nient imperturbablement : mais comme nous sommes sûrs du fait, nous faisons à l'instant des recherches dans leurs cabanes; malheureusement les objets volés ont été bien cachés, nous ne pouvons savoir où.
Nous mandons le manangoua et lui dénonçons les voleurs. Il promet de prendre des mesures contre eux, puis il se met à faire de longs discours contre les Wangouana, et surtout contre les Arabes, dont il dit le plus grand mal, louant en même temps les Wasoungou ; mais , soit mauvaise volonté , soit impuissance, il laisse en paix les coupables, et nous ne pouvons nous dédommager qu'en retenant le peu d'étoffe qui était encore dû à quelques-uns d'entre eux.
Notre voyage de Tabora au lac a duré cinquante jours r quoique nous n'ayons fait que vingt-cinq étapes. Mais les difficultés nombreuses dont nous avons été assaillis, jointes aux averses continuelles de la masika, ont été pour nous la cause de nombreux retards. Je ne suis pas trop surpris des désertions et des exigences quotidiennes de nos porteurs sur cette route : il n'y a que le seul esprit de foi qui puisse faire marcher sans cesse en avant dans de telles conditions ; aussi je conseillerai à ceux qui nous suivront de choisir, pour se mettre en marche, une saison plus favorable, et de se faire escorter par un nombre suffisant d'askaris fidèles, afin de se préserver
de l'attaque toujours imminente des hôtes peu agréables de ces forêts de Bondy 4.
Le pays que nous avons parcouru entre Tabora et le lac Victoria est habité par une population vraiment homogène, car elle se ressemble par la langue et par les usages. Elle est, en général, naïve et simple. Elle vit dans de petits villages, qui sont eux-mêmes reliés ensemble par. une sorte de confédération formant une véritable tribu. Ces villages sont, le plus souvent, des tembés semblables à ceux que nous avions trouvés dans l'Ougogo et jusqu'à Tabora, c'est-à-dire de grandes habitations carrées, divisées à l'intérieur en compartiments séparés et laissant au milieu une grande cour pour y placer les bestiaux et les instruments de travail. A mesure cependant qu'on approche du Nyanza , les villages sont surtout composés de huttes coniques , séparées les unes des autres par des ruelles le plus souvent boueuses et dégoûtantes. Ces villages sont entourés de grandes estacades formées de branchages ou de haies très épaisses, qui leur font comme des fortifications naturelles. A la tête de chaque village est placé un chef ou manangoua, lequel reconnaît lui-même l'autorité du chef de la tribu qui porte le nom de mtémi; ce que les Arabes traduisent par sultan.
Ces tribus sont en général de peu d'importance ; elles comprennent chacune quelques villages seulement. Le malheur est qu'elles sont presque continuellement en guerre les unes contre les autres, ce qui les constitue comme dans un état d'anarchie permanente. A chaque instant on rencontre des villages brûlés, tristes preuves de ces dissensions acharnées. Quelquefois même nous avons trouvé sur notre route de nombreux ossements humains, preuve de la fureur qui peut animer ces pauvres nègres les uns contre les autres. Nous avons même vu les tembés de quelques mtémis couronnés des crânes
1 Ce fut à peu près dans les mêmes circonstances que s'effectua le voyage du Père Lévesque; voici ce qu'il écrit dans son journal :
« De Tabora au bord du lac, nous avons mis vingt-sept jours de marche; chaque étape de quatre heures et demie , en moyenne ; vitesse, une lieue à l'heure : d'où il suit que la distance entre la capitale de l'Ounyanyembé et le Victoria est approximativement de quatre cent cinquante à cinq cents kilomètres. Nous avons éprouvé, à deux reprises, un retard de quinze jours dans notre marche, et nous en avons profité pour prendre un peu de repos. »
de leurs ennemis tués à la guerre. Au milieu de ces tribus indépendantes et hostiles qui s'étendent du Tanganika jusqu'au Nyanza, sur un pays d'une étendue double de celle de la France, les seuls États de Mirambo forment une exception. Ce prince noir semble avoir jeté les bases d'un royaume qui s'étend chaque jour par la terreur qu'il inspire.
Malgré cet état de guerre perpétuelle et les malheurs qui s'ensuivent, le pays que nous avons traversé paraît en général assez riche. Aux environs de Kadouma pourtant, le terrain est généralement rocailleux et paraît peu fertile, si ce n'est sur les bords du Nyanza. Les troupeaux ont moins bonne apparence que dans les autres tribus de l'Ounyamouézi. Les principales productions sont le moutama, les arachides et le maïs. On cultive aussi plusieurs espèces de courges, de haricots et de pois. Le seul fruit que nous ayons vu jusqu'ici est la banane. On se réprésente parfois les régions de l'Afrique équatoriale toutes couvertes d'arbres fruitiers poussant à l'état sauvage , et pouvant à peine soutenir le poids de leurs fruits délicieux. C'est tout à fait faux, au moins pour les contrées que nous avons traversées; car, en dehors de Bagamoyo et de la colonie arabe de l'Ounyanyembé, nous n'avons trouvé que la banane, et encore très rarement. Sans doute les champs sont ici généralement d'une fertilité prodigieuse; mais, comme ailleurs , ils ne portent que des ronces et des épines , si l'homme ne vient leur confier des semences et les arroser de ses sueurs. Disons en passant que la paresse des nègres n'en tire qu'un bien faible parti.
La vue générale du pays est belle; de grandes forêts d'un aspect enchanteur, des collines, des ruisseaux répandent sur le paysage une variété d'un charme particulier. La chaleur est presque partout tolérable. Au bord du lac Nyanza, elle ne dépasse presque jamais vingt-neuf degrés, et elle descend jusqu'à dix-neuf. On sent bien moins la chaleur dans ce pays que dans le Sahara, et même que dans certaines plaines de l'Algérie durant l'été.
L'eau seule laisse à désirer presque partout. Elle est chargée de matières en décomposition, même celle du lac Nyanza, quoiqu'elle paraisse limpide. Et c'est de là, je pense, que viennent la plupart des fièvres qui sévissent sur
les Européens. Le ciel est presque toujours splendide, les orages sont rares, mais terribles, et le vent d'une impétuosité telle, que les tentes et les cabanes que nous habitons sont souvent enlevées.
Voici maintenant quelques conseils pour le voyage de Tabora à Kadouma :
I. Objets d'échange. — Toutes les étoffes sont bonnes; mais lesWanyamouézi aiment surtout les étoffes solides; ils recherchent en même temps les étoffes fines, comme le barsati. Sur toute la route, on méprise les étoffes de mauvaise qualité, au travers desquelles on voit le jour. Il faut donc éviter de s'en charger, quoique les Arabes disent qu'on les recherche. Telles sont le kaniki, quatrième qualité, et le satini, dernière qualité.
Les perles qui ont le plus cours sur la route sont : 1° les samé-samé ; on les accepte presque dans toutes les tribus ; 2° les petites perles blanches mericani; on les accepte dans une ou deux tribus où on refuse les samé-samé ; 3° les perles blanches koniera ; elles sont très estimées à partir de Maria à Kadoùma ; on les préfère même aux samé-samé et aux mericani ; 4° les perles-anneaux vertes, jaunes et bleues; elles sont très estimées à Kadouma, les vertes surtout. 5° On prise généralement toutes les perles de luxe ; pourtant les petites perles noires n'ont aucun cours.
Depuis l'Ounyanyembé, on peut donner le pocho aux pagazis avec des perles. Les nôtres se contentaient d'un kété de petites perles par jour.
Le fil de cuivre est recherché dans tout l'Ounyamouézi.
II. Pagazis. — Si les autorités de Tabora voulaient s'engager à fournir des porteurs, ce serait le mieux; car on aurait moins à craindre les désertions. Les porteurs qu'on est obligé d'engager sur le chemin ne veulent guère fournir plus de deux ou trois étapes et ne cessent de faire des réclamations.
III. Hostilité des tribus. — Il faut s'attendre à voir les tribus que l'on aura à traverser vous menacer de la guerre. Je crois que le meilleur moyen de conserver la paix est de faire aux chefs quelques petits cadeaux , et de demander à chacun d'eux un de leurs hommes de confiance pour escorter la caravane jusqu'à la tribu voisine. Nous avons été obligés d'en-
voyer des cadeaux à trois chefs chez lesquels nous n'étions pas passés, pour les déterminer à retirer leurs hommes, qu'ils avaient déjà envoyés dans une grande forêt qui se trouve au delà d'Ouzouboué pour nous couper la route.* Si on avait une bonne escorte, on aurait moins à craindre que nous, qui n'avions que douze ou quinze mauvais askaris. On est souvent accompagné de bandes de noirs qui n'ont, disent-ils, d'autre dessein que de porter la charge des pagazis qui se trouveraient fatigués en route. On a droit de suspecter leurs intentions; il faut les obliger à rester en arrière et faire marcher la caravane très serrée.
IV. Hongos. — Nous avons payé le tribut ou hongo à partir de la tribu de Métinguéni. Les chefs se sont généralement contentés de trois, quatre, cinq ou six dotis d'étoffe ordinaire. Je ne crois pas que les plus difficiles aient exigé plus de dix dotis : encore avaient-ils plus de raisons d'être fiers avec nous qui étions obligés de leur demander des porteurs1.
Veiller beaucoup en arrivant au terme du voyage par terre,
1 Voici la liste des hongos que le Père Lévesque eut à. payer, après la plus vive discussion, de Tabora au Nyanza, c'est-à-dire sur cette même route, l'année suivante :
A Ouyouy 72 dotis
A Gou 9 »
A Karitou 7 » .
A Tandékezé 15 »
A Tatourou 20 »
A Lindé 16 »
A Sinda 8 »
A Ousinda 20 »
A Samoui 15 »
A Kizoumbi 30 »
Au 1er Ousiha. ....... 20 i>
Au 2e Ousiha 20 »
Au 3e Ousiha 12 »
A Niakourou 4 »
Au 1er Mondo 4 »
Au 2e Mondo 12 dotis
Au 3e Mondo 24 »
A Chékké 6y2» .
A Sourou . 10 i)
A Moyié 10 »
A Maria , . 20 »
A Perro . . .' 12 »
A Semao. .......... 22 i>
A Oro 3 »
A Gogué. . 4 »
A Koukoukouyou 6 »
A Soukouma 40 »
A Moinisi 3 »
A Kadouma 10 »
A Kadouma (à Songoura). 10 »
Total, 30 hongos ou cadeaux de 461 Va dotis. Le dotis de 8 coudées vaut un peu plus d'un franc à Zanzibar; à Tabora il vaut 5 fr., et 10 fr. à Kadouma. Si on ajoute à ces étoffes quatre barils de poudre et deux rouleaux de fil de cuivre, on verra que les droits d'octroi se montent , sous l'équateur africain , presque aussi haut que dans les pays civilisés. Un an auparavant on pouvait encore passer avec un tribut de cinquante dotis; mais les calomnies arabes ont fait du chemin, et l'appétit vient en mangeant.
pour empêcher les soldats de s'emparer de quelques ballots d'étoffes. Se mettre bien avec le chef du village, mais lui donner peu à la fois : le brave homme n'est pas méchant, mais il demande, demande toujours. Faire un petit cadeau à Songoura, commerçant de Zanzibar établi au sud du Nyanza.
J'ai oublié de dire que tous les produits de l'industrie européenne sont très recherchés au Nyanza, infiniment plus que dans les divers pays que nous avons traversés : aiguilles, peignes, brosses, habits confectionnés, bas, souliers, miroirs, chéchias, etc. En apporter le plus que l'on pourra et ne pas les montrer sur la route.
Parmi les étoffes de prix, on estime surtout dans l'Ouganda : 1° le drap de France rouge, noir, bleu; 2°. le lessou; 3° le chiti; 4° le kikii; 5° le debouani; 6° le djovi.
Les robes arabes de drap et de taffetas, ainsi que les gilets arabes, sont très bons pour faire des cadeaux aux grands ; mais rien n'est autant estimé que les munitions, le plomb de chasse surtout.
Inutile d'apporter des conserves de viande.
Les fusils et munitions sont l'or de l'Ouganda. En donner le moins possible sur la route. Ne pas se charger de fusils à pierre : on pourrait en avoir tout au plus quatre ou cinq pour •donner aux chefs Wanyamouézi.,
Dans l'Ouganda, les petits achats se font au moyen de kauris1. Inutile d'en prendre avec soi, on gagne à les acheter ici avec de l'étoffe. ..-,..
1 Petits coquillages adoptés commef menue monnaie par plusieurs peuplades africaines.