CHAPITRE V
Le nouvel an. — Échange du sang. — Ambassade du Père Lourdel et du Frère Amance. — Appel de Stanley en faveur de l'Ouganda. — Mort tragique des Révérends Smith et O'Neill. — Un Nestor africain. — Nouvelles diverses. — « A Dieu ne plaise que je me glorifie, si ce n'est en la croix. » — Le fléau de la guerre. — Les honneurs du triomphe. — Sacrifice expiatoire. — Faune équatoriale. — Un Arabe phénomène. — Les Wamouéré et les Wahaiya.
Janvier 1879. — Bien loin de ceux que nous aimons et ne pouvant leur exprimer nos vœux de bonne année, nous prions le bon Dieu de les combler de ses faveurs. Puisse-t-il continuer de bénir Monseigneur, notre vénéré Père, et le conserver de longues années à cette pauvre Afrique, pour le salut de laquelle il se sacrifie tout entier. Puisse aussi le Ciel répandre ses bénédictions sur notre bien -aimé supérieur et sur nos bons confrères , dont le souvenir nous est si cher !
L'Arabe qui était venu au-devant cle nous à Ousiha organise sa caravane. Il n'a pas de peine à trouver des pagazis, mais ils ne veulent pas s'engager à moins de dix dotis. C'est probablement pour les obtenir à un moindre prix qu'il conclut le pacte du sang avec le manangoua. Ce pacte est assez commun parmi les nègres. Les deux amis qui s'y décident se font une incision sur le cœur. Les quelques gouttes de sang qui en découlent sont recueillies dans un même vase et mêlées avec de l'eau. Chacun des contractants boit la moitié du mélange,
tandis que des coups de fusil annoncent au loin l'union sacrée. Le pacte du sang est , en effet , regardé par les nègres comme quelque chose de tout à fait solennel ; les deux amis ne se considèrent plus que comme deux frères, et les ennemis de l'un deviennent les ennemis de l'autre. La cérémonie se termine par des cadeaux mutuels.
De fortes libations de pombé sont venues cimenter l'union en question , et Khamisi , qui paraissait le plus dévot des musulmans, a oublié que le Prophète défendait l'usage de toute boisson ferm entée.
Ce brave homme étant ensuite venu nous faire ses offres de service, nous lui confions quelques lettres dans lesquelles nous apprenons à Mgr le Délégué et au T. R. P. Deguerry notre arrivée au Nyanza. Ces lettres seront déposées chez Saïd ben Sélim , à Ouyouy, lequel les remettra aux agents de la poste anglaise. Nous prions en même temps Khamisi de dénoncer aux autorités de l'Ounyanyembé les voleurs de nos étoffes, qui doivent faire route avec lui.
Notre tente , mal confectionnée , ne nous abritant ni contre le vent ni contre la pluie, moins encore contre les ardeurs du soleil , nous achetons une petite cabane construite avec des branches d'arbre et de l'herbe séchée. Nous la payons six foundos de perles blanches, ce qui représente ici une valeur de huit à dix francs.
Après quelques jours donnés à un repos bien mérité , nous prenons des informations pour savoir s'il est possible de trouver ici une barque sur laquelle nous enverrions quelques askaris chez Mtésa , avec mission de prier ce roi de nous prêter des pirogues en nombre suffisant pour nous rendre dans son royaume avec tous nos bagages.
Nous apprenons que le manangoua a une grande embarcation avec laquelle nous pourrons facilement passer dans l'Ouganda. Nous prions donc Kadouma de nous la louer et commençons à faire coudre dans des peaux de bœufs nos caisses et nos ballots, pour les préserver de l'humidité durant la traversée.
Voyant que nos askaris, faute d'adresse, font ce travail d'une manière très imparfaite, le Père Barbot met la main à l'œuvre. Les nègres regardent avec admiration ce msoungou,
qui fait très bien et ^en quelques instants ce qu'ils faisaient si mal et si lentement. ?
Malheureusement la fameuse rhifbumbi (c'est le nom qu'on donne aux embarcations des indigènes; on donne celui de mathoua aux bateaux à voiles) a besoin d'être réparée, et ce n'est que le 19 de ce mois que nous pourrons la lancer à la mer.
Le Père Lôurdel demande alors à partir pour l'Ouganda avec le' Frère Amance, pour réclamer à Mtésâ des embarcations. Il craint, et nous craignons tous, que lés nègres ne remplissent mal leur mission. Ils sont fort dévoués aux musulmans, qui voient avec peine les Européens, surtout les missionnaires, venir ^'établir dans le centre de l'Afrique, et, pour leur faire plaisir, ils pourraient très bien adresser de faux rapports contre nous au roi de l'Ouganda. Il serait donc bon que deux missionnaires prissent les devants pour aller offrira ce roi nos premiers cadeaux, et lui faire connaître le désir que nous avons de nous rendre dans son royaume.
Gomme il connaît mieux le kisouahili que les autres missionnaires, j'accède à son désir, après bien des hésitations pourtant; j'espère que Mtésa se hâtera de nous envoyer des embarcatioKS , et que dans quelques semaines nous pourrons rejoindre nos confrères.
Sans perdre un instant, nous engageons huit rameurs, désignons les askàris qui accompagneront le Père Lourdel, et nous nous hâtons de terminer les préparatifs du départ.
Nous réduisons à quinze le nombre des personnes qui s'embarqueront, et nous défendons à nos hommes de prendre autre chose que les provisions de bouche pour les cinq ou six premiers jours de voyage, et l'étoffe nécessaire pour en acheter le reste de la* route.
Les pirogues ne voguent que six ou sept heures par jour. On les tire ensuite à terre, et les passagers campent sur le rivage, où il leur est facile de se procurer des vivres, à moins qu'ils ne se trouvent dans un pays inhabité.
Le lendemain, 20 janvier, nous accompagnons jusqu'au rivage le Père Lourdel et le Frère Amance* La pirogue est lancée à l'eau., elle vogue bien. ! Je la suis longtemps des yeux, priant le bon Maître de protéger nos chers confrères, qui, pour
bO